Johnny Iseroff a dénoncé la discrimination faite par certains propriétaires de logements. Il est accompagné de l’intervenant du CAALT, Karine Tremblay.

Des autochtones victimes de discrimination?

LA TUQUE — «Je ne veux pas de pitié de personne, je veux juste faire réfléchir. Si je dénonce publiquement, c’est pour les autres, je ne veux pas me venger. On veut juste faire allumer les gens.» Johnny Iseroff estime avoir été victime de discrimination raciale alors qu’il tentait de louer une maison à La Tuque. Sa fille a dénoncé la situation sur les réseaux sociaux, et sa publication a suscité de nombreuses réactions qui laissent croire que le problème est encore bien présent «même en 2018».

«C’est décourageant et oui ça arrive encore en 2018, et pas juste à La Tuque. Les préjugés sont encore bien là malheureusement. Ici, quand même, c’est 30 % de la population qui est autochtone. Ce n’est pas encourageant d’entendre des histoires comme ça», a lancé Christine Jean, directrice générale au Centre d’amitié autochtone de La Tuque.

«J’appelle avec un nom québécois, ça marche. Une personne autochtone appelle avec un accent ou un nom autochtone, ça ne fonctionne pas. On le sait, on a fait le test et on le vit tous les jours. C’est choquant et décevant», ajoute-t-elle.

Johnny Iseroff est originaire d’Opitciwan. Il a élu domicile à La Tuque il y a près de 30 ans. Il travaille dans le Haut Saint-Maurice. La maison «parfaite pour eux» qu’il loue actuellement a été vendue à un nouveau propriétaire. Pour éviter de se retrouver sans logis, il s’est mis à la recherche d’une nouvelle maison.

La semaine dernière, le couple a trouvé la perle rare. Ils ont aussitôt rendez-vous pour une visite, dix minutes après la publication de l’annonce, précise-t-il. Au bout du fil, la propriétaire précise à M. Iseroff qu’il figure en tête de liste. La joie est à son comble.

«Ma femme se voyait déjà dans cette maison-là. On était sur un nuage», lance-t-il.

C’est le soir de la visite que toute l’excitation s’est envolée. M. Iseroff s’est rendu sur place avec sa femme, sa fille et son gendre. Personne n’est venu. Ils ont attendu près d’une heure. Puis d’autres visiteurs sont arrivés… et les propriétaires.

«Quand la dame est arrivée, elle nous a vus et elle a baissé les yeux. On sentait que le fait qu’on soit des Amérindiens la dérangeait. Elle ne savait pas quoi dire. On avait juste à me dire ‘‘on ne veut pas d’indien’’ et j’aurais compris tout de suite, mais ils essayaient beaucoup de se justifier. Ils nous ont dit que la situation avait changé. Je me suis senti jugé», a lancé M. Iseroff.

Ce dernier en a vécu d’autres des histoires comme celle-là en 30 ans, des histoires de refus.

«On est en 2018 et c’est grave. On vit ici, les autochtones font rouler l’économie ici aussi. Malheureusement, il y en a encore trop qui pensent que nous, les Amérindiens, nous sommes des tout-croche. […] Sur le coup, je n’avais plus le goût d’aller la visiter. Aujourd’hui, c’est peut-être une bonne affaire. S’ils avaient accepté de me prendre, ils seraient peut-être toujours sur mon dos pour toutes sortes de raisons.»

C’est sa fille, Teresa Iseroff, qui a dénoncé la situation sur Facebook. La publication a été partagée quelques dizaines de fois et a suscité une centaine de commentaires.

La famille Iseroff veut que la situation change. Sur la photo: Christine Jean directrice du CAALT, Teresa Iseroff, le jeune Jaycobi Iseroff Guay, Johnny Iseroff et Karine Tremblay du CAALT.

«C’est une situation terriblement plate. Je ne l’ai pas traitée de raciste, mais il y avait une attitude discriminatoire dans cette histoire-là. C’était ça le message. Dans les commentaires de ma publication, il y a des histoires encore plus choquantes que la nôtre», a-t-elle fait savoir.

«Pourquoi est-ce qu’ils ne font pas une enquête de crédit et une demande de référence, au lieu de juger par le nom ou la couleur de peau. On aimerait que ce soit à chance égale», a ajouté Teresa Iseroff.

Loin d’être un cas isolé
Au Centre d’amitié autochtone de La Tuque (CAALT), on aide les autochtones dans leur recherche de logement. On les aide à trouver quelque chose qui répond à leurs besoins et on les accompagne au besoin pour la visite. On leur explique les règles, les droits, les obligations…

«Il y a des différences entre ici et la communauté», indique la travailleuse de proximité au CAALT, Karine Tremblay.

«On appelle avec eux pour des logements. On leur dit de ne pas trop rouler leurs R… Oui, on est rendu là. […] Ils se nomment par leur prénom, et il y a des propriétaires qui demandent le nom de famille», a-t-elle ajouté.

Des exemples, elle en aurait des dizaines à raconter, mais pas besoin d’aller très loin. Elle-même a vécu une situation similaire avec son conjoint autochtone.

«Je suis allée visiter un logement, et je n’ai pas amené mon chum, je sais comment ça marche. […] J’ai jasé avec le propriétaire, et je lui ai dit que mon conjoint était autochtone à la fin de notre conversation. Il m’a demandé si c’était un vrai qui prend un coup, etc. Ça ne donne pas le goût de s’installer là», a-t-elle témoigné.

Les intervenants du CAALT ne regardent pas la situation avec des lunettes roses pour autant.

«On ne nie pas non plus que, comme dans n’importe quel monde, il y a des bons payeurs et des moins bons. Il y a des gens qui font plus attention, d’autres non, mais ce n’est pas seulement chez les autochtones», insiste Christine Jean.

Si les cas de discrimination connus du CAALT sont nombreux, le nombre de plaintes lui ne l’est pas. Le long processus décourage «presque la totalité» des victimes à dénoncer.

«Si on va en cour, ça prend du temps, du temps, du temps. On ne veut pas s’embarquer dans des histoires de même et avoir les frais qui viennent avec», a indiqué Johnny Iseroff.

«Souvent, les gens ne veulent pas porter plainte. Ils voient ça gros, comme un long processus, et ils ont peur d’être étiquetés. C’est de la discrimination raciale, il faut s’adresser aux Droits de la personne», a conclu Karine Tremblay.