15 ans plus tard, Caroline Marcil n’a évidemment pas oublié cette soirée du 22 avril 2005. Si l’expérience s’est avérée traumatisante, elle aura eu ses effets positifs.
15 ans plus tard, Caroline Marcil n’a évidemment pas oublié cette soirée du 22 avril 2005. Si l’expérience s’est avérée traumatisante, elle aura eu ses effets positifs.

Caroline Marcil: se relever après une chute

Louis-Simon Gauthier
Louis-Simon Gauthier
Le Nouvelliste
Imaginez que l’une de vos scènes parmi les plus humiliantes ait été filmée puis diffusée dans le monde entier. Vous devenez viral et perdez le contrôle de votre image. Angoissant, n’est-ce pas? Il y a 15 ans, Caroline Marcil l’a appris à ses dépens, avant un match de hockey sans histoire au Colisée Pepsi de Québec. Gaffer trois fois plutôt qu’une pendant l’interprétation de l’hymne national américain aura été une expérience traumatisante. La suite des événements aura toutefois permis à la jeune femme de grandir... et de vivre des expériences formidables. Caroline Marcil a accepté l’invitation du Nouvelliste de revenir sur cet épisode marquant de sa vie dans le cadre de la série "Dans l’œil de..."

Propos recueillis par Louis-Simon Gauthier

22 avril 2005, en après-midi. Je chante depuis quelques années et ce soir, à 24 ans, je vivrai une première: interpréter les hymnes nationaux devant plus de 7000 spectateurs. J’ai l’expérience des salles, mais pas de cette ampleur!

Les tests de son ont été concluants. Sur la patinoire, un employé de Hockey Canada enregistre avec son cellulaire et semble satisfait. C’est bon signe.

J’ai fait la route de Montréal en direction de Québec avec des amis et mon copain de l’époque.

En soirée, le trac m’envahit. Du bon stress, il faut le mentionner. On me rassure, c’est juste normal.

Je viens d’une famille amoureuse de hockey. Mon père René est le président de Hockey Canada, tandis que mon frère Patrick est aussi un mordu.

Moi? Pas vraiment. Je suis le mouton noir de la famille! J’ai touché à la musique et à une multitude de sports dans ma jeunesse: flûte traversière, violoncelle, natation, gymnastique, entraînement en salle et Sport-études en nage synchronisée.

Je me considère comme une créative: j’élaborais mes numéros, je choisissais la musique et les mouvements pour la nage. J’ai même participé au Championnat canadien.

Quand j’ai arrêté la nage, j’avais encore besoin de m’exprimer. Le chant allait alors prendre plus d’importance. De nature réservée, j’étais du genre trop gênée pour commander de la pizza ou parler devant les autres! Le chant m’a permis de dissiper cette gêne. Ça me passionnait, assez pour m’inscrire à des concours.

J’aimais chanter, mais j’étais d’abord une infirmière et j’adorais mon métier. La chanson, c’était l’autre passion. Je ne vois pas le temps défiler quand je fais de la musique. Tant mieux si ça fonctionne, tant pis sinon.

Blanc de mémoire

L’hymne national des États-Unis n’est pas le plus simple à interpréter. On dit d’ailleurs que plus de 60% des Américains seraient incapables de le compléter.

Arrive enfin l’avant-match. C’est mon tour. Juste avant d’entrer sur la patinoire, on me prévient de prendre garde au petit tapis rouge, car il gèle vite. Une amie m’accompagne, elle est près du banc des joueurs d’Équipe Canada et tient la feuille que j’ai imprimée, avec les paroles de l’hymne national. Au cas où. Je les regarde une dernière fois avant d’entrer en scène.

Je commence à entonner The Star-Spangled Banner. Après quelques secondes, c’est devenu complètement blanc. Pourtant, je le connais cet hymne...

«Sorry!» Les gens rient et m’encouragent.

Je recommence. C’est tellement intense. Le fameux bout s’en vient et je suis stressée, je ne peux pas le rater. Le naturel disparaît et je me trompe encore, au même endroit. Je ne suis même pas capable de fredonner la mélodie.

Les gens huent. Je ne peux pas laisser ça ainsi. Mes réflexes de sportive embarquent. Je retourne vers le corridor. Mon amie est là avec la feuille. Je la prends sans hésiter. Je reviens d’un pas décidé et pose le pied gauche sur la glace... avant de tomber. Bang! Je n’ai pas eu le temps de chanter. Ça y est, c’est assez. Je veux rentrer chez moi!

Long supplice

Je quitte la glace. Il n’y aura pas d’hymnes nationaux ce soir. Je passe la soirée dans une loge, avec mes proches. J’aurais voulu porter une casquette et d’autres vêtements. Il paraît que les Américains ont gagné 5-4 et que c’était un bon match. Allez savoir, je ne m’en souviens plus!

Le trajet du retour est long. Je travaille à Montréal à l’époque et je me lève assez tôt, car j’ai changé mon horaire pour pouvoir chanter à Québec.

Je ne me rappelle pas si j’ai bien dormi. En ouvrant la télé en déjeunant, je fais la manchette de Salut Bonjour. Hé oui, même si le match n’était pas télévisé, on a filmé la séquence.

J’éclate en sanglots! J’appelle mes parents, complètement hystérique. Mon père me répond de me calmer, d’aller travailler. Ça va finir par passer.

En arrivant au boulot, je sens le malaise. Je pleure dans la salle à café.

J’appelle mon père, qui m’annonce que des gens à New York souhaitent que je participe à l’émission Good Morning America, du réseau de télévision ABC. On me propose de chanter l’hymne national. Mon frère Patrick, parfait bilingue, me confirme le tout.

Très vite, tout s’enchaîne

Ça va vite, très vite. ABC engage un conseiller, qui me rencontre à Montréal. «Le train passe, tu le regardes passer ou tu embarques dedans», m’avise-t-il. «Leur but n’est pas de te détruire en ondes».

C’est rassurant, merci! Je ne me souviens pas de toute la discussion, mais j’ai accepté. En soirée, je débarquais à New York avec mon père. Au moins, je ne serai pas seule.

La recherchiste de l’émission, une Canadienne, s’est peut-être sentie interpellée. Est-ce qu’ils ont eu de l’empathie pour moi? Je pense qu’ils ont voulu m’aider à sortir de ce tourbillon médiatique. ABC me demande l’exclusivité de cette première entrevue. Entretemps, j’ai reçu de nombreux appels des journaux. Ça n’arrêtait pas de sonner.

J’ai visité les studios le soir même puis, le dimanche, je chantais l’hymne national, dans une émission préenregistrée! Pas d’oubli, pas de blanc. Ça s’est bien passé, tellement qu’on m’a de nouveau conviée à l’émission du lundi.

Hollywood et Céline, un bonbon

De retour au Québec, ça ne s’est pas estompé. J’ai reçu un autre appel dans les heures suivantes. Et tout un. On me proposait le plateau du Tonight Show, pour chanter Joyeux anniversaire à Jay Leno, sur NBC. Après New York, Hollywood?

Caroline Marcil a lourdement chuté sur la glace du Colisée Pepsi de Québec. Malgré le choc, les prochains jours s'annonçaient beaucoup plus agréables pour elle.

J’avais peine à le croire. Leno, je le regardais avec mon frère quand j’étais jeune. Je vivais un rêve, littéralement.

Sur le plateau, j’ai ressenti un inconfort. Pour un instant, j’ai cru qu’on allait se moquer de moi, car je ne comprenais pas tout ce qui se disait sur la scène et des rires émanaient de la foule.

J’ai pu en discuter avec l’équipe et ensuite, tout s’est placé. J’ai même eu la chance d’avoir ma propre cascadeuse, qui a chuté dans les escaliers après mon interprétation!

Heureusement, c’était juste la bonne dose d’humour, sans raillerie. Un clin d’oeil sympathique. J’ai pu en rire et surtout, j’ai rencontré des gens que je n’aurais jamais croisés dans ma vie. Leno, bien sûr, mais aussi Jane Fonda.

En mai, j’ai été invitée à Las Vegas pour rencontrer Céline, lors d’une autre présence pour Good Morning America. Je revenais de l’Autriche, où j’avais assisté au Championnat du monde de hockey avec mes parents. Quel choc de constater que les gens, même en Europe, me reconnaissaient!

À Vegas, j’ai été impressionnée que René Angélil m’aborde en parlant de hockey et de mon père. C’était irréel. Tout ça en l’espace de quelques semaines, dois-je le rappeler?

Ça aurait été facile de perdre la tête. Moi qui travaillais à l’hôpital comme infirmière, j’étais tantôt à Hollywood, tantôt à Vegas, dans la limousine d’un chauffeur de Beyoncé qui me conduisait vers les plateaux de télé.

Mon coach d’interprétation, Jean-Paul Schneider, m’a guidée à travers cette tempête. Il connaissait le milieu artistique et celui des médias. J’ai été chanceuse de l’avoir à mes côtés, quand ce n’était pas mon père qui m’accompagnait.

Bons baisers de France, 110%, Droit au cœur avec France Castel: au printemps 2005, ce fut un feu roulant. Jamais je ne me suis sentie piégée, mais ça aurait pu arriver.

Sentir l’appui de la majorité du public m’a rassurée. Il y a quand même eu des faussetés qui ont été écrites ou racontées. Parfois, je faisais des entrevues et certains journalistes ne prenaient pas de notes!

Voir l’envers du décor

Ma chute au Colisée Pepsi m’a fait vivre des choses extraordinaires. Il y a aussi eu des moments qui me ressemblaient moins.

Ma présence à l’émission de télé-réalité La vie des gens pas ordinaires en est un. J’avais été approchée pendant mon épopée, on me présentait cette opportunité comme une autre façon de me faire connaître.

Si j’avais effectué des recherches en voyant qu’un concept similaire existait aux États-Unis, j’aurais peut-être passé mon tour.

Les gens de l’équipe, des techniciens à Anne-Marie Losique, ont été très gentils. J’ai vu l’envers du décor, comment on prépare un montage de 23 minutes avec 8 heures de tournage. J’ai rencontré des gens formidables.

Au bout du compte et avec le recul, ç’a quand même été une belle et intense expérience de quelques jours.

Encore difficile à regarder

Chaque fois que je mets les pieds dans un aréna, je retiens mon souffle. Est-ce l’atmosphère, la pression de l’air? Je ressens toujours un petit quelque chose que je peine à décrire.

Je ne suis jamais retournée au Colisée Pepsi. Non, je ne le fuis pas, ça n’a juste pas adonné.

La séquence vidéo du 22 avril 2005, j’ai encore de la difficulté à la regarder. Avec du son? Je préfère l’éviter. Je me souviens de la chute, de Kris Draper qui m’aide à me relever. Un joueur rit au banc. Je ne lui en veux pas. En fait, les gens ont réagi de façons différentes: malaise, empathie, moquerie.

Mes filles ont aujourd’hui 9 et 8 ans. Elles ont trouvé la vidéo sur Google. Je leur ai dit de ne pas insister là-dessus, j’attends qu’elles soient plus vieilles pour leur en parler davantage.

Ma grande guérison

Jeune adulte, je me souciais beaucoup de ce que les gens pensaient de moi. Un peu gaffeuse et lunatique de nature, je pense que ça fait partie de mon charme!

Cette gaffe-là, par contre, m’a rendue célèbre. J’ai vécu une humiliation, mais ç’a été en quelque sorte le remède pour ma guérison. Je me suis dit: «Ok, je sais ce que je vaux et c’est plus que cette simple chute». J’ai beaucoup grandi.

Quand on perd le contrôle sur ce que les gens peuvent dire ou écrire sur nous, on n’a pas le choix de se recentrer et de croire en nous.

Cela m’a également confortée dans mon choix de carrière: les soins infirmiers. Je chante encore aujourd’hui, avec une belle gang dans la région de Chambly, par pur plaisir.

Surtout, je suis capable de rire de ce faux pas, je suis en paix avec ça. Parfois, un proche va faire une blague en me disant «attention, ne glisse pas»! On trouve ça drôle!

Quelques mois après la chute au Colisée, j’ai eu droit à une autre scène, en direct et devant public, encore pour l’interprétation des hymnes nationaux. Ça se passait aux Grandes estrades du Festival western de Saint-Tite. Encore une fois, il y avait plus de 7000 personnes.

Non, aucune chance que je tombe cette fois! J’avais enfin brisé la glace... sur la terre. J’étais correcte!