Contenu commandité
A-t-on le droit de tout dire? (suite)
A-t-on le droit de tout dire? (suite)
Mike Ward est déterminé à aller jusqu’en Cour suprême pour défendre sa cause.
Mike Ward est déterminé à aller jusqu’en Cour suprême pour défendre sa cause.

Séisme humoristique

Karine Tremblay
Karine Tremblay
La Tribune
L’affaire Mike Ward et Jérémy Gabriel a ramené le sujet de la liberté d’expression dans la sphère publique, mais ce n’est pas la première fois que le thème secoue les fondations du milieu humoristique.

« C’est un cas de figure qui est hautement médiatisé et qui nous a tous interpellés quant à ce qui se dit ou pas, mais la liberté d’expression revient périodiquement comme sujet de débat. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai eu à en parler au fil des ans, et depuis longtemps. Je me vois encore aller jaser de Rock et Belles Oreilles et du personnage handicapé de Jean-Marc Parent avec Claire Lamarche, à l’antenne de Radio-Québec, à l’époque », exprime la directrice de l’École nationale de l’humour, Louise Richer.

La réflexion n’est pas neuve, donc. Ce qui varie, d’une époque à une autre, c’est ce qui chatouille la sensibilité des gens.

« Parce que ce qu’on considère comme acceptable ou non, ça change selon l’évolution de la société. Ce qui passait pour un peu insignifiant auparavant peut aujourd’hui heurter davantage le public. Tout ce qui touche au sexisme ou au racisme, par exemple, est plus épidermique aujourd’hui et fait davantage grincer des dents, à cause du mouvement #MeToo, d’une part, et aussi parce que la société est beaucoup plus multiculturelle qu’il y a 25 ans. On progresse comme collectivité, c’est une bonne chose. C’est normal que ça se répercute en humour. »

Encore les réseaux

La population est aussi davantage branchée sur les nouvelles technos et les réseaux sociaux. Et ça, ça change véritablement la donne, estime Louise Richer.

« Avec les médias sociaux, on assiste à un accès démocratisé à l’expression. Tout le monde peut faire valoir son point de vue. Ça crée ce qui ressemble à un tribunal public, lequel a une capacité de mobilisation qui n’existait pas auparavant. À quel point ça influence les décisions des diffuseurs, à quel point ça génère une certaine frilosité de leur part? On peut légitimement se poser la question. Si un diffuseur craint qu’un sujet sensible provoque une certaine polarisation du public, il va peut-être décider de ne rien risquer et de passer son tour pour éviter la polémique. »

Autre impact des médias sociaux : les numéros circulent abondamment sur le web et trouvent parfois un public qui ne les cherchait pas.

« Auparavant, un spectacle était un moment qui se vivait entre un artiste et un public, lequel adhérait, grosso modo, à l’univers proposé. Ça se passait dans le cocon d’une salle. Aujourd’hui, les choses s’enregistrent, les téléphones intelligents font en sorte que les différents espaces de diffusion ne sont plus cloisonnés ni étanches. Un extrait peut être capté par un chroniqueur, rapporté hors contexte, et le web va s’emballer », indique Mme Richer.

L’École nationale de l’humour intègre évidemment ces mouvances de société à son cursus.

C’est une plainte déposée par Jérémy Gabriel et sa famille auprès de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse qui a mené Mike Ward devant les tribunaux pour un numéro dans lequel il éclaboussait l’adolescent, connu de tout le Québec pour avoir déjà chanté devant le pape.

« Dans les cours, on se penche beaucoup sur la liberté d’expression, précise la directrice. Comme éducateurs, comme maison d’enseignement, c’est essentiel qu’on s’y intéresse. Il y a de notre côté une grande réflexion sur la responsabilité qui vient avec la prise de parole. Tout le rapport avec la provocation, aussi. L’humour, c’est le côté lumineux de la force, mais c’est aussi une ‘‘arme de destruction massive’’. »

Pendant leur parcours, les étudiants entreprennent d’ailleurs une démarche introspective pour cerner leur univers humoristique et créatif.

« La provocation, c’est un effet, pas un message. Si c’est là leur stratégie pour avoir de l’attention, soit, mais encore faut-il qu’ils aient quelque chose à dire ou à dénoncer. C’est au cœur même de la démarche et de l’évolution des créateurs. Nous, on considère qu’on accompagne ici un artiste, oui, mais aussi un citoyen et un humain. On a le devoir de les faire réfléchir. Cette réflexion, essentielle, est partie prenante du programme et de nos valeurs. Dans le procès de Mike Ward, ce qui est préoccupant, c’est le principe. Ce n’est pas anodin tout ça. Comme société, on est peut-être mieux de vivre avec des dérapages occasionnels que d’encadrer en balisant la parole à l’extrême. »

Préoccupant précédent

L’inquiétude qu’une rectitude politique et qu’une forme d’autocensure se mettent en place commence à faire son nid dans l’esprit de plusieurs.

« C’est le précédent créé qui est préoccupant. On peut ne pas aimer ce que dit Mike Ward, on peut aussi y voir de l’acharnement, mais ce qu’il fait n’est pas de l’ordre du discours haineux comme ce qu’on reproche à Dieudonné en France, par exemple. Jusqu’ici, on croyait les humoristes un peu à l’abri de ce genre de poursuites. Ce qui peut s’ensuivre, et ce qui est peut-être le pire, c’est l’autocensure qui pourrait dorénavant teinter le métier », remarque Me Frédéric Bérard, avocat et codirecteur de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques.

Celui-ci comprend que l‘opinion publique soit partagée.

« Ce n’est pas si évident de se positionner, estime-t-il. Est-ce qu’on peut accepter, dans une société, qu’un humoriste qui a du pouvoir puisse faire des blagues méchantes à répétition sur une personne qui a un handicap? Il y en a qui vont dire oui, d’autres vont répondre je ne sais pas. Je penche davantage du côté de Ward, mais je comprends aussi les tribunaux qui ne lui ont pas donné raison jusqu’ici. Ce qui ajoute encore à la complexité de l’affaire, et ce qui aurait dû aider Mike Ward, c’est que Jérémy Gabriel est une personnalité connue. Quand on s’expose publiquement, on peut devenir une cible humoristique, même si on ne court pas après ça. »

On en déduit qu’il y a plusieurs strates dans cette affaire. Des nuances. Des zones encore floues.

« Déjà, que la cause ait été jugée d’abord devant le Tribunal des droits de la personne, c’est une première. On n’est pas dans une poursuite au civil pour diffamation ou atteinte à la réputation. C’est un élément très important, qui risque de faire jurisprudence et d’avoir des répercussions sur la liberté d’expression. Qu’on aime ou pas Mike Ward, et peu importe ce qu’on pense de sa joke, c’est ce qui est en jeu », insiste Louise Richer.

L’ombre de cette possible jurisprudence inquiète.

« Je pense que ça va trop loin. Ce qui serait souhaitable, c’est que la Cour suprême fasse une distinction, comme l’a fait la juge minoritaire en Cour d’appel, entre le propos discriminatoire et celui qui s’inscrit dans une démarche essentiellement créative, dans ce cas-ci dans un monologue humoristique. Cette distinction permettrait une protection contre la vraie discrimination, ce qui est essentiel, sans inhiber de manière indue les propos humoristiques ou artistiques des créateurs. Certains vont dire que ce numéro de Mike Ward n’était de toute façon pas très bon, mais ce n’est pas ça le critère, ce n’est pas la blague qu’il faut juger. Si on commence à faire intervenir des considérations esthétiques pour déterminer ce qu’on peut censurer ou pas, on est rendu à réglementer le bon goût. Et ça, c’est dangereux », insiste le professeur à la Faculté de droit de l’Université de Montréal, Pierre Trudel.

+

Ward c. Gabriel en quelques lignes

Atteint du syndrome de Treacher Collins, Jérémy Gabriel s’est fait connaître du grand public lorsqu’il a chanté pour le pape, en 2006. Entre 2010 et 2013, Mike Ward a présenté dans son spectacle un numéro sur les vaches sacrées du milieu culturel québécois dans lequel il éclaboussait le jeune chanteur. Il mentionnait notamment qu’il avait essayé de noyer le petit Jérémy, mais que « celui-ci n’était pas tuable ». La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) a intenté une poursuite au nom de la famille de Jérémy Gabriel, après que celui-ci eut déposé une plainte, en 2012. En 2016, le Tribunal des droits de la personne du Québec a statué que les propos de Mike Ward pendant ses spectacles avaient été discriminatoires à l’endroit de Jérémy Gabriel. L’humoriste a porté sa cause en appel. L’automne dernier, la Cour d’appel a rejeté sa demande, le sommant de payer 35 000 $ à Jérémy Gabriel pour dommages moraux et punitifs. Celui qui a récolté trois trophées au dernier Gala des Olivier a mandaté son avocat pour porter la cause devant la Cour suprême. Karine Tremblay