Comment la crise affecte-t-elle les entreprises centenaires?

Le premier commerce Gagnon Frères voit le jour en 1904, à Chicoutimi. Avant de se lancer dans la vente de meubles et d’électroménagers, l’entreprise est d’abord un magasin général. Dans les années 20 et 30, le fleuron régional prend de l’expansion, si bien qu’en 1954, les 60 magasins produisent un chiffre d’affaires de 22 millions annuellement.

Ces entreprises ont plus de cent ans. Elles ont survécu aux grands bouleversements du dernier siècle. Comment se tirent-elles d’affaire depuis quelques mois, dans le contexte de la pandémie de COVID-19 ?

Gagnon Frères : Du jamais-vu en 116 ans

Avec ses 116 ans d’histoire, l’entreprise a traversé les grandes crises du 20e siècle. La grippe espagnole en 1918, le krach de 1929, la Première et la Deuxième Guerre mondiale, la crise économique de 2008.

« Ce qu’on vit en ce moment est inégalé dans l’histoire de la compagnie, soutient Frédéric Gagnon, président de l’entreprise et petit-fils de l’un des fondateurs. En 116 ans, ce n’était jamais arrivé qu’on ait eu à fermer plus d’une journée. »


« En 116 ans, ce n’était jamais arrivé qu’on ait eu à fermer plus d’une journée. »
Frédéric Gagnon

À travers les années, certains magasins Gagnon Frères ont dû fermer temporairement en raison de feux ou de dégâts d’eau. Mais mettre toutes les activités sur pause pendant plusieurs semaines, c’était du jamais-vu.

La présente crise a frappé plus durement Gagnon Frères que la crise économique des années 30, selon Frédéric Gagnon. « En 1929, c’était un problème de chômage, mais 80 % des gens travaillaient encore. Les commerces n’ont pas fermé aussi longtemps et il y avait moins de problèmes d’approvisionnement. »

Avant l’arrivée de la COVID-19, Gagnon Frères était en train d’effectuer des changements majeurs afin de se moderniser. « Au cours de la dernière année et demie, on a fait le plus gros investissement de notre histoire », explique Frédéric Gagnon.

L’entreprise a fait de grands changements dans ses systèmes informatiques et a revu son site Web, notamment.

Lorsque la crise a frappé, Gagnon Frères venait d’ouvrir un magasin de 30 000 pieds carrés à Jonquière. « On a été arrêté en pleine lancée, mais on a réussi à transformer un problème en opportunité. »

Les ventes vont bien depuis le déconfinement et l’entreprise est de retour sur les rails, selon son président qui compte la voir fleurir pendant encore au moins vingt ans.

Georges Gimaïel : Des vêtements depuis cent ans

Le magasin de vêtements Georges Gimaïel a pignon sur rue à Métabetchouan depuis 1914. Comme chaque matin depuis 57 ans, Jean-Paul Gimaïel, neveu du fondateur, prépare l’ouverture de sa boutique.

Jean-Paul Gimaïel accueille les clients dans sa boutique depuis maintenant 57 ans.

Il s’assoit à l’arrière du commerce, là où son oncle mangeait au début du 20e siècle. Certaines choses n’ont pas changé, dont la caisse enregistreuse, qui est toujours la même qu’à l’ouverture, il y a 106 ans.

Jean-Paul Gimaïel est heureux de rouvrir boutique après la plus longue pause de sa carrière. Cela fait quelques semaines qu’il reçoit des clients après avoir fermé le 13 mars.

Pour l’entrepreneur, ce n’est pas un simple commerce. C’est un héritage familial.

Son oncle Georges Gimaïel quitte le Liban pour le Québec au début du 20e siècle. Il débarque à Charlevoix avant de plier bagage pour Métabetchouan, vers 1910.

Pour vivre, il passe de maison en maison avec une grande poche pleine de vêtements à vendre. Ce commerce dure pendant quatre ans. Puis, en 1914, George Gimaïel décide d’ouvrir le magasin.


« Quand tu as été ouvert 106 ans, tu as vécu une bonne partie de l’histoire d’une ville. »
Jean-Paul Gimaïel

Ce n’est donc pas la première tempête que doit braver l’entreprise. En 1929, lors du krach boursier, l’oncle de Jean-Paul Gimaïel a dû se donner « corps et âme » pour garder la tête hors de l’eau.

« Quand tu as été ouvert 106 ans, tu as vécu une bonne partie de l’histoire d’une ville », explique-t-il.

Il se souvient de la récession des années 80 comme étant « des années difficiles ». Le secret pour continuer ? « Le bon service et l’accueil », répond sans hésiter Jean-Paul Gimaïel.

Il se fait un devoir d’être toujours sympathique avec les clients.

« Les enfants et les petits-enfants de nos clients de longue date viennent ici. Des gens de l’extérieur de la région attendent de revenir en vacances ici pour acheter leurs vêtements », fait valoir le septuagénaire.

Cette fidélité de la clientèle, il l’a constatée à la réouverture du magasin, après le confinement. « Ç’a explosé », dit-il.

La vente en ligne a aussi été très bonne pendant les derniers mois. Les filles de Jean-Paul Gimaïel l’ont aidé à faire les livraisons.

Bijouterie René Guérin : bien ancrée dans son milieu

« L’image de la bijouterie, c’est un peu la mienne en même temps, affirme Jean Guérin, propriétaire de la Bijouterie René Guérin, à La Baie. Quand je marche dans la rue, les gens me demandent si leurs bijoux sont prêts. »

Jean Guérin travaille pour la bijouterie fondée par son grand-père depuis 1976.

C’est son grand-père Joseph Guérin qui a ouvert la bijouterie en 1918. Il venait de quitter les États-Unis pour le Québec.

Jean Guérin travaille pour la bijouterie depuis 1976. Il l’a rachetée de son père en 1985. « Pendant 44 ans, mes seuls arrêts, c’était pour les vacances. Ç’a fait un peu spécial d’être arrêté 40 jours », confie-t-il.

Son père et son grand-père n’ont jamais connu un arrêt aussi long, selon M. Guérin.

Fort d’une clientèle fidèle, le commerce a vécu un retour en force après le confinement. « Les clients étaient contents de nous retrouver, de parler de ce qu’ils vivent. »


« Pendant 44 ans, mes seuls arrêts, c’était pour les vacances. Ç’a fait un peu spécial d’être arrêté 40 jours. »
Jean Guérin

Le bijoutier a été heureux de constater le regain d’intérêt pour le commerce local depuis le début de la pandémie. « Un centre-ville, ce n’est pas juste une église et quelques rues. Ce sont des commerces, des gens », affirme-t-il.