Les lockoutés de l’ABI seront appelés éventuellement à se prononcer sur une hypothèse de règlement.

ABI: Jean Boulet déposera une hypothèse de règlement

Bécancour — Après avoir rencontré les parties à Québec, le ministre Jean Boulet a annoncé jeudi le dépôt d’une hypothèse de règlement d’ici les dix prochains jours pour tenter de mettre fin aux 13 mois de lock-out à l’Aluminerie de Bécancour. Une avenue accueillie froidement par le Syndicat des Métallos.

«Je m’en doutais. J’ai l’impression que son idée était déjà faite avant qu’il nous rencontre. On va attendre de voir c’est quoi. Je ne suis pas chaud à ça. Est-ce que l’employeur va se prononcer sur l’hypothèse de règlement? Je ne le sais pas. Je vais attendre de voir c’est quoi», a commenté le président de la section locale 9700, Clément Masse, qui maintient la tenue d’une assemblée générale d’information samedi.

Le ministre Jean Boulet est à préparer une hypothèse de règlement qu’il va soumettre aux parties d’ici 10 jours.

En entrevue, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité a rappelé qu’il avait déjà parlé d’une possible hypothèse de règlement et que ça faisait partie de son plan.

«Je pense qu’on est rendu à ce stade-là. Les deux parties m’expriment une volonté de négocier, de régler, sauf que moi, je leur dis que je veux créer le meilleur environnement et multiplier les conditions qui vont leur permettre de le faire. Mais là, on a épuisé beaucoup de solutions», a-t-il confié.

«Oui, les parties peuvent avoir cheminé, mais on n’a pas encore de terrain d’entente. Ce qui me préoccupe, c’est le sort des familles et des salariés affectés, et les impacts sociaux et économiques. Il faut que je demeure attentif, il faut que je continue à aider les parties, et je pense que la meilleure contribution que je peux faire actuellement, c’est de soumettre une hypothèse de règlement. Et ça va être beaucoup plus tôt que tard», a laissé entendre le député de Trois-Rivières.

Celui-ci dit s’attendre à ce que l’hypothèse de règlement soit soumise à l’assemblée générale pour que les salariés se prononcent ainsi qu’à l’attention de la maison-mère à Pittsburgh.

«Une hypothèse de règlement, moi, je la considérerais acceptable et raisonnable, respectueuse du code du travail, de la jurisprudence, d’entreprises similaires qui travaillent dans le même environnement, qui permettrait aux parties de respecter les cinq objectifs que j’ai identifiés, de flexibilité, productivité, stabilité des jobs, pérennité de l’usine et climat de communication. Moi, je veux vraiment que cette hypothèse-là contribue à, soit un règlement, ou à un rapprochement des parties, parce que je ne veux pas forcer les parties à présenter ça à leur mandat respectif. Elles auront à prendre des décisions. Je veux vraiment demeurer extrêmement actif dans ce dossier-là», a expliqué M. Boulet.

D’ailleurs, il ajoute que les parties ne sont pas obligées d’accepter son hypothèse de règlement. «Ce n’est pas de quoi que j’impose, mais que je propose. On va à une étape ultérieure. Je ne peux pas aller plus loin. Est-ce qu’il y a d’autres options? Il y en aura toujours d’autres options. Moi, je demeure tout le temps une personne confiante», souligne-t-il.

Or, cette rencontre a eu lieu sur fond de grogne énergétique. «Maintenant qu’Hydro-Québec a confirmé que le lock-out à l’Aluminerie de Bécancour a coûté 165 millions $ aux Québécois, en 2018 seulement, qu’attend le gouvernement pour intervenir? En cautionnant le lock-out comme un cas de force majeure, Québec se montre complice de la compagnie et finance par la bande son lock-out», avait dénoncé en journée le Syndicat des Métallos, au lendemain des résultats financiers dévoilés par la société d’État. 

Interpellé plus tôt sur le sujet à l’Assemblée nationale, le ministre Boulet a fait savoir que l’entente négociée en 2008 par le gouvernement de l’époque est valide jusqu’en 2028.

«Il y a eu une lettre d’entente en 2014. La définition de force majeure est clairement définie comme incluant une grève ou un lock-out. Ça a été négocié par des gouvernements qui nous ont précédés», a-t-il déclaré à la période des questions.

«Ça nous déçoit. C’est une fin de non-recevoir. Il semblait dire que ça n’entrait pas en ligne de compte. Ça revient au gouvernement de corriger cette erreur-là», a exprimé Clément Masse.

En Chambre, le député d’Hochelaga-Maisonneuve, Alexandre Leduc, avait d’abord croisé le fer avec le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, qui a parlé «d’un manque à gagner de 165 millions de dollars dû à une mauvaise entente signée en 2008».

Le représentant de Québec solidaire trouve indécent le chiffre de 165 millions de dollars, «tout ça, parce qu’une clause associe de manière surréaliste un conflit de travail à un cas de force majeure, un Act of God».

«Hydro-Québec subventionne un lock-out qui met 1030 familles à la rue, à hauteur d’un demi-million de dollars par jour. Ça ne prend pas la tête à Papineau pour comprendre que le rapport de force est complètement débalancé», a-t-il déploré.  

Or, le député de QS s’est plu à rappeler qu’en campagne électorale, «le premier ministre a dit bien des choses». «Je sais de source sûre que lors d’une rencontre privée avec des représentants syndicaux dans son autobus de campagne à Bécancour, il a déclaré, au sujet des pseudo-clauses de force majeure: ‘’Des contrats, ça se brise, des contrats, ça se renégocie’’. Le ministre du Travail était témoin, il était là. Le député de Bécancour aussi. Cinq mois plus tard, 165 millions de dollars plus tard, le premier ministre aura-t-il le courage de répéter ici, dans cette Chambre, ce qu’il a dit en privé?», a lancé M. Leduc.

Pour sa part, le Syndicat des Métallos affirme que si Alcoa avait été tenue de payer pour tout le bloc d’électricité qui lui est réservé, «les 1030 travailleurs d’ABI travailleraient aujourd’hui et payeraient leur juste part de taxes et d’impôts».

«Le gouvernement a trop longtemps ignoré le déséquilibre des forces, héritage de la dernière négociation du contrat d’électricité qui a eu lieu sous l’administration précédente. Cela devient gênant, d’autant plus que ce gouvernement a placé une figure bien connue des entreprises d’aluminium, l’ancienne pdg de Rio Tinto, à la tête d’Hydro-Québec. C’est à se demander si le gouvernement a la distance nécessaire pour poser les gestes qui s’imposent devant le lobby des alumineries. Il est temps de corriger le tir», a dénoncé le directeur québécois des Métallos, Alain Croteau.

Concrètement, le lock-out est venu grever la demande d’électricité en 2018 de 4,2 TWh, ce qui a amené la société d’État à enregistrer un solde négatif de la croissance de la demande de base, tout type de clientèle confondu, de 1,2 TWh.

«En refusant de remettre en question la clause de force majeure, qui permet à la compagnie de décréter elle-même un lock-out pour ensuite s’en servir de prétexte pour échapper à ses obligations, Québec cautionne le déséquilibre des forces. Alcoa fait traîner les choses depuis maintenant plus de 13 mois, elle négocie de mauvaise foi. Encore vendredi dernier, elle annulait toutes les journées de négociation prévues. La mascarade a assez duré, Québec doit mettre son pied à terre», a poursuivi M. Croteau.

Finalement, Clément Masse a tenu à signaler que «c’est l’employeur qui a encore quitté la table au lieu de tenter de négocier de bonne foi». «On va continuer à mettre de la pression pour qu’il revienne à la table avec une réelle volonté de négocier et de conclure une entente satisfaisante pour les deux parties», a-t-il conclu.