Eva Karine et son père Gérard Pierre Ti-i-Taming ont vécu différents types de racisme et ils l’ont vu se subtiliser au fil des ans. Plutôt que d’entretenir de la colère, ils consacrent leur énergie à construire des ponts interculturels.
Eva Karine et son père Gérard Pierre Ti-i-Taming ont vécu différents types de racisme et ils l’ont vu se subtiliser au fil des ans. Plutôt que d’entretenir de la colère, ils consacrent leur énergie à construire des ponts interculturels.

De la honte à l’honneur d’être Noir

Mélanie Noël
Mélanie Noël
La Tribune
Dans la foulée de la crise aux États-Unis provoquée par le meurtre de George Floyd, La Tribune a cherché à savoir si le racisme existait à Sherbrooke et si oui, comment il se manifestait et se vivait.

« Je veux pas être en équipe avec la négresse. » « Je ne travaillerai pas avec les babines de nègre. » Ces mots, Eva Karine Ti-i-Taming les a encaissés à de nombreuses reprises à l’école primaire. C’était à Sherbrooke. Dans les années 1980. Au secondaire, elle se rappelle s’être fait bloquer le chemin. « Les Noirs n’ont pas le droit de passer ici. » Ou s’être fait dire : « Les Noirs, c’est correct, mais j’en voudrais pas dans ma famille. »

Par chance, Eva Karine avait eu un père qui lui avait appris qu’elle avait une valeur. Et elle y avait cru.

Né en 1944 en Martinique, île française fondée sur l’esclavage, Gérard Pierre Ti-i-Taming a quitté son pays natal pour vivre au Nord à l’âge de 18 ans. Inspiré par Malcolm X et Martin Luther King, il a marché dans les rues de Washington, Boston, New York pour lutter contre le racisme dans les années 1960.

« Ils nous ont appris ce qu’était un Noir. Ils ont fait notre éducation en nous apprenant l’honneur d’être Noir et non plus la honte d’être Noir, ce qui nous avait été inculqué auparavant », explique celui qui a passé sa vie à promouvoir ces enseignements.

M. Ti-i-Taming a d’ailleurs reçu plusieurs prix pour son engagement, notamment le Prix Droits et Libertés de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec, le Prix hommage bénévolat Québec, le Prix Jacques-Couture et le Prix québécois de la citoyenneté.

Il se souvient des affiches « We don’t serve Niggers » (on ne sert pas les nègres) dans les vitrines des restaurants. Il se souvient aussi de l’écriteau à l’entrée d’une plage à Chicago qui disait « No Niggers » (pas de nègres). « Quelques années plus tôt, deux Noirs qui avaient osé aller sur cette plage avaient été tués à coups de bâton, lynchés par des Blancs. »

« J’ai décidé d’y aller. J’ai fait comme si je n’avais pas vu l’écriteau et je suis entré sur la plage, tranquille, les mains dans les poches, sans crier. J’ai traversé une foule, installé ma serviette. Personne n’a rien dit. Puis, les policiers sont arrivés environ 30 minutes plus tard avec leur pistolet. Je n’ai pas couru, car je savais qu’ils tireraient. Des gens ont pris la parole pour dire que je n’avais rien fait, mais les policiers ont répondu que c’était la loi », raconte celui qui est installé au Canada depuis 1967.

À la fin des années 1990, il se souvient d’une conférence sur le racisme à la bibliothèque municipale de Sherbrooke au cours de laquelle une trentaine de sympathisants du KKK étaient débarqués. « Je leur ai demandé ce qu’ils voulaient. Ils m’ont dit qu’ils venaient manifester. Je leur ai dit : allez s’y, manifestez. Ils ont pris la parole, ont fait leur salut fasciste, Heil Hitler, et ils sont partis », relate le fondateur du Centre interculturel populestrie optimum.

« Mon père m’a appris que tous les êtres humains étaient égaux et qu’ils avaient tous besoin de reconnaissance. Tout le monde veut être écouté », souligne sa fille.

Après avoir grandi à Sherbrooke, Eva Karine a vécu une dizaine d’années à Montréal. Elle se souvient d’avoir été arrêtée sans raison dans la métropole. « Je retournais à la maison à 22 h et un policier m’a interceptée sans raison. Il a vérifié les papiers pour être certain que la voiture n’était pas volée », relate Eva Karine, ajoutant qu’elle a aussi vécu de la discrimination positive lorsqu’elle a été embauchée par le gouvernement.

À son retour à Sherbrooke en 2015, elle a recroisé des gens qui, enfants, l’avaient traité de nègre. « Je suis allée les voir pour leur rappeler les faits. Bien sûr, il y a eu un malaise, mais certains d’entre eux sont devenus de bons amis », note celle qui n’entretient aucune amertume.

« L’autre jour au Super C, une femme super gentille est venue me dire : bienvenue au Québec! J’étais heureuse qu’elle soit ouverte à l’immigration, mais j’ai dû lui expliquer que j’étais née ici », raconte Eva Karine pour démontrer la maladresse de certains.

M. Ti-i-Taming et sa fille ne croient pas qu’il y ait de racisme systémique à Sherbrooke. Et même si les choses s’améliorent, ils constatent qu’un fond subtil de racisme, nourrit d’incompréhension et d’ignorance, demeure.

« Ça ne concerne qu’une catégorie de personnes. Ceux qui ne veulent pas comprendre que les individus ne sont pas pareils, mais qu’on a toujours ce cœur pour aimer ou haïr. Et qu’il vaut mieux aimer », souligne l’homme de 76 ans.

« Le racisme a été le combat de ma vie. Mon père était noir et ma mère Chinoise, alors j’ai vécu la vexation d’être noir. Parce que oui, c’est vexant les regards que les gens nous portent et les gestes posés envers nous parfois. C’est une prison vitrée, on ne la voit pas, les autres ne la voient pas, mais on la subit. Par chance, je finis toujours par m’entendre avec les gens », note M. Ti-i-Taming.

Et avez-vous eu des problèmes avec les policiers de Sherbrooke? « Au contraire. Je me suis fait arrêter à 62 km/h dans une zone de 50. J’ai dit que ça faisait près de 50 ans que je vivais à Sherbrooke et que je n’avais jamais eu de points d’inaptitude. Il m’a laissé aller! »