Le Droit dans l’œil de la tornade

La tornade du 21 septembre 2018 a laissé des familles sans toit, défiguré le paysage urbain des quartiers Mont-Bleu et de Dunrobin, et provoqué aussi un élan de solidarité communautaire dont les journalistes sont souvent les premiers et privilégiés témoins. Nous avons demandé aux membres de notre équipe de revenir en mots sur les premières heures de cet événement hors-norme. Voici la tornade telle que vécue par l’équipe du Droit.
La Une du Droit au lendemain de la tornade. Cette édition du journal a été imprimée à Montréal puisque notre imprimeur était privé d’électricité à la suite du passage de la tornade.

UN TRAVAIL D'ÉQUIPE

Charles-Antoine Gagnon, journaliste

Ce que je retiendrai pour toujours dans la couverture du Droit sur le passage des tornades, c’est le travail d’équipe remarquable et combien rapidement les artisans de l’information au journal ont mis l’épaule à la roue pour rassembler et assembler les informations venant de toutes parts afin de bien informer le public.

Cette journée, Environnement Canada avait diffusé des veilles d’orages violents et des avertissements d’orages violents avec possibilité de tornades. Mais lorsque les téléphones cellulaires dans la salle des nouvelles du Droit se sont mis à sonner l’alerte de tornades en fin d’après-midi, c’est là qu’on a réalisé l’ampleur de la situation et que, dans mon cas, le niveau de stress a fait un bond de géant. Après tout, c’était la première fois dans ma carrière que j’étais appelé à couvrir un tel événement.

J’étais le seul journaliste présent dans la salle des nouvelles lorsque les tornades ont touché le sol et fait leur ravage, et presque instantanément les informations sur les zones touchées à Gatineau et dans l’ouest d’Ottawa ont commencé à entrer.

Rapidement, des collègues journalistes dont la journée de travail était terminée m’envoyaient des textos et des courriels avec des informations ainsi que des tweets de témoins du passage des tornades. Leur contribution fut professionnelle et essentielle.

Il a fallu publier sans tarder la nouvelle sur le web et continuer à nourrir le texte dans les heures qui ont suivi.

Pour accomplir ce travail, il aura fallu que j’entre dans une bulle pour garder un certain contrôle afin d’écrire un texte cohérent alors que les informations arrivaient de partout à chaque instant.

L’aide de mes collègues et patrons qui sont entrés au travail ou qui ont continué leur journée ainsi que celle de l’équipe du pupitre fut appréciée au plus haut point. Ce fut un travail d’équipe brillant que je n’oublierai jamais.

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TÉMOIN DE LA FRACTURE

Martin Roy, photographe

Je suis au cœur du chaos. Je dois être ici. Autour de moi, les victimes, les sinistrés, les malchanceux déambulent avec l’air hagard.

Être témoin d’une tragédie, capter ce moment avec des airs de touriste, de l’apocalypse, à la sauvette sans vouloir déranger.

Le malaise, la peur, le désarroi, comment inscrire ces émotions, quand tout autour de moi est sans repère ?

Je soulève souvent ma caméra, témoin de la fracture.

J’ai fait le tour. Je dois rentrer. Échéance, deadline, nos lecteurs doivent le voir. The show must go on. Pour ne pas oublier.

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L'IMPRIMEUR DE RÉPOND PLUS

Mario Boulianne, chef de pupitre

Il est 16 h. On entend un concert de sonneries dans la salle des nouvelles. Par réflexe, on regarde et on continue.

À 16 h 40, même manège. Cette fois, on regarde, on lit… et on s’inquiète. Un peu. Juste assez pour aller vérifier l’ampleur de l’alerte.

À 16 h 50, tous les téléphones s’affolent. Même chose sur les réseaux sociaux où on commence à recevoir des images.

Dans la salle des nouvelles, c’était le branle-bas de combat. La majorité des journalistes, sur place ou déjà à la maison, se rendent disponibles. À titre de chef de pupitre, je revois l’ensemble de la couverture et de la mise en page avec les patrons au fur et à mesure que l’histoire se développe. On met en ligne rapidement les images que nous envoient nos lecteurs, tout comme celles de nos croqueurs d’images déjà sur les lieux.

Vers 18 h 30, on constate vraiment l’ampleur des dégâts. L’école secondaire en flammes, des centaines de résidents dans la rue, des dizaines d’immeubles à logement éventrés et des milliers de foyers sans électricité. La Une est même déjà sketchée.

Et c’est à ce moment que ça me frappe, aussi fort qu’une force 3 !

Notre imprimeur est situé sur la trajectoire de la tornade. Je décroche le téléphone et compose le numéro de l’imprimerie. Pas de réponse.

Une vérification auprès d’Hydro-Québec confirme le pire. Le secteur industriel de Hull est sans électricité. On nous informe que, peut-être, l’imprimerie serait opérationnelle vers 21 h 30.

Mais voilà, on ne peut se fier à la seule providence pour offrir un journal à nos lecteurs alors, on déploie nos propres mesures d’urgence en prenant des ententes avec d’autres imprimeurs. Le Droit sera imprimé à Montréal cette nuit-là.

Et comme c’est le cas depuis plus de 106 ans, Le Droit était en kiosques et à la porte de nos abonnés le lendemain matin. L’équipe avait relevé le défi avec brio.

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AU DIABLE LES 5 À 7

Louis-Denis Ebacher, journaliste

C’était un vendredi où j’avais réussi à sortir un peu plus tôt du bureau. Pourquoi ne pas m’arrêter dans le Vieux-Hull pour boire un verre avant d’aller à la maison ?

Ailleurs comme sur la rue Laval, le ciel s’est assombri et le vent s’est levé vers 17 h.

Les minutes passent et un client accoudé au bar lance : « Mon ami me texte que c’est le bordel dans Mont-Bleu. Il dit que c’est une ost... de catastrophe... »

« Catastrophe », me dis-je. Il doit quand même exagérer un peu.

Mais comme journaliste aux faits divers, je n’ai d’autre choix que d’aller voir. « On ne sait jamais. Vaut mieux y aller ‘pour rien’ que de manquer le bateau. »

Mon 5 à 7 n’a que duré que 15 minutes. Direction Mont-Bleu.

La longue file de voitures sur la rue Isabelle, vers Mont-Bleu, ne laisse aucun doute. « C’est bloqué en haut », me dis-je. Je stationne et marche.

Le quartier est K-O.

Des arbres déracinés, des appartements arrachés. Des voitures écrasées. Un jeune homme tente d’aider un voisin malgré un bras cassé.

Le lourd silence dans le quartier est déchiré par des échos incessants de tronçonneuses, d’alarmes résidentielles et de véhicules d’urgence.

Des chats errent, des voisins sont médusés devant une maison sans toit.

Il neige de la laine minérale.

On entend pleurer des adultes.

Je n’ai pas encore écrit une ligne. Le téléphone sonne sans arrêt. Il ne me reste que 20 % d’énergie sur mon cellulaire.

La soirée sera longue. La fin de semaine sera dure.

Rien pour se plaindre. Sous mon toit, il y a peut-être une bière dans le frigo.

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PAR OÙ COMMENCER?

Jean-Simon Milette, journaliste

Le 21 septembre 2018 restera gravé dans ma mémoire pour toujours.

Je ne suis assurément pas le seul à avoir reçu l’alerte d’Envirronement Canada sur son téléphone cellulaire, mais comme la majorité d’entre vous, je n’y ai pas porté attention. Je me suis dit, «ce n’est pas la première fois qu’on reçoit de telles alertes cet été. Il va venter fort et that’s it».

J’étais chez moi, dans mon appartement du boulevard de la Cité-des-Jeunes dans le secteur Mont-Bleu. Je me souviens avoir entendu un son sourd venant de l’extérieur du logement. En regardant dehors pour voir d’où venait ce vacarme, j’ai compris ce qui se passait. Le toit du bâtiment voisin s’envole dans une spirale de débris.

La tornade frappe chez moi, ça dure à peine 10 secondes, peut-être moins. Je sors dehors et c’est la panique. Il y a des familles en pleurs, des débris partout dans les rues, des bâtiments fortement endommagés, il pleut à boire debout et, juste de l’autre côté de la rue, une épaisse fumée noire s’échappe de l’école secondaire Mont-Bleu. Vous pouvez vous imaginer la scène.

À ce moment, l’instinct de survie devrait normalement prendre le dessus. Mais ça ne fonctionne pas comme ça, quand on est journaliste. On devient journaliste pour couvrir des événements comme ceux-là. Même en étant moi-même sinistré, c’est mon devoir de rapporter la nouvelle aux citoyens. Et c’est ce qu’on a fait. Me voici, donc, à la rue, en train d’interviewer d’autres sinistrés. Ça ne s’invente pas !

Un an plus tard, s’il y a bien une leçon que j’ai apprise de tout ça... c’est de ne jamais douter de ces fameuses alertes.

À lire demain, la suite de notre couverture sur le premier anniversaire de la tornade. Entrevues, chroniques et photos.