Après 16 mois, le conflit à l’Aluminerie de Bécancour semble s’enliser plus que jamais.

ABI: quand le dégel se fait attendre...

ANALYSE — Voilà, c’est fait. Le lock-out à l’Aluminerie de Bécancour a franchi les 16 mois vendredi dernier. Non pas 16 jours, ni même 16 semaines, mais 16 mois! C’est effectivement le 11 janvier 2018 que la direction a mis ses 1030 travailleurs en lock-out après le rejet de l’offre patronale. Et on connaît la suite.

En principe, l’hypothèse de règlement du ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité, Jean Boulet, aurait pu permettre de régler le conflit. Mais déjà, la perception positive de l’employeur, qui profite de l’appui sans équivoque du premier ministre François Legault, en disait long sur le contenu. Et le syndicat a vite fait de qualifier le tout de copier-coller à une proposition déjà rejetée. D’où ce refus de soumettre le document au vote des salariés. Bref, c’est l’impasse.

Quel est l’état de situation? D’abord, au niveau de la réduction des effectifs, «les parties se sont rapprochées», fait remarquer le professeur titulaire en relations de travail à l’UQTR, Jean-Claude Bernatchez. «Si chaque partie cède 15 postes, cette question serait réglée», soutient-il.

Mais là où le bât blesse, c’est du côté de la sous-traitance alors que l’hypothèse de règlement ouvre la porte à une plus grande utilisation. À ce sujet, le texte de la convention collective chez Rio-Tinto Alma ou Alcoa Baie-Comeau pourrait servir de modèle, à son avis.

Dans le premier cas, la compagnie s’est engagée à ne pas sous-traiter plus que 15 % du nombre de postes syndiqués et la sous-traitance est négociée avec le syndicat avant d’être octroyée. Dans le second, l’employeur s’est engagé à ne pas sous-traiter les ouvrages qui font partie du travail régulier. Reste le travail inhabituel ou irrégulier qui se prêterait à la sous-traitance.

Maintenant, il reste toujours l’option d’un vote forcé. Car l’article 58.2 du Code du travail autorise l’employeur à demander au Tribunal administratif du travail de faire tenir un vote sur ses offres. Peut-être que l’usure du temps fera son œuvre en ce sens. «Si l’employeur ne le fait pas, c’est probablement qu’il n’a pas encore suffisamment confiance aux résultats d’un tel vote. Une élévation du prix de l’aluminium inciterait vraisemblablement l’employeur à le faire», affirme M. Bernatchez.

Du même souffle, il dit ne pas craindre une fermeture définitive de l’ABI «pour la simple raison que la valeur immobilière de l’usine est trop élevée pour la fermer indéfiniment». «Si l’employeur fermait les 120 cuves restantes, je le verrais pour ma part sur une base temporaire», considère le professeur.

Chose certaine, les parties peuvent supporter encore longtemps la situation actuelle. Le marché du travail permet présentement aux lockoutés d’arrondir les fins de mois avec des revenus d’appoint, pouvant compter sur une allocation syndicale hebdomadaire tout de même généreuse dans les circonstances. Et le Syndicat des Métallos possède des moyens financiers solides avec plus 700 000 membres en Amérique du Nord.

Du côté d’Alcoa, on a aussi les reins solides. C’est sans compter les économies découlant des salaires non versés et des factures d’électricité non payées. Et ce n’est pas demain matin que la fameuse clause de force majeure sera revue, elle qui a fait perdre à Hydro-Québec plus de 307 millions de dollars selon l’estimation du syndicat.

«S’il tient vraisemblablement à ses installations de Bécancour, la baisse de la valeur de l’aluminium depuis une année ne l’incite pas à céder dans son intention d’obtenir des concessions majeures du syndicat. S’ajoute la déclaration du premier ministre François Legault qui accrédite la position patronale. Des facteurs qui rassurent l’employeur dans son approche de négociation concessive», observe M. Bernatchez.

Ce dernier résume le tout de la manière suivante: autant le syndicat tient à la protection de l’emploi, autant l’employeur entend augmenter son pouvoir de direction qu’il répartit sous deux axes, soit une organisation plus flexible du travail et une capacité d’externalisation accrue des ressources humaines. Et selon ce que Le Nouvelliste a appris, Alcoa se veut inflexible.

Or, après le choc des premiers mois, le tissu économique semble s’être ajusté à une aluminerie pratiquement arrêtée. On s’habitue à vivre sans. On n’a qu’à penser à Gentilly-2... À Bécancour, impuissance rime avec résilience... et patience. Et il en faudra. Car malgré le printemps, le dégel se fait attendre.