«Je n’ai jamais vécu deux journées semblables en 40 ans. Jamais! Et on ne sait pas ce que demain sera. Au fond, je me rends compte que j’ai gagné ma vie en faisait mon hobby», fait remarquer Alain Dion.
«Je n’ai jamais vécu deux journées semblables en 40 ans. Jamais! Et on ne sait pas ce que demain sera. Au fond, je me rends compte que j’ai gagné ma vie en faisait mon hobby», fait remarquer Alain Dion.

Alain Dion, l’as photographe

Peu de visages ont marqué l’histoire de La Voix de l’Est autant que celui d’Alain Dion. Présent partout, à tout moment, le photographe est l’oeil de la région depuis 40 ans. Coup de chapeau, aujourd’hui, à un as du métier, qui a forgé sa solide réputation à force de calme, d’humour et de professionnalisme.

« I know it’s not much, but it’s the best I can do. » Cet extrait de la chanson Your Song d’Elton John, Alain Dion le répétera à quelques reprises au cours de l’entrevue. Cette simple phrase, croit-il, résume bien ses 40 ans de carrière à La Voix de l’Est.

« L’engagement, c’est important pour moi. Je suis fier d’avoir fait de mon mieux chaque jour. »

Ceux qui le connaissent bien ne seront pas étonnés par tant d’humilité. Pourtant, l’homme a de quoi se péter les bretelles. Pour le plaisir, il s’est récemment livré à un petit exercice de calcul non exhaustif, dont le résultat est aussi surprenant qu’impressionnant.

« J’ai couvert environ 50 000 assignations, j’ai parcouru près d’un million de kilomètres et j’ai pris au-delà de 2 millions de photos. Mais te rends-tu compte que derrière tous ces chiffres, il y a des humains?! », lance-t-il avec un brin d’émotion.


« Je n’ai jamais vécu deux journées semblables en 40 ans. Jamais! Et on ne sait pas ce que demain sera. Au fond, je me rends compte que j’ai gagné ma vie en faisait mon hobby »
Alain Dion, photographe à La Voix de l'Est depuis 40 ans

Pour les besoins de la cause, on lui avait demandé de sélectionner cinq ou six clichés parmi ses plus marquants. L’exercice a été pour lui impossible. Comment résumer quatre décennies de travail en seulement une poignée d’images? « Mais l’une de mes plus belles photos, c’est celle de la petite Naéva [NDLR La fillette, atteinte d’une maladie dégénérative, est décédée en 2013]. Le regard, la lumière, il y avait tout dans ce cliché. »

L’une de ses photos préférées, celle de la petite Naéva, aujourd’hui décédée.

De cette longue aventure, il retient surtout la multitude de belles rencontres qui ont éclairé son quotidien. « Dans ce métier, c’est quelque chose de magnifique que de pouvoir aider les gens. Et j’ai toujours aimé aller à la rencontre des marginaux, des originaux, des gens qui donnent leur vie pour les autres. C’est vraiment un métier où tu vois le meilleur et le pire. »

Maintenant qu’il en parle... « Le pire Alain, c’était quoi? Les longues heures de route, les photos d’objets publicitaires, la couverture d’accidents? »

« Les faits divers, oui. C’est le seul doute que j’ai eu au sujet de ma profession. Je n’aime pas ça. On doit se faire une carapace. En 40 ans, j’ai pleuré deux fois au travail : une fois pour des raisons personnelles et l’autre en revenant au bureau après un accident où un siège d’enfant reposait dans le fossé avec le bébé dedans... »

Collé sur l’actualité

Si l’actualité l’a sans cesse nourri depuis son arrivée au journal, le 20 juillet 1980, certains événements ont pris une ampleur inattendue. Comme la crise du verglas. « C’est probablement l’événement le plus marquant que j’ai couvert, en raison de son intensité. Dans le triangle noir, il y avait des histoires humaines au boutte! » dit-il, en ajoutant que l’actuelle pandémie est également hors du commun.

Tout cela a fait en sorte que la routine a été inexistante dans sa vie. Littéralement. « Je n’ai jamais vécu deux journées semblables en 40 ans. Jamais! Et on ne sait pas ce que demain sera. Au fond, je me rends compte que j’ai gagné ma vie en faisait mon hobby. Et je remercie sincèrement tous les photographes et les journalistes qui ont partagé avec moi ce beau trip. »

Il doit notamment une fière chandelle au photographe Jeannot Petit, qui lui a donné sa chance à La Voix de l’Est. « À l’époque, je travaillais en photo dans la vente au détail. J’avais étudié la photographie et déjà fait un peu de pige dans les médias. J’ai croisé Jeannot à l’aréna de Cowansville et je lui ai offert mes services. Il cherchait justement quelqu’un. »

Aussi simple que cela. C’est donc sur le tas qu’il a appris les rudiments de la photographie de presse. En ne perdant jamais de vue ses principes. « Pour moi, l’exploit photographique a toujours été secondaire. Ce qui m’intéressait, c’était raconter, saisir l’histoire et la transmettre aux gens. Les mises en scène, très peu pour moi. Oui, je suis un puriste, oui, je suis un traditionaliste. La rigueur, c’est très important. »

C’est d’ailleurs sa signature, croit-il. « Je soigne toujours mes compositions et ma lumière. Et je tente de raconter l’histoire le plus justement possible. »

Sa passion pour la photo de rue en témoigne. Capter l’instant, immortaliser un bout de vie... Tout cela l’allume plus que jamais. Il cite ici son maître en la matière, Henri Cartier-Bresson. « Photographier, c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’oeil et le coeur. »

Transition

Jamais, Alain Dion ne prononce le mot retraite. Normal pour un gars qui n’aime pas vieillir et encore moins dévoiler son âge. Il préfère parler de transition, dont l’heure approche, confie-t-il. « Ce sera aussi l’heure de réaliser mes beaux projets. »

Ah? « J’ai enseigné un peu, j’ai été animateur culturel. J’adorais ça. J’aimerais retourner à l’enseignement de la photo, donner des ateliers, surtout à des gens qui commencent dans cette discipline. »

L’idée des roadtrips le fait rêver, autant que l’organisation de voyages-photos en groupes.

La passion de la photographie ne le quittera pas, assure-t-il, peu importe ce qui surviendra. « Même si je dois un jour me promener en quadriporteur, ce sera avec mon appareil autour du cou! » Fou de musique comme il est, on ne serait pas non plus surpris de le voir avec des écouteurs vissés sur les oreilles!

UN CHANGEMENT, PUIS UN AUTRE

S’il y a une chose dont Alain Dion peut se targuer, c’est sa capacité d’adaptation. Les années ont défilé au rythme des changements, dans un monde où tout bouge à grande vitesse. 

De la photo noir et blanc à la technologie numérique, il a toujours su demeurer à la fine pointe. «À l’époque du 136 Principale, on développait nos clichés dans un ‘‘cocron’’. On envoyait des photos deux ou trois fois par jour à La Tribune de Sherbrooke dans une sacoche», relate-t-il en souriant. 

L’arrivée de la couleur, le passage du journal en format tabloïd, le déménagement au 76 Dufferin... pas le temps de s’asseoir sur ses lauriers. «Après la crise du verglas, on est passé à la photo numérique. On a été le premier quotidien au Québec, peut-être même au Canada, à faire la transition. Un appareil Fuji de 1,2 mégapixel avec une carte-mémoire de 15 méga-octets coûtait environ 4000 $! Ça a pris quelques années pour obtenir une qualité semblable à celle de l’argentique», raconte ce grand amateur de technologie. 

À preuve, il a possédé plus de 50 appareils photo au fil des ans. S’il en avait eu les moyens, il en aurait eu encore plus.

Signe des temps, La Voix de l’Est est devenue une coopérative, récemment, puis a changé d’adresse pour déposer ses pénates au 158 Principale. Encore du nouveau dans son quotidien. «Je suis fier d’avoir su traverser tous ces changements. Est-ce que ce sera ma dernière grande transition? Peut-être.»

Devant la délicate situation des journaux, Alain Dion ne peut s’empêcher de se questionner. «Moi, j’ai connu l’âge d’or des médias, poursuit-il. Maintenant, comment allons-nous faire pour renverser la tendance actuelle, comment allons-nous convaincre les gens du rôle essentiel des médias? Ça m’inquiète, mais j’y crois. Si on n’était pas là, ce serait le bordel, j’en suis convaincu. C’est notre rôle d’être l’oeil du public.»