L’utilisation du phosphore blanc dans la fabrication d’allumettes rendait les travailleuses très malades et causait dans bien des cas une nécrose maxillaire.
L’utilisation du phosphore blanc dans la fabrication d’allumettes rendait les travailleuses très malades et causait dans bien des cas une nécrose maxillaire.

La nécrose maxillaire, l’effroyable «mal» des allumettières

Mathieu Bélanger
Mathieu Bélanger
Le Droit
Nous poursuivons aujourd’hui la publication de notre portrait des allumettières de la E.B. Eddy. En nous basant sur les informations colligées et publiées dans la thèse de maîtrise de Kathleen Durocher, étudiante au doctorat en histoire à l’Université d’Ottawa, nous brosserons un portrait jusqu’ici inédit de ces ouvrières qui ont marqué l’histoire de la ville, de la région et du pays tout entier au tournant du 20e siècle, notamment en déclenchant, il y a exactement 100 ans, la première grève menée par un syndicat féminin au Canada.

Alzire Deschenes ne s’attendait certainement pas à voir surgir le ministre fédéral du Travail, William Lyon Mackenzie King, en ouvrant la porte de sa petite maison allumette ce matin du 17 janvier 1911. L’ancienne allumettière de 46 ans a été défigurée par la nécrose maxillaire. Alitée pendant plus de deux ans dans d’atroces souffrances, elle a subi l’ablation de ses deux mâchoires complètement ulcérées. Elle est hébergée par sa sœur qui travaille toujours à l’usine d’allumettes. Leur mère est décédée après avoir souffert du même mal.

Son cas sera cité en exemple, deux jours plus tard, à la Chambre des communes, par celui qui deviendra plus tard premier ministre du Canada. Mackenzie King parraine alors le premier projet de loi visant à interdire l’utilisation du phosphore blanc dans la fabrication d’allumettes. Incrédule face aux informations d’un rapport soulevant des cas effroyables de nécrose maxillaire à Hull, le politicien a voulu voir de ses propres yeux ce qui en était vraiment.

Les notes manuscrites de Mackenzie King, ce jour-là, montrent qu’il a été très ébranlé par ce qu’il a vu et entendu en se rendant directement chez d’anciennes allumettières de la E.B. Eddy, précise l’étudiante au doctorat en histoire à l’Université d’Ottawa, Kathleen Durocher. On raconte qu’il a longtemps eu une mâchoire amputée d’allumettière sur son bureau pour ne pas oublier ce dont il avait été témoin ce jour-là.

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Mackenzie King rendra aussi visite à Lydia Tremblay, 41 ans. D’après les notes du politicien, cette dernière se serait elle-même retiré une partie de la mâchoire inférieure ulcérée par la nécrose maxillaire.

Les cas d’une Mlle Tremblay, 32 ans, opérée trois fois pour retirer des bouts de mâchoire et dont le visage est demeuré très enflé ou celui d’une Mlle Bélanger, entrée à la fabrique à l’âge de 14 ans en 1896 et dont la nécrose maxillaire s’est déclarée 12 ans plus tard, marquent aussi le futur premier ministre.

Aux Communes, lors du débat sur l’interdiction du phosphore blanc, Mackenzie King révèle qu’il y a eu au moins six décès des suites d’un empoisonnement au phosphore blanc, à Hull, dans la seule année 1910.

Toutes des allumettières ayant travaillé à la E.B. Eddy. Il cite les cas de Laura Martel, 22 ans, Mary Wissell, 38 ans, toutes deux amputées de leur mâchoire, et de Céline Lortie, décédée empoisonnée après avoir avalé le pus de sa mâchoire ulcéreuse.

« Il y a eu beaucoup de victimes de la nécrose maxillaire à Hull, mais en connaître l’ampleur est impossible, affirme Mme Durocher. La compagnie n’a aucune mention de cette maladie dans ses archives. Il est impossible de faire une telle recherche avec les registres d’hôpitaux parce qu’une grande partie des victimes, faute de moyens pour se payer des soins hospitaliers, se faisaient opérer directement à la maison. Plusieurs des rapports que j’ai pu consulter montrent que le Dr Joseph-Éloi Fontaine [honoré par le parc Fontaine] s’occupait particulièrement de ce type de cas. La maladie survenait aussi souvent quelques années après avoir quitté la manufacture. »

Usure naturelle de l’ouvrier

Le phosphore blanc a été interdit en Europe dès la fin du 19e siècle.

Au Canada, malgré les preuves médicales des ravages du phosphore blanc, le gouvernement canadien et son industrie de l’allumette continuent de fermer les yeux sur les effets nocifs de ce produit chimique qui entre dans la fabrication des allumettes depuis 1830.

« À l’époque, la maladie industrielle était presque normale, note Mme Durocher. On le voit aussi dans l’industrie du textile. On considérait ça comme l’usure naturelle de l’ouvrier. »

Le projet de loi de Mackenzie King sera vivement attaqué par l’opposition conservatrice, qui dénonce notamment les failles constitutionnelles de la pièce législative. La réglementation dans le milieu du Travail est de compétence provinciale. Le projet de loi mourra au feuilleton la même année, lors du déclenchement des élections. Les libéraux de Wilfrid Laurier sont défaits et les conservateurs de Robert Laird Borden sont portés au pouvoir. C’est lui qui, en 1914, ramènera l’interdiction du phosphore blanc au menu législatif. Le sort des allumettières le préoccupe toutefois peu. C’est surtout l’assassinat, la même année, de six enfants à l’Île-du-Prince-Édouard, empoisonnés par leur mère avec le phosphore d’allumette, qui fera finalement réagir le gouvernement. Le phosphore blanc sera officiellement interdit au Canada le 27 mai 1914, pas moins de 42 ans après la Finlande, 19 ans après la France et deux ans après les États-Unis.

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LE PHOSPHORE BLANC

La substance chimique est introduite dans la fabrication d’allumettes en 1830. Elle est déjà utilisée dans la mort-aux-rats pour ses caractéristiques létales.

Les premiers cas de nécrose maxillaire causée par les vapeurs de phosphore en Europe apparaissent dès 1850. Un rapport d’intervention chirurgicale d’un travailleur de la E.B. Eddy mentionne l’ablation d’une mâchoire en 1872.

Les vapeurs phosphoriques pénètrent par les dents de mauvaise qualité ou cariées. La substance s’attaque ensuite à l’os de la mâchoire et provoque des ulcères forçant l’ablation des parties infectées. 

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INTERDICTION DU PHOSPHORE BLANC DANS LA FABRICATION D'ALLUMETTES

Finlande: 1872

Danemark: 1874

France et Suisse: 1895

Pays-Bas: 1901

Allemagne: 1903

Grande-Bretagne: 1906

Autriche: 1909

États-Unis: 1912

Canada: 1914