«J’ai d’la misère, oh calvaire»

CHRONIQUE BLEUET ADAPTÉ / Je viens tout juste d’atterrir chez moi, après une belle grosse semaine de travail, avec quatre jours de congé sans aucun plan devant moi.

J’attendais avec impatience ce moment pour retomber, peser sur pause et refaire le plein, après un week-end beaucoup plus chargé – à la pêche blanche, pour ceux qui n’ont pas lu ma dernière chronique.

Mais voilà qu’au moment de me poser le popotin sur le divan, je n’ai qu’une seule chose en tête : écrire sur monsieur Girard. Quand l’inspiration vient, aussi bien l’écouter. Sinon, ça te trotte dans la tête pendant plusieurs jours.

Voici donc l’histoire de Maurice Girard. Du moins, le seul petit bout que je connais.

Tantôt, mon fauteuil motorisé a perdu son combat contre la neige ramollie par le temps plus chaud.

Je suis habitué à affronter de pareilles circonstances, à me déprendre de ces positions déplaisantes, puisque, voyez-vous, la neige n’a rien de beau aux yeux d’une personne handicapée active. L’amoureux de l’hiver que j’étais voit maintenant chaque flocon comme une possible situation de détresse. Sauf quand je vais taquiner le sébaste avec ma gang.

Depuis le début de l’hiver, j’ai dû m’enliser 50 fois, sans exagération. J’essuie parfois dix échecs avant de réussir à atteindre le sommet de la rampe de mon véhicule, et je traîne un fleuve d’eau qui dégèle partout où mon fauteuil passe.

L’hiver, c’est « un casse-tête pour les personnes handicapées », titrait récemment Le Nouvelliste. Avec raison.

« Je pense à ceux qui ne peuvent pas se lever comme moi ou qui n’ont pas Alin [son conjoint] pour pousser et passer les obstacles », y disait Marie-Sol St-Onge, une artiste bien connue en Mauricie qui a été amputée de ses quatre membres à la suite d’une grave infection.

J’ai cette chance, moi aussi, de pouvoir me lever pour enlever du poids dans l’espoir que mon fauteuil se montre un peu plus collaborateur.

Mais les risques de blessures sont bien présents.

Donc, l’hiver, c’est un casse-tête. Mais je dirais aussi un calvaire, comme le chanterait La Chicane, pour les gens qui ont besoin d’un équipement d’aide à la mobilité.

L’hiver, il faudrait hiberner ; voilà tout. C’est la seule solution – et une travailleuse sociale me l’a même déjà suggéré.

Mais cesser d’être actif, pour moi, c’est impensable.

Et inacceptable.

Une personne à mobilité réduite ne devrait pas être forcée de mettre sa vie sur la glace – excusez-moi le mauvais jeu de mots –, même s’il est bien clair que nous sommes au Québec et que nous avons un solide hiver.

Revenons à Maurice, maintenant que je me suis vidé le cœur.

Lorsque cet homme probablement septuagénaire — en tout respect — m’a vu dans une fâcheuse position, jeudi dernier, les roues de mon fauteuil virant dans le beurre comme s’ils étaient des vire-vent à Saint-Honoré dans l’vent, il s’est dirigé vers moi, déterminé.

J’ai tenté de le raisonner, pour ne pas qu’il se blesse. Je préfère prendre des risques et souffrir davantage pendant quelques jours que de faire mal, indirectement, à un bon Samaritain. Mais souvent, les Maurice Girard de ce monde ne peuvent pas s’arrêter, par empathie.

Il a donc partiellement soulevé mon fauteuil de quelque 385 livres — ça doit être le père d’Hugo Girard, mais je n’ai pas eu le temps de lui demander –, ce qui a suffi pour le libérer.

Ensuite, il est allé chercher une pelle dans son coffre de voiture. Il a déneigé le chemin jusqu’à ma rampe, et la rampe elle-même. Puis, il a fait la toilette de l’habitacle de mon véhicule, qui semble aussi à boutte que moi de l’hiver.

« Je ne te quitterai pas tant que tu ne seras pas assis en sécurité devant ton volant », m’a-t-il lancé, d’un ton que je qualifierais, sans hésitation, de « non négociable ».

Voilà, je voulais simplement remercier M. Girard, un fidèle lecteur, et lui souhaiter mes plus sincères condoléances pour la perte de sa conjointe.

Quand Maurice m’a confié le décès de sa Noëlla, il avait les yeux brillants, de fierté et de peine.

Dans son regard, j’ai vu un conjoint dévoué et honoré.

Sa Noëlla a dû être traitée aux petits oignons, si je me fie aux quelque six minutes passées en sa compagnie.

Bon, je vais profiter de mes journées de congé, sachant que j’ai même ma prochaine chronique en banque !

Merci à tous les Maurice Girard de ce monde !

À l’empathie, l’une des plus belles qualités humaines !