Le président de Delastek, Claude Lessard, à l’intérieur de son usine où l’ambiance était plutôt bonne lors du passage du photographe du Nouvelliste.

Delastek: les cicatrices de trois ans de grève

SHAWINIGAN — En date du 16 avril 2018, tous les travailleurs syndiqués de Delastek qui figuraient sur la liste de rappel sont de retour à l’usine du secteur Grand-Mère. Une réintégration progressive qui se sera déroulée sur fond de cicatrices après une grève de près de trois ans.

«Je suis moins au bureau et plus au développement extérieur. Et c’est mieux pour mon bien-être. J’ai vécu des choses dans le conflit que j’ai de la misère à faire oublier», avoue d’entrée de jeu le président de l’entreprise, Claude Lessard, au terme de trois années souvent marquées par des attaques acerbes.

De l’aveu même du représentant national Unifor, Luc Deschênes, «ce n’est pas une oasis de bonheur, mais c’est quand même pas si mal». «Ça se déroule comme normalement ça devrait se dérouler, mais après un conflit de trois ans», précise-t-il.

D’ailleurs, s’il se fait le porte-parole du syndicat, c’est que le président de la section locale 1209, Alexandre Maranger, «essaie de ramener les affaires» à l’intérieur de l’usine. «Nous avons des rencontres régulières et nous travaillons à remettre des bonnes relations de travail. Il ne reste aucun membre sur la liste de rappel. Pour nous, c’est un objectif atteint», a-t-il fait savoir par courriel.

La semaine dernière, l’intervention d’un conciliateur a été demandée, telle que prévue dans le protocole de retour au travail. «On avait quelques points d’achoppement», admet M. Deschênes, qui souhaite maintenant que les dates envisagées pour l’arbitrage de différend, soit les 11, 12 et 13 juillet, «puissent servir».

Car pour l’instant, c’est l’ancienne convention collective qui s’applique. «Ils ne l’aimaient pas dans le temps, j’imagine qu’ils ne l’aiment pas plus là. J’avais dit que Delastek a changé en trois ans. Là, ils s’aperçoivent peut-être qu’on est un petit peu plus rigide, qu’on est plus axé sur les temps de production. Il y a des règles dans l’usine, on est peut-être un petit peu plus strict là-dessus, la rentabilité, le management. C’est une chose que j’avais peut-être laissé trop aller il y a trois ans», raconte Claude Lessard.

Somme toute, dit-il, le retour au travail se passe bien. «Je n’entends pas parler nécessairement de mauvais commentaires. Il y a des choses qui ont accroché. Chaque jour, on évalue à savoir si c’est correct ou non, si on est dans les temps. On n’attend pas d’accumuler, on a un suivi régulier, chose qu’on faisait moins avant. Je pense que le conflit a eu du bon. Il y en a un ou deux que ça a accroché un peu, mais dans l’ensemble, ça va bien. C’est sûr qu’avec les cadences, il y en a qui trouvent ça un petit peu plus dur. Vont-ils être capables de rencontrer les objectifs? Je ne le sais pas», ajoute le grand patron.

Celui-ci ne cache pas que le conflit de travail a eu un impact sur sa vie personnelle. Même s’il ne veut pas attribuer son départ de la présidence des Cataractes de Shawinigan à la situation qui prévalait chez Delastek, puisqu’il assumait cette fonction depuis déjà trois ans au lieu de deux, Claude Lessard n’avait guère apprécié «le vandalisme sur les pancartes et les papiers qui avaient été mis sur les chars au Centre Gervais».

De plus, il aura été contraint d’abandonner certaines implications dans la métropole, entre autres, auprès d’Aéro Montréal. «Ils ont perdu Delastek de la carte pendant deux, trois ans, assez qu’ils se demandaient si on était encore en vie, à part d’entendre parler de nous autres dans les journaux», rapporte-t-il.

«Quand tu es en région et que tu travailles dans l’aéronautique, ça te prend une visibilité à Montréal. C’est là que ça se passe. Là, on commence à se réimpliquer. On fait la même chose au Mexique, on s’implique au niveau des organisations», fait savoir le président de l’entreprise.

Par ailleurs, s’il y a un élément qu’il a encore du mal à digérer, c’est la perquisition effectuée durant le conflit par l’Agence des services frontaliers du Canada alors que le syndicat le soupçonnait de recourir à des briseurs de grèves et des travailleurs étrangers illégaux.

«Ce que je trouve plate, je regarde les immigrants illégaux qu’on laisse rentrer, on les paie, on les loge et moi, ils sont débarqués chez nous, ils m’ont traité comme des bandits, je n’ai pas demandé une cenne à personne. Il me semble que c’est deux poids, deux mesures. Ils enquêtent sur moi alors que j’ai tout déclaré quand ils passent à la douane. Ça me fait du tort. J’ai besoin de financement, il y a des organismes qui ne veulent pas embarquer dans le financement à cause que j’ai une enquête», déplore l’homme d’affaires.

Avec le démarrage d’installations au Mexique, les travailleurs de là-bas viennent à Shawinigan pour une période de trois mois. «C’est une façon de les intégrer. Ils travaillent avec notre équipe. Il y a eu une plainte, ils sont venus une première fois sans mandat, et après ça, ils sont revenus avec un mandat. Oui, ça m’a occasionné des préjudices», renchérit-il.

Celui-ci se rappelle encore la fois où «la GRC était débarquée chez nous». «Ils sont revenus porter les dossiers, je n’ai pas été accusé de rien, et j’ai passé pour un bandit. Et rien ne sort publique qui dit: on s’est trompé», dénonce M. Lessard.

Trois ans après la grève, «il y a des choses qui bougent dans le bon sens». «On est bien content. On a eu un meeting il y a deux semaines au niveau de la Chine. Je travaille un autre projet dont je ne peux pas parler parce que je m’en vais aux États-Unis la semaine prochaine. Ça bouge», confie-t-il.

Et ce dernier confirme qu’il a «encore des Mexicains en formation». «J’en ai quelques-uns au bureau. Fin avril, mai, ils retournent chez eux. C’est pas mal ma dernière vague. Je fais la même affaire au niveau du Québec. Quand j’engage des gens ici au niveau logistique, ressources humaines, mes gens s’en vont là, une semaine ou deux, on fait ces échanges pour échanger la culture aussi. Parce qu’on veut créer un climat d’appartenance. Ce que j’ai peut-être manqué avec mes syndiqués, je ne le sais pas», conclut le président de Delastek.