Je suis content de t’avoir sauvé la vie

CHRONIQUE / Lundi, c’était la Journée mondiale de la prévention du suicide. Chaque fois que j’entends parler de ce sujet des plus tabous, surtout dans les médias, je pense à toi. Car c’est toi qui m’as fait côtoyer le suicide du plus près. Le 2 janvier 2014, dans la nuit, grâce à une multiplication de petits miracles, nous avons pu te décrocher avant qu’il ne soit trop tard. Trois ans et demi plus tard, tu me parles avec lucidité et nuances de ce geste impulsif et si près d’être fatal.

Éric (nom fictif), permets-moi de raconter d’entrée de jeu, même si le dessein de cette chronique est d’entendre tes réflexions post-tentatives, qui ont eu le temps de mûrir, cette soirée aux allures de téléroman, non pas pour miser sur le sensationalisme, mais plutôt pour montrer à quel point le destin, s’il existe, a bien joué ses cartes. Pour exposer le caractère irréversible de l’impulsivité.

C’était la première journée avec mon nouveau colocataire, ton ami que je ne nommerai pas, pour éviter les déductions. Il était dépassé minuit, je crois bien, dans la nuit du 1er au 2 janvier, une période connue comme étant partiellement critique pour plusieurs personnes à risque de commettre l’irréparable. Il devait faire -45 degrés Celsius, et je n’exagère pas. Le moteur de ma voiture démarrait une fois sur trois depuis quelques semaines.

Tu as écrit sur Facebook que tu étais tanné de la vie, tout simplement. « Ce n’était pas un appel à l’aide. J’ai juste décidé d’écrire que j’étais tanné », te rappelles-tu. Notre ami commun a eu l’empathie de t’écrire et a vite déduit tes intentions. N’ayant pas de voiture, il est venu me réveiller, et mon véhicule a décidé de collaborer.

Nous sommes donc partis à toute vitesse en direction de ton logement. On ne connaissait pas l’adresse, mais le colocataire se rappelait du chemin. Nous avons donné un point de rencontre aux ambulanciers. Je me confesse : j’ai brûlé tous les feux rouges et j’ai ignoré tous les panneaux d’arrêt. Chaque seconde comptait.

Une fois arrivés devant chez toi, les ambulanciers nous ont demandé si nous voyions ton véhicule. Nous n’en avions aucune idée. Ils hésitaient à fracasser la fenêtre pour ouvrir la porte, au cas où tu n’aurais pas été là. Mais ton ami a insisté. Il a dit qu’il la briserait, lui, la fenêtre. Les ambulanciers l’ont devancé, évidemment.

Ils nous ont alors suggéré de rester en bas des marches, conseil que j’ai écouté, mais pas ton ami, qui devait aller au bout de sa mission, qui devait saisir l’ampleur de ta détresse. Quelques minutes plus tard, le sang bien chaud malgré le temps glacial, en raison d’une fébrilité inexplicable, ton ami est descendu. « Il était pendu, mais nous l’avons sauvé ! Il respire », m’a-t-il dit, à quelques mots près. Puis, après une accolade de soulagement, nous t’avons vu passer sur une civière, vivant. Vivant !

Trois ans et demi plus tard
Ta vie a passablement changé depuis cet événement. J’étais content d’échanger avec toi, à l’occasion de cette chronique. Je voulais savoir comment ça allait, si tu étais heureux du dénouement positif de cette soirée et si tu y avais repensé, entre autres questionnements.

« C’était un geste très impulsif, me dis-tu d’entrée de jeu. Et c’est sûrement le cas de bien des suicides. En même temps, c’est un sujet tellement tabou. J’étais pris dans un tourbillon dans lequel je m’étais complètement oublié. Ma rupture récente, le manque de sommeil, les horaires de fou, l’université, l’alimentation, l’hygiène corporelle, la perte de mes vacances, mais surtout ma rupture. J’étais dans un perfect storm (traduction : tempête parfaite). »

« Cette soirée-là, je m’étais gâté. J’avais cuisiné du homard, pris une bonne bière de microbrasserie. Je revenais d’aller passer du temps dans ma famille, mais j’ai ensuite appris les circonstances de ma rupture, et j’ai compris plein d’affaires. À ce moment précis, j’avais la conviction que mon problème, c’était ma vie. Sans vie, je n’aurais plus de problème. En même temps, je voulais punir mon ex. J’aurais aimé ça qu’elle porte mon suicide sur ses épaules. »

Tu ne m’as pas tracé un portrait embelli de ce drame qui a changé ta vie et qui t’accompagne encore au quotidien, différemment, certes, mais il est encore là !


«  Ça n’a pas été facile. Quand tu essaies de mettre un pied devant l’autre, mais que tu n’as pas marché depuis longtemps, ça fait mal aux jambes. C’est un événement étrange dans la vie de quelqu’un, vraiment étrange. Mais, oui, maintenant, je suis heureux. Et je serai toujours reconnaissant d’avoir été sauvé.  »
Éric (nom fictif)

« Cet événement-là a détruit ma vie, lances-tu, sans hésitation. Mon cercle social s’est désintégré. La plupart des gens s’en foutent de comment tu vas. J’ai développé des problèmes d’alcool et de drogue. Ç’a été aussi dur au niveau de l’emploi. Je suis devenu très machinal. C’est une longue période de vide qui suit. J’y pense tous les jours. Ça fait partie de moi, même si j’aimerais mieux pas. »

Ce portrait, qui peut paraître sombre, ne l’est pas tant que ça. Car tu es heureux d’être en vie. Et tu sais très bien que tu ne reposerais jamais un tel geste. D’ailleurs, tu ne recommandes à personne de tenter de mettre fin à ses jours. « Ça n’a pas été facile. Quand tu essaies de mettre un pied devant l’autre, mais que tu n’as pas marché depuis longtemps, ça fait mal aux jambes, illustres-tu. C’est un événement étrange dans la vie de quelqu’un, vraiment étrange. Mais, oui, maintenant, je suis heureux. Et je serai toujours reconnaissant d’avoir été sauvé. Je ne suis plus à la même plage. Mon nuage noir me suit et me suivra probablement toujours, mais je suis plus empathique. Je suis en couple, j’ai un nouvel emploi. »

Le mot de la fin te revient : « Je ne pourrais pas refaire ça ! »

Le suicide dans les médias
Depuis plusieurs années, les médias ont adopté certaines règles éthiques quant au traitement du suicide. Les cas isolés de personnes inconnues du public et qui se passent dans des circonstances privées sont ainsi tus, pour ne pas que certaines personnes en détresse en arrivent à la conclusion que ce geste ultime s’impose. Toutefois, lorsqu’une personne publique se suicide, qu’un suicide a lieu en public – par exemple quelqu’un qui sauterait en bas d’un pont et mobiliserait les autorités sur la voie publique –, que le geste mène à des interventions majeures remarquées par le public – comme dans le cas d’une opération de recherche – ou que le suicide mène à des enquêtes publiques – comme un suicide dans une résidence pour personnes âgées –, les médias se permettent de traiter de l’événement. Enfin, lorsque des tendances majeures sont observées – par exemple, quatre suicides rapprochés dans une même polyvalente –, l’intérêt public prime.

Ma chronique correspond plus ou moins à ces critères, mais j’estime qu’elle peut plutôt tendre à dissuader certaines personnes en détresse de commettre un suicide. Aussi, je pense que, comme Voldemort dans Harry Potter, un trop grand tabou peut aussi être négatif. C’est bien d’en parler, avec un ton juste et nuancé. Parce que ça touche beaucoup trop de gens.

Si vous ou l’un de vos proches êtes en détresse, une ligne d’intervention téléphonique sans frais est accessible 24 heures sur 24, sept jours sur sept, au 1866-APPELLE. Une équipe d’intervenants professionnels expérimentés est là pour vous écouter, vous soutenir et vous orienter vers les ressources appropriées.