Affaire Guylaine Potvin: la deuxième victime déçue du nombre d’appels

Isabeau (prénom fictif), la seconde victime connue de l’individu qui a étranglé, agressé et tué Guylaine Potvin en 2000, n’en revient pas que les enquêteurs des crimes contre la personne de la Sûreté du Québec (SQ) n’aient reçu que 12 appels du public depuis un mois en lien avec ces sordides agressions.

Le Quotidien a pu s’entretenir avec cette dame de 38 ans (elle avait 20 ans la nuit de l’agression en juillet 2000) afin de savoir pourquoi elle tient tant à relancer cette enquête, qui a été confiée à une équipe spécialisée sur les « cold cases » (dossiers non résolus) de la SQ.

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Mais avant de réaliser l’entrevue, Isabeau a posé des conditions afin de préserver son identité. L’entretien relève pratiquement d’un scénario de film. Il a été possible de discuter avec cette victime sur le cellulaire d’une connaissance commune dans une voiture arrêtée sur le stationnement d’un centre commercial. Question de sécurité, pas question de connaître son numéro de téléphone, son véritable nom ou obtenir un autre moyen de pouvoir la joindre.

Isabeau a été agressée un matin de juillet 2000 à Québec. L’agresseur est entré chez elle près de l’Université Laval et l’a battue sévèrement, l’a étranglée et l’a agressée sexuellement. Elle a feint d’être morte, a arrêté de bouger en espérant que le pire était passé. C’est là qu’il l’a agressée. Il l’a laissée pour morte.

À son réveil, la jeune femme a été en mesure de contacter le 911 et a été amenée à l’hôpital. C’est là qu’elle a appris qu’elle avait été victime d’une agression sexuelle. Une agression commise par le même individu qui avait fait subir le même sort à Guylaine Potvin, de Saint-Eugène-d’Argentenay, au Lac-Saint-Jean. La jeune étudiante du Cégep de Jonquière a été assassinée, en avril 2000, dans sa chambre dans une résidence de la rue Panet, à Jonquière.

Le dossier de Guylaine Potvin est toujours actifs à la Sûreté du Québec et la deuxième victime de l’agresseur souhaite que les gens se délient la langue.

Au début du mois de novembre 2018, Isabeau a accordé un entretien à l’émission J.E. de TVA dans l’espoir que des informations parviennent aux oreilles de la SQ et que l’on puisse enfin retrouver cet agresseur qui court toujours les rues, à moins qu’il ne soit décédé.

« Les enquêteurs n’ont reçu que 12 informations depuis la diffusion de l’émission. Ça ne se peut pas. C’est impossible. Personne ne sait rien ! Personne n’a rien vu ! Nous sommes huit millions au Québec, il doit y avoir quelqu’un qui en sait davantage », se demande Isabeau.

Cette dernière relance le dossier avant qu’il ne soit trop tard. Son dossier et celui de Guylaine Potvin font partie des « cold cases ». Elle veut que ça se parle, que les enquêteurs obtiennent des informations.

« Mon but est de faire avancer les choses avant qu’il ne soit trop tard, que plus personne ne se souvienne ou que l’on oublie. »

« Si la SQ n’obtient pas d’informations, le dossier est tabletté. Depuis un certain temps, c’est l’équipe des “cold cases” qui s’en occupe. C’est un point fort dans un dossier comme ça. Il s’agit d’une équipe de spécialistes avec des techniques d’enquêtes différentes. Et ce sont de nouvelles personnes qui sont là, qui ont d’autres idées et qui ont des domaines d’expertises différents. Lorsque nous sommes rendus dans un “cold case” de 18 ans, ça prend des gens qui sont capables d’analyser d’autres types d’éléments de preuve aussi », poursuit Isabeau.

Au fil des années, les enquêteurs dans les dossiers de Guylaine Potvin et d’Isabeau ont analysé environ 200 autres suspects avec l’ADN.

Guylaine Potvin, de Saint-Eugène-d’Argentenay, étudiait au Cégep de Jonquière lorsqu’elle a été agressée sexuellement et assassinée en avril 2000.

Aucun lien

Le Service de police de la ville de Québec (SPVQ) a par ailleurs confirmé que Charles-Sylvain Trépanier, arrêté en lien avec trois agressions sexuelles à Québec, n’avait aucun lien avec les dossiers de Guylaine Potvin et d’Isabeau. L’ADN ne correspond pas.

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DES CRITIQUES ENVERS LA SÛRETÉ DU QUÉBEC

 Sachant très bien que les policiers ne peuvent plus l’appeler chaque semaine pour la tenir au courant des développements dans le dossier, Isabeau souhaiterait tout de même que les agents de la Sûreté du Québec sachent qui elle est et qu’ils communiquent avec elle à l’occasion.

Isabeau garde un petit goût amer de la façon dont son dossier est tranquillement disparu des fichiers de la police, notamment celle de la Sûreté du Québec.

« Lorsque mon dossier était encore sous la supervision du Service de police de la ville de Québec (SPVQ), de 2000 à 2008, on se parlait chaque semaine. J’ai eu des contacts hebdomadaires avec les enquêteurs. Pas nécessairement pour des données d’enquête, des fois c’était pour avoir des nouvelles de moi. Comment tu vas ? Ils me demandaient ce qu’ils pouvaient m’offrir pour continuer mes études ou si j’avais pu finir ma semaine de travail. »

« Au municipal, j’ai eu un service exceptionnel de la part des enquêteurs. J’ai beaucoup de respect pour ceux qui ont travaillé mon dossier durant les huit premières années. C’est grâce à eux si je suis toujours debout », ajoute-t-elle.

Isabeau ne reçoit pas la même attention des policiers qui ont pris la relève dans ces affaires.

« À la Sûreté du Québec, depuis 2008, je n’ai eu aucun appel. J’ai appelé dernièrement pour faire la médiation du dossier et l’enquêteur ne savait même pas mon nom. Je n’existe pas. Je suis une morte à la SQ. Je n’ai plus de numéro de dossier. Si je veux en savoir plus, je dois donner celui de Guylaine (Potvin). Son dossier est toujours ouvert », déplore cette victime.

En 2018, plus de 18 ans après les événements, Isabeau est parvenue à passer au travers toute cette épreuve, malgré toutes les blessures physiques et morales. Encore aujourd’hui, elle passe des nuits blanches et fait encore des cauchemars. Elle craint toujours pour sa sécurité. Chaque pas qu’elle fait sur la rue, elle regarde derrière son épaule au cas où quelqu’un la suivrait. 

« Oui j’ai toujours peur. Il n’y a aucun moyen de certifier que ce gars-là ne me cherche pas. Je barre mes portes quatre fois avant de me coucher. Je crains pour mes enfants. Ça fait 18 ans que je me demande s’il regarde par ma fenêtre », dit-elle.

« Ça fait 18 ans aussi que je mens à tout le monde. Personne dans mon entourage n’est au courant de ce qui m’est arrivé, sauf mes parents, qui sont venus me voir à l’hôpital, et mon conjoint. Personne d’autre. Au début, c’était une question de sécurité. J’ai compris que c’est ce que je devais faire. Après coup, c’est devenu une habitude. Retourner devant quelqu’un après 10 ou 15 ans de mensonges, je ne peux pas leur dire que c’est moi qu’ils ont vu à la télé l’autre jour. Ça ne se fait pas. La mesure de sécurité est devenue un gros mensonge », conclut Isabeau.