Paule Vermot-Desroches
Le Nouvelliste
Paule Vermot-Desroches
Une citoyenne de la région dit être victime d’un important imbroglio avec l’Agence du revenu du Canada concernant ses prestations de PCU.
Une citoyenne de la région dit être victime d’un important imbroglio avec l’Agence du revenu du Canada concernant ses prestations de PCU.

Digne de la maison qui rend fou

CHRONIQUE / Alice* est presque en pleurs au bout du téléphone, je sens sa voix qui veut se briser à tous les instants. Elle a peur et elle rage, parce qu’elle risque de perdre beaucoup si son appel n’est pas entendu. Alice est aux prises avec des dédales administratifs dignes de cette fameuse maison qui rend fou des Douze travaux d’Astérix.

Mais contrairement au héros gaulois, elle ne cherche pas le laissez-passer A-38. Du haut de ses 19 ans, elle veut simplement prouver qu’elle est bien celle qu’elle prétend être, et qu’elle avait droit de toucher la Prestation canadienne d’urgence (PCU).

Tout a commencé en mars dernier avec l’arrivée de la pandémie. Alice occupe alors son tout premier emploi dans un commerce de détail, qui sera jugé «service essentiel» par le gouvernement. Or, la condition médicale d’Alice ne lui permet pas de travailler en temps de pandémie. S’exposer de cette façon au virus, même avec les meilleurs équipements de protection, serait tout simplement trop dangereux pour elle.

Son médecin recommande le retrait de son milieu de travail. Il lui signe un papier. Avec les revenus accumulés depuis le début de son emploi et l’autorisation du médecin, elle est admissible à la PCU. Elle fait sa demande et commence à recevoir des prestations.

Elle reçoit de la PCU pendant trois mois. À la quatrième demande, un drapeau rouge se lève. On la contacte. On lui dit qu’il y a possiblement eu fraude ou vol d’identité. Elle a cinq jours pour rappeler. Stressée, elle rappelle dans la minute. On ne la rappelle pas avant un mois.

Quand on finit par la rappeler, on lui indique que des informations dans sa déclaration de revenus doivent être vérifiées. Elle doit renvoyer le papier médical qui justifie son arrêt de travail en raison de la COVID. Il faut le renvoyer par la poste en Ontario, alors qu’il a déjà été faxé pour sa demande initiale. Peu importe, elle s’exécute, en s’assurant de le faire parvenir par lettre recommandée afin que le colis soit retraçable.

Le colis a bien été livré à l’adresse donnée en Ontario, selon le suivi de Postes Canada, mais à l’Agence du revenu, on ne retrouve pas le papier. Un papier sur lequel figure son numéro d’assurance sociale...

Le papier médical a été livré le 20 juillet à 7h37 du matin. Il n’a jamais été retrouvé. Le 1er octobre, on lui demande de faxer de nouveau le papier médical. On lui confirmera la réception du papier le 26 octobre.

Pendant plusieurs semaines, elle vivra ainsi un chassé-croisé d’appels de fonctionnaires de l’Agence du revenu, jamais le même, qui demandent de rappeler à un numéro, jamais le même non plus. À chaque fois, elle doit recommencer son histoire depuis le début avec tous les agents. Un jour, on lui dit qu’il manque un document qu’on ne lui a pourtant jamais demandé. Un autre jour, on lui donne une date d’échéance, qui sera finalement différente lorsqu’elle parlera avec un autre agent.

«J’aurais bien voulu me présenter en personne pour régler ça une fois pour toutes, mais il n’y a nulle part où on peut aller. Tout le monde est en télétravail», indique-t-elle.

La semaine dernière, elle reçoit de nouveau un appel, encore d’un autre agent, à qui elle réexplique son histoire. Cette fois, on lui fait comprendre qu’elle devra fournir un nombre important de nouveaux documents, soit ses revenus de 2019, de 2020, ses relevés d’emplois, des lettres de son employeur avec les dates justificatives, tous ses relevés bancaires, un papier médical par mois pour chaque mois où elle a obtenu de la PCU. Une quarantaine de pages en tout qu’elle doit rassembler avant le 7 décembre, faute de quoi elle n’aura non seulement plus droit de présenter une demande de PCU, mais elle devra aussi rembourser 6000$. L’équivalent de trois mois de versements, qu’elle a pu obtenir au printemps dernier, avant que ses prestations ne soient coupées et que la maison qui rend fou s’invite dans sa demeure.

Alice a réalisé un tour de force en amassant toute la documentation voulue en quelques jours, allant jusqu’à en perdre le sommeil la nuit. Elle a tout déposé à son dossier, tel que réclamé.

Mardi matin, un agent a passé vingt minutes au téléphone avec elle, lui disant qu’il ne retrouve pas les documents qu’elle avait envoyés. Et la colère qui remonte, encore.

Une fois le tout finalement retracé, elle a dû répondre à un nombre impressionnant de questions, allant jusqu’à presque pleurer au téléphone. «D’une fois à l’autre, on ne me demande jamais la même information, jamais le même papier. C’est à n’y rien comprendre. On dirait juste qu’ils essaient de noyer le poisson pour que j’abandonne», clame-t-elle.

L’appel s’est terminé comme il a commencé, c’est-à-dire un peu dans le brouillard. L’agent va étudier son dossier «à tête reposée». Il se peut que son dossier soit correct, comme il se peut qu’il ne le soit pas. Si elle ne reçoit pas de PCU ce mois-ci, ça voudra dire que son dossier n’était pas correct. Et possiblement, on ne sait pas quand, elle devra, ou non, rembourser les 6000$. Ça dépend si son dossier est correct. Mais on ne vous appellera pas pour vous le dire s’il est correct. Ce n’est pas dans la procédure habituelle.

Incrédule, je lui demande si elle n’a pas déjà soupçonné qu’il puisse s’agir d’une fraude, qu’elle a été menée en bateau par des malfaiteurs. Mais Alice a tout bien pris en note. Les dates, les numéros de téléphone, les postes téléphoniques, les noms des employés et même les numéros d’employés. Une recherche rapide sur Google permet de constater que ces numéros de téléphone sont bel et bien liés à l’Agence du revenu.

Alice et sa mère ont contacté mardi le député de sa circonscription, Yves Perron, pour tenter de faire débloquer le dossier. Elles m’ont également contactée, espérant qu’une intervention médiatique ferait bouger les choses.

J’ai fait un appel à l’Agence du revenu pour poser des questions. Le bureau du député a aussi entamé les premières démarches auprès de l’agence.

On m’a envoyé une réponse, indiquant qu’on ne pouvait pas commenter les dossiers particuliers, mais décrivant les nombreuses mesures qui sont mises en place pour éviter les fraudes en lien avec la PCU.

À 18h mardi soir, une personne de Winnipeg a téléphoné à Alice. Tout était réglé. Elle aura droit à la PCU, elle n’aura pas à rembourser les 6000$ reçus au printemps.

Après tous ces mois à essayer de se faire entendre.

Bête de même.

«Ce n'est pas normal de devoir alerter les médias pour que ça bouge. Tu devrais quand même publier. Il faut que les gens sachent», me dit-elle.

C’était mon intention, Alice!

*Nom fictif