Martin Francoeur

La fierté trifluvienne

ÉDITORIAL / Trois-Rivières pouvait difficilement espérer une plus belle vitrine que le spectacle télévisé «Le Québec à l’unisson». Les images qu’on a offertes de la ville, de son amphithéâtre, des cours d’eau qui la baignent et de leur saisissant point de rencontre étaient à couper le souffle. Et à déclencher une fierté parfaitement légitime. Bien plus que la fierté nationale, ce spectacle saisissant aura certainement exhaussé la fierté des Trifluviens et des Mauriciens.

Pour une rare fois, Trois-Rivières a joui d’une visibilité nationale exclusivement positive, en simultané sur les quatre grands réseaux de télévision québécois, qui mettait en valeur une infrastructure exceptionnelle. Une telle mise en valeur avait de quoi faire oublier les coûts importants associés à la construction et aux opérations de l’Amphithéâtre et les mécontentements que le projet a pu susciter. L’Amphithéâtre est là, construit, achevé et généralement animé.

Généralement parce que cette année, on le sait, les événements ont déchiqueté les calendriers de programmation et chambardé les façons de faire vivre cet équipement. Le choix de l’Amphithéâtre pour enregistrer le spectacle de la Fête nationale était non seulement un baume dans les circonstances mais une bénédiction sur le plan du marketing.

Depuis mardi soir, il ne se trouve certainement plus beaucoup de Québécois qui ne connaissent pas l’Amphithéâtre de Trois-Rivières et son emplacement qui a de quoi faire des jaloux. Les images prises au moyen d’un drone, à la brunante, donnaient un enrobage spectaculaire.

Puis il y avait ces lettres. Ces lettres monumentales qui revenaient à bonne fréquence dans le visuel enrobant le spectacle. Ces lettres de six mètres de hauteur et de vingt-quatre centimètres d’épaisseur qui forment le nom de la ville sur la façade donnant sur le fleuve et qui venaient rappeler à tout le monde que c’est à Trois-Rivières que les créateurs et les artistes de cet événement avaient convergé pour concocter ce fascinant événement auquel on a eu droit le 23 juin. La signature était visuellement très belle. On ne pouvait pas imaginer plus jolie carte postale.

Le réalisateur Jean-François Blais, aussi bien que le maire Jean Lamarche et le directeur général de l’Amphithéâtre Cogeco, Steve Dubé, avait bien laissé entendre que Trois-Rivières allait être mise en évidence mais jamais on aurait pu espérer que ce fût de cette façon.

Ça faisait du bien de voir ces images de Trois-Rivières. De montrer au «monde» qu’il y a du beau et du grand en dehors de la métropole et de la capitale. De montrer autre chose qu’un triste fait divers qui se faufilerait jusque dans les nouvelles nationales, une vue des fumées de la Wayagamack ou un hall de centre des congrès lors des points de presse de rassemblements politiques.

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Il y avait dans ce spectacle de la Fête nationale une grande poésie, une sorte d’épopée introspective qui contrastait avec de trop nombreux spectacles précédents du 23 ou du 24 juin. Ça faisait du bien de voir ces artistes trouver les mots justes pour évoquer sans débordement émotif le contexte dans lequel le Québec est plongé depuis la mi-mars. L’idée de lancer le spectacle avec la chanson Repartir à zéro, popularisée par Joe Bocan, prenait tout son sens.

D’ailleurs, le choix de chansons était particulièrement efficace. Et on a reconnu la signature du directeur musical Jean-Benoit Lasanté dans les arrangements et les agrégations de chansons souvent très efficaces, comme il le fait pour En direct de l’univers.

Pour faire vivre ces numéros, même dans un contexte de distanciation physique et d’absence de public, l’Amphithéâtre Cogeco s’est révélé être le parfait véhicule. Sur le plan scénographique, on a pu voir toutes les possibilités qu’offre ce lieu de diffusion. Le rappeur Fouki s’est même permis le luxe d’un numéro sur le toit de ce «temple» conçu par l’architecte Paul Laurendeau. Encore là, les images étaient spectaculaires.

Le spectacle de la Fête nationale a permis de constater toutes les possibilités qu’offre l’Amphithéâtre Cogeco. Le Cirque du Soleil nous en avait déjà donné de beaux exemples, mais cet événement est venu confirmer le statut de lieu de diffusion majeur de cette infrastructure.

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Le spectacle était ponctué de petits détails qui venaient aussi mettre l’accent sur le fait que l’événement se tenait à Trois-Rivières.

Les soeurs Boulay, par exemple, avaient modifié les paroles de leur chanson Des shooters de fort sur ton bras pour chanter «Du Sud au Nord, Trois-Rivières s’envoie en l’air...» au lieu de «Montréal s’envoie en l’air...». Émile Bilodeau, qui interprétait Jonquière de Plume Latraverse tout juste après, terminait son tour de chant sur ces paroles: «Chu ben content d’être venu vous voir, j’vous remercie ben pour la grosse bière. J’ai eu ben du fun à Trois-Rivières» plutôt que «J’ai eu ben du fun à Jonquière».

Pierre Lapointe, qui agissait comme coanimateur du spectacle avec Ariane Moffatt, a également souligné que l’Amphithéâtre Cogeco était situé sur des terres autochtones non cédées, une déclaration moins courante dans la région que dans d’autres villes où pratiquement chaque événement public commence par cette mention de reconnaissance. «Nous reconnaissons les Atikamekw comme les gardiens des terres et des eaux sur lesquelles nous nous réunissons ce soir», a sobrement mentionné le chanteur.

Et puisqu’il est question des Premières Nations, une autre fierté Trifluvienne, Christine Beaulieu, a livré un discours aussi original que poignant en rendant hommage à nos rivières, leur disant merci dans une dizaine de langues autochtones: Tshinishkumitin shipu (Innu), Mikwetc Sipi (Atikamekw et Anishinabe), Wliwni Sibo (Abénaki), Woliwon Sip (Wolastoqey ou Malécite), Wa’tkwannonwerá:ton’ kaniataratátie (Mohawk), Tshinishkumitin siipiiy (Naskapi), Chinaskumitinaan misiwe siipiih (Cri), Wela’lioq sipu’l (Mi’kmaq), Tiawenhk yahndawa (Wendat) et Nakur Miik Kuuq (Inuktitut). Il y avait là-dedans une émouvante poésie.

Restons chauvins: Fred Pellerin et David Goudreault ont certainement démontré que c’est ici, en Mauricie, qu’on semble trouver les mots les plus justes pour parler de renouveau, de ce «commencement du monde», de cette deuxième chance que les circonstances nous donnent. Et comme le grand Fred disait: «C’est rare une deuxième chance pour un nouveau monde, il faudrait pas manquer notre coup!»

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On risque de se souvenir longtemps de ce spectacle de la Fête nationale. Si, quarante-cinq ans plus tard, on parle encore des spectacles sur la montagne, à Montréal, comme ayant été marquants parmi les célébrations du 24 juin, il faudra ajouter celui de 2020 à cette courte liste. Un spectacle grandiose, sans public et sans drapeaux fleurdelisés, qui n’a pas eu lieu sur le mont Royal, ni sur les Plaines d’Abraham, ni au parc Maisonneuve mais au confluent de la rivière Saint-Maurice et du fleuve Saint-Laurent.

Trois-Rivières avait toutes les raisons d’être fière d’accueillir ce rassemblement hors du commun. Jean-François Blais et son équipe ont non seulement livré le spectacle qu’il fallait offrir en cette période de pandémie, de confinement et de distanciation, ils ont surtout procuré une belle dose d’orgueil bien placé à la population de Trois-Rivières et de la région.