Le Dr François Desbiens, photographie le 21 mai dernier à Québec
Le Dr François Desbiens, photographie le 21 mai dernier à Québec

Le Dr François Desbiens quitte la direction de santé publique de la Capitale-Nationale

Trichloréthylène (TCE) dans l’eau de Shannon, crise de la légionellose, poussière rouge dans Limoilou, pandémie de COVID-19... Les 20 années passées à la barre de la santé publique de la Capitale-Nationale n’auront pas été de tout repos pour le Dr François Desbiens, qui quittera son poste lundi pour relever un nouveau défi à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), où il agira à titre de vice-président des affaires scientifiques. Bilan.

Le Dr François Desbiens a commencé son mandat de directeur de la santé publique de la Capitale-Nationale en septembre 2000, après avoir dirigé celle de Chaudière-Appalaches pendant sept ans et demi, et, juste avant, celle de la Côte-Nord, où il a débuté sa carrière de spécialiste en santé communautaire. 

Dès novembre, quelques semaines seulement après son arrivée à Québec, l’équipe du Dr Desbiens a été sollicitée quand du TCE, un solvant utilisé sur la base militaire de Valcartier, a été découvert dans l’eau potable des puits des citoyens de Shannon. 

«En deux semaines, il a fallu analyser la situation, émettre des recommandations de non-consommation d’eau potable, discuter avec le ministère de l’Environnement et la Ville pour trouver une source alternative d’eau potable [...]. On a ensuite fait des études sur une dizaine d’années pour tenter de mettre en évidence des problèmes de santé que le TCE aurait pu occasionner», se souvient le Dr Desbiens.

L’action collective intentée s’est rendue jusqu’à la Cour d’appel, qui a élargi en janvier dernier la portée du jugement condamnant le gouvernement fédéral, la Société immobilière Valcartier et General Dynamics à indemniser les résidents de Shannon touchés par la contamination de la nappe phréatique au TCE.  

Pour le Dr Desbiens, le dossier a été «très prenant, très long, très présent pendant 10-12 ans», assez stressant aussi «parce que les gens étaient inquiets et qu’on ne pouvait pas toujours les rassurer», faute d’avoir toutes les réponses.

Puis, à l’été 2012, le directeur de la santé publique de la Capitale-Nationale a été confronté à «une des plus grosses éclosions de légionellose en Amérique du Nord» et à une difficile course contre la montre pour trouver la tour de refroidissement responsable de la transmission de la bactérie, qui a fait pas moins de 14 morts sur un total de 182 personnes infectées. 

«À l’époque, il n’y avait pas de répertoire des tours aéroréfrigérantes, pas de réglementation pour obliger les propriétaires à déclarer leur tour, pas d’obligation réglementaire de registre d’entretien des tours… Donc quand c’est survenu, il a fallu faire un appel à tous pour rejoindre les propriétaires de grands bâtiments» et effectuer des prélèvements dans les tours, rappelle le Dr Desbiens. 

La tour coupable, celle du Complexe Place Jacques Cartier, propriété de la CSQ, n’a été identifiée qu’en septembre, plus de deux mois après que les premiers cas de légionellose eurent été signalés à la santé publique. Là encore, il y a eu action collective (contre la CSQ, Produits chimiques State et Trane, le ministère de la Santé, le CIUSSS de la Capitale-Nationale et le Dr François Desbiens à titre de directeur de la santé publique), qui s’est conclue en décembre 2018 par une entente hors cour.  

Puis est arrivé, en octobre 2012, l’épisode de la fameuse poussière rouge provenant du transbordement de minerai au port de Québec. Autre recours collectif, qui a connu son dénouement sept ans plus tard, alors que la compagnie Arrimage Québec a été condamnée à verser près de 1,7 M$ aux citoyens touchés par cet épisode de poussière chargée d’oxyde de fer. Le dossier a occupé la santé publique, qui a entrepris une vaste étude sur la pollution atmosphérique dans les quartiers centraux de Québec. Sa conclusion est attendue pour juin 2021.

À travers, l’équipe de santé publique de la Capitale-Nationale a travaillé sur des «dossiers [plus] réguliers», mentionne le Dr Desbiens, citant notamment l’approbation du plan de développement durable de la Ville de Québec, le mémoire sur la légalisation du cannabis et le rapport sur les inégalités sociales de santé. «On a documenté le fait que les problèmes de santé sont davantage concentrés dans nos classes défavorisées. Ça a été un rapport percutant pour la région, qui a été bien accueilli», se souvient le spécialiste en santé publique.

COVID-19: la capitale-Nationale prête pour une deuxième vague?

Le médecin devait quitter la direction de santé publique de la Capitale-Nationale au début du mois d’avril pour se joindre à l’équipe de l’INSPQ, mais il a dû rester quelques semaines de plus, le temps que la première vague de COVID-19 passe. 

«Le plan de pandémie qu’on avait, c’était pour la H1N1, pour de l’influenza, pour laquelle on sait qu’on peut développer un vaccin en-dedans de huit mois, qu’on a des antiviraux efficaces, des outils d’intervention. Là, notre plan de pandémie, on a dû le mettre à jour pour un virus contre lequel on n’a pas d’antiviraux, pas de médicament efficaces, pas de vaccin… Tout ce qu’on peut faire, ce sont des soins de soutien et de la prévention primaire», résume le Dr Desbiens, qui a dû mobiliser toutes les ressources de la santé publique dans la lutte à la COVID-19. 

La tragédie vécue dans des milieux d’hébergement pour aînés de Québec l’a profondément attristé, confie-t-il. «Quand ça [le virus] entre dans un milieu où vivent des personnes vulnérables qui ont trois ou quatre heures-soins, c’est très difficile de reprendre le contrôle. À un endroit, on pensait avoir affaire à une éclosion de gastro, donc c’est le protocole gastro qui a été appliqué, mais c’était finalement la COVID qui s’était déguisée en gastro, on s’est rendu compte de ça 10 jours plus tard […]. Même quand tu es super rigoureux sur les mesures, tu peux te faire déjouer par ce virus-là, de la manière qu’il se comporte», expose le Dr Desbiens.

La difficulté de bien porter les équipements de protection individuelle, la transmission asymptomatique ou pré-symptomatique, le manque de personnel, le déplacement d’employés d’un centre d’hébergement ou d’une zone à l’autre sont autant de facteurs qui ont contribué aux éclosions, selon le Dr Desbiens. «Mais il manque de personnel, et si le personnel ne se déplace pas, il y a des soins qui ne se donnent pas», rappelle le médecin, heureux de la décision du gouvernement Legault de former rapidement 12 000 préposés et de rehausser les conditions de travail en CHSLD. 

«Ça va permettre d’avoir des ressources humaines dédiées, qui n’auront pas à se déplacer, qui vont pouvoir assurer une continuité de soins… C’est parfait comme solution», juge-t-il.

Le ou la successeur(e) du Dr François Desbiens, qui assurera l’intérim jusqu’à ce le poste soit comblé de façon permanente, à l’automne, sera connu(e) au début de la semaine prochaine. Le Dr Desbiens se réjouit de l’actuelle accalmie, qui permettra à son équipe de prendre des vacances «bien méritées» cet été. «La structure est bien établie avec un bon leadership», estime le médecin, qui croit que son équipe est prête à faire face à une deuxième vague, «après avoir appris de la première». 

«J’ai l’impression qu’on va être capable de contenir, et qu’on va pouvoir avoir une approche de confinement ciblé, fermer seulement les milieux [comme les entreprises et les écoles] où il y a des éclosions au lieu de tout fermer», entrevoit-il.

Mais la gestion de la pandémie reste encore «un gros défi», reconnaît le Dr Desbiens, qui espère «ne pas voir le même niveau d’intensité à l’automne». À cet égard, il souhaite que la population respecte les mesures préventives «avec la même rigueur». 

«On a pris de bonnes habitudes, nos commerces ont reconfiguré leurs façons de faire pour limiter les occasions de transmission, mais je sais que ce n’est pas suivi à 100%» par les citoyens, encore trop peu nombreux à porter le masque dans les endroits publics où la distanciation physique de deux mètres est difficile à respecter, se désole le Dr Desbiens. 

«C’est un outil fantastique pour limiter la propagation de gouttelettes par des personnes qui sont peut-être porteuses sans le savoir – tu mets un masque, tu me protèges, j’en mets un, je te protège -, mais les gens n’ont pas encore pris l’habitude de le porter. C’est le défi en prévision de la deuxième vague», dit le médecin, qui souhaite qu’on «aille plus loin» en faisant des campagnes de sensibilisation.

«Il faut en faire la promotion, expliquer pourquoi il faut le porter, et si on fait la démonstration qu’avec la promotion, on n’atteint pas nos objectifs, on pourrait passer à la deuxième étape» en rendant le port du masque obligatoire, particulièrement dans les transports en commun, dit le Dr Desbiens. 


« J’ai l’impression qu’on va être capable de contenir, et qu’on va pouvoir avoir une approche de confinement ciblé, fermer seulement les milieux [comme les entreprises et les écoles] où il y a des éclosions au lieu de tout fermer »
Dr François Desbiens, directeur de santé publique de la Capitale-Nationale

S’il n’en tenait qu’à lui, les frontières canado-américaines resteraient fermées après le 21 juillet, «parce que du côté américain, il n’y a pas de décroissance» des cas de COVID-19. Le médecin rappelle que «ce sont les voyages pendant la semaine de relâche qui ont permis d’ensemencer le virus au Québec». 

À la fin de l’entrevue, le Dr François Desbiens a tenu à exprimer sa reconnaissance envers «tous les gestionnaires et tout le personnel de la direction de santé publique». «Au cours de ces 20 années, j’ai eu le privilège de travailler avec des gens d’expérience, des gens incroyables, motivés par le bien-être de la population», a-t-il souligné.