Le centre de thérapie et de réinsertion sociale L’Appart recevait du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale 50 $ par jour pour chacune des personnes hébergées.

Le centre de thérapie L’Appart ferme sans préavis

L’histoire se répète pour la gestionnaire du jeune centre de thérapie et de réinsertion sociale L’Appart, de Lévis. Véronick Giroux doit mettre la clé sous la porte après moins de trois ans d’opération en raison de problèmes financiers, dont une dette de plus de 600 000 $ à rembourser au propriétaire de l’immeuble.

Bien qu’elle ait connu des difficultés du même ordre dans le même secteur d’activités par le passé, Mme Giroux avait obtenu pour L’Appart une certification du Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Chaudière-­Appalaches, en plus d’avoir bénéficié de fonds publics. 

Vendredi, un huissier s’est présenté à l’immeuble situé au 1500, boulevard Guillaume-Couture, dans le secteur de Saint-Romuald, en compagnie du propriétaire. Selon celui-ci, les loyers impayés par Véronick Giroux s’élèveraient à 625 000 $. 

«Ça fait plus qu’un an qu’elle ne nous a pas payés. On veut bien avoir grand cœur, mais un moment donné… Elle nous avait promis de nous verser 20 000 $ quand elle allait recevoir les 70 000 $ du gouvernement, mais on ne les a pas eus», a indiqué au Soleil Richard Lemay, précisant avoir loué tout l’immeuble de quatre étages à la gestionnaire de L’Appart. «Elle avait 20 logements [d’une à trois chambres, pouvant loger jusqu’à cinq personnes], avec un ascenseur, des stationnements…» décrit-il.

«Pris par surprise»

Une intervenante à qui nous avons parlé nous a dit ne pas avoir été payée pour le dernier mois travaillé. 

«Depuis que je suis arrivée, en février, que j’ai de la misère à me faire payer. Il a souvent fallu que je coure après [Mme Giroux], que je la talonne, et elle n’est pas facile à rejoindre», témoigne l’intervenante, qui a préféré qu’on taise son identité. 

Au CISSS de Chaudière-­Appalaches, on affirme avoir été «pris par surprise» vendredi après avoir été informé de la situation à L’Appart. Selon le directeur santé mentale et dépendances, Michel Laroche, des employés du CISSS sont «présents sur les lieux» depuis vendredi et auraient une bonne collaboration du personnel de L’Appart resté sur place. «Sur 15 personnes hébergées, 11 ont été relocalisées jusqu’à maintenant», indique M. Laroche, qui souhaite relocaliser les quatre autres résidents «dans les meilleurs délais». 

En principe, la direction de l’Appart doit remettre au CISSS un préavis 15 jours avant la fermeture du centre. Le CISSS ne l’avait toujours pas reçu lundi après-midi, selon sa porte-parole, Mireille Gaudreau. «D’ici la fermeture, le centre a l’obligation d’offrir des services dans ce lieu ou dans un autre lieu», indique Michel Laroche. «Mais on ne veut pas étirer la sauce outre mesure, ces gens-là [les personnes hébergées] vivent de l’inquiétude, de l’insécurité. On veut les relocaliser rapidement.» Le propriétaire de l’immeuble, lui, dit avoir pris des dispositions pour faire vider les lieux vendredi.

Pas une première

En 2009, La Voix de l’Est avait fait état des problèmes financiers de Véronick Giroux, alors directrice clinique du Pavillon alternatif de Shefford, un centre de réhabilitation pour toxicomanes. «Bien que le centre reçoive des prestations mensuelles d’environ 50 000 $ par mois du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, les administrateurs n’ont pas payé le loyer depuis plusieurs mois, et les propriétaires du bâtiment refusent de renouveler leur bail de deux ans qui se termine à la fin du mois», écrivait le quotidien de Granby le 21 février 2009.

En juillet 2015, les résidents d’un autre centre exploité par Véronick Giroux et par sa mère, le Pavillon alternatif de Sainte-Monique, avaient été évacués d’urgence et relocalisés dans d’autres centres d’hébergement après qu’une visite du Conseil québécois d’agrément et de l’Agence de la santé et des services sociaux (aujourd’hui le CIUSSS) de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec eut soulevé des doutes sur la qualité de la santé et de la sécurité des résidents.

Malgré tout, le centre L’Appart de Lévis a reçu son attestation du CISSS de Chaudière-Appalaches en 2016, puis son accréditation l’année suivante, selon Michel Laroche. «Quand on remet une attestation, on se donne un an pour apprécier la qualité et la sécurité des services. À la fin de l’année, on fait une appréciation finale, et on délivre une certification. L’Appart répondait aux normes», même si le CISSS était au courant des problèmes financiers qu’avait connus Mme Giroux dans le passé, dit M. Laroche.

«Nous, notre rôle, c’est de s’assurer de la qualité et de la sécurité des services offerts. Et elle [Mme Giroux] nous avait fait la démonstration que son programme clinique était adéquat. Notre préoccupation, quand il y a des problèmes financiers, c’est de savoir s’il y a des impacts sur la sécurité et la qualité des services, et la réponse était non. Il n’y avait rien qui pouvait remettre en question la certification», explique-t-il. 

Le centre L’Appart recevait du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale 50 $ par jour pour chacune des personnes hébergées (le centre a une capacité totale de 80 résidents, mais n’aurait jamais dépassé la quarantaine, selon le CISSS). Toujours selon le CISSS, le centre aurait également obtenu dans la dernière année un montant de 70 000 $ du ministère de la Santé, réparti en quatre versements. «Bien entendu, s’il y a fermeture, les versements cesseront», précise la porte-parole du CISSS, Mireille Gaudreau. 

L’Appart n’était pas admissible à cette aide financière avant cette année parce qu’il ne répondait pas aux exigences du Programme de financement des ressources certifiées offrant de l’hébergement en dépendance, soit d’être une ressource certifiée en mars 2016. Une situation que Véronick Giroux avait dénoncée dans les médias en mai 2018, affirmant que sans cet argent, son centre ne pourrait pas vivre longtemps. 

En septembre dernier, L’Appart avait fait parler de lui quand un de ses jeunes employés, Jimmy Côté, avait été agressé au couteau par un résident. 

Le Soleil a tenté de s’entretenir avec Mme Giroux, lundi, sans succès.

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MOINS DE SEPT JOURS POUR PARTIR

Jessica Beaudry, qui a payé son loyer à l’avance jusqu’au mois d’août, ignore si elle pourra être remboursée.

Les clients du centre de thérapie et de réinsertion sociale L’Appart de Lévis ont appris vendredi dernier que l’immeuble à logements devait cesser ses activités, ce qui leur laisse moins d’une semaine pour plier bagage.

L’un des propriétaires de l’immeuble, Yvon Dostie, s’est présenté au centre lundi après-midi. Il en avait gros sur le cœur, étant donné que la gérante, Véronick Giroux, n’aurait pas payé le loyer depuis plus d’un an. Il discutait de la situation avec quelques locataires qui planifiaient leur départ. 

«Je suis obligé de prendre des avocats pour la faire débarquer de l’immeuble, elle pensait me faire traîner ça jusqu’au mois de septembre. Elle nous a conté des menteries de A à Z. Elle n’a jamais tenu aucune de ses promesses. Ça fait six mois qu’on se bat avec elle et elle se sauve avec l’argent.»

Il se désole de voir les clients partir du logement dans de telles conditions, mais explique qu’il n’a pas le choix, il ne peut plus attendre et doit vendre l’immeuble.

Une querelle a vite explosé entre M. Dostie et l’équipe de Mme Giroux. On reprochait au propriétaire de déstabiliser les locataires, qui ne sont pas tous dans un état mental stable. 

«Il pousse pour nous faire sortir et ça n’aide pas, il nous chasse. Nous on voulait que tout se passe bien, on connaît notre clientèle. On voulait éviter qu’il y ait des situations de crise, la plupart ont des problèmes de santé mentale, si quelqu’un décompense, ça peut être dangereux. C’est faux que les clients doivent partir demain, il fait juste créer de l’anxiété», raconte une dame qui travaille de près avec Mme Giroux, qui préfère ne pas nommer son nom. M. Dostie a finalement quitté les lieux après avoir parlé avec son avocat. 

La dame défend aussi Mme Giroux en expliquant qu’elle «s’est battue et a essayé d’aller chercher l’argent qu’il manquait».

«Véronick est sortie dans les médias pour avoir du financement, mais il n’y a rien qui a bougé. Jamais elle n’a reçu le financement dont elle avait besoin. Donc un bâtiment comme ça, avec ce que nous donne l’aide sociale, sans financement, on ne peut pas survivre.» 

Cependant, le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Chaudière-Appalaches confirme que Mme Giroux a obtenu dans la dernière année un montant de 70 000 $ du ministère de la Santé, réparti en quatre versements

Des locataires inquiets

À l’arrivée du Soleil sur les lieux lundi, plusieurs résidents se trouvaient à l’extérieur, et ils en avaient beaucoup à dire. Déçus, fâchés, inquiets... les derniers jours ont été difficiles pour tout le monde.

«Je suis partie pour le week-end voir mon mari et ma fille. Quand je suis partie, Jimmy [l’employé responsable des admissions] m’avait dit qu’il n’y avait pas de problèmes et qu’on avait encore quelques mois. Quand je suis revenue dimanche, il y en avait pour deux jours», raconte Jessica Beaudry, l’une des résidentes qui n’avaient pas encore été relocalisées lundi vers 15h.

«Depuis ce matin, j’attends et je n’ai pas de nouvelles. J’ai signé ma facture d’avance jusqu’au mois d’août, je ne sais pas si je vais être remboursée. Je me suis fait avoir. Je dois partir mercredi matin et je trouve ça dégueulasse.»   

Mme Beaudry critique aussi les thérapies qu’elle recevait au centre, une heure en avant-midi et une heure en après-midi était souvent le maximum. 

Au moins cinq locataires s’entendent pour dire qu’ils ont rarement vu Mme Giroux dans les bureaux. Et quand venait le temps d’essayer de la rejoindre, les retours d’appel pouvaient se faire attendre longtemps. 

«J’ai 33 ans et j’ai déjà fait plusieurs thérapies. Quand j’ai découvert ça ici, c’était parfait, avec de l’encadrement et c’était super beau. Mais plus ça allait, plus les services diminuaient. Un jour, plus de nouvelles de Véronick, la propriétaire», partage pour sa part Mathieu Calfat. 

Quand M. Calfat s’est-il douté de quelque chose? Quand Mme Giroux lui a demandé de payer ses factures dans son compte personnel....

«Les dépôts d’argent pour la thérapie, la propriétaire me demandait de faire des virements dans son compte personnel, et je n’ai jamais eu de facture ni de reçu pour les impôts. C’est douteux! Véronique est très manipulatrice», termine-t-il.

Les employés seraient payés

Le responsable des admissions, Jimmy Côté, a confirmé que certains employés avaient quitté L’Appart en raison des problèmes financiers, mais ne s’est pas avancé davantage de ce côté. 

«Moi, je fais ma job. Je suis là pour les clients, aussi longtemps qu’il y aura des clients, je reste. Aussitôt qu’il n’y en aura plus, je partirai. L’administration et les avocats... ça ne me regarde pas», commente l’intervenant.

Il admet qu’il était au courant — comme tout le monde — des problèmes financiers de ses employeurs depuis les deux dernières années, mais soutient qu’il a appris la fermeture du centre en même temps que les locataires : vendredi dernier.

Même si certains locataires évoquent que les employés ne sont pas payés, M. Côté confirme qu’il a reçu tout l’argent qu’on lui doit pour son travail.

Un autre employé, Mathieu (qui souhaite taire son nom de famille), assure également qu’il a reçu toutes ses paies. Il y a deux semaines, tous les employés engagés par Mme Giroux auraient encaissé leur salaire selon les deux hommes.

Ces deux employés, ainsi que d’autres sur les lieux, travaillaient lundi à relocaliser les clients avec l’équipe d’intervenants envoyée par le (CISSS).

Selon les dires des employés, tout se déroulait dans la «tranquillité» avant la visite du propriétaire de l’immeuble, M. Dostie, qui est le partenaire de Richard Lemay.  Judith Desmeules