La technologie a beau être, de manière générale, une belle et grande chose ; il y a des fois où elle est incapable de battre un ruban à mesurer…

Le bon vieux tour de taille

«Récemment, le gym que je fréquente s’est doté d’un appareil qui analyse, selon leurs prétentions, presque tous les paramètres qui constituent un individu. Ce serait, disent-ils, le meilleur outil après le CT scan. Pourtant, je n’ai trouvé aucune étude sérieuse sur cette machine, autre que les témoignages qui corroborent leurs prétentions. Alors je me questionne : est-ce seulement un outil pour nous vendre des programmes d’exercices dispendieux avec des prétentions pseudo-scientifiques?» demande Hélène Fréchette, de Sherbrooke.

L’appareil en question est un «InBody 570», de son petit nom. Sur le site du fabricant, le bidule est décrit comme allant «au-delà des analyses traditionnelles de composition corporelle qui mesurent les graisses, le muscle et la quantité totale d’eau. Les quantités d’eau peuvent être ventilées en eau intracellulaire et en eau extracellulaire, une donnée importante pour comprendre la distribution des fluides corporels».

L’usager monte sur le InBody 570 mains et pieds nus, et doit tenir des poignées, afin que l’engin puisse (en plus de prendre son poids comme une balance normale) faire passer de faibles courants électriques dans le corps. Comme l’organisme est principalement constitué d’eau, le courant pourra y circuler, d’autant plus que ladite eau est remplie d’électrolytes, soit grosso modo des sels minéraux qui améliorent la conductivité de l’eau. Cependant, les tissus graisseux sont nettement plus pauvres en eau et conduisent beaucoup moins bien l’électricité que la masse musculaire et les fluides, si bien qu’en mesurant la résistance que le corps offre au courant, on peut se faire une idée de son pourcentage de graisse corporelle.

Ce n’est pas parfait, remarquez bien. Un problème bien connu avec les appareils de ce type — car le InBody 570 n’est pas le seul à fonctionner de cette manière — est que le courant électrique va toujours emprunter le «chemin» qui lui offre le moins de résistance. Il ne passera donc pas également partout et peut ne pas bien mesurer les graisses dans certaines parties du corps. 

Le contenu de l’estomac et le fait d’être bien hydraté ou non peuvent aussi influencer les résultats. Les fabricants contournent ces difficultés de diverses manières, notamment par des équations qui «ajustent» les résultats de manière à compenser pour ces sources d’erreur, mais ces corrections ne sont pas également précises pour toutes les catégories de gens (âge, sexe, etc.).

De là, il y a deux questions auxquelles il faut répondre. La première est : est-ce que ça marche raisonnablement bien? J’ai trouvé quelques études qui ont comparé les résultats d’appareils à «impédance bioélectrique» (c’est leur nom) avec ceux de méthodes plus élaborées et que l’on sait très fiables ; souvent, le point de comparaison est une mesure des graisses corporelles qui utilise des rayons X. 

Les deux méthodes sont assez bien corrélées, de manière générale : plus les rayons X trouvent de graisse chez quelqu’un, plus les appareils à impédance ont tendance à en trouver, eux aussi. Mais il y a des écarts entre les deux — j’en ai vu qui vont de quelques points de pourcentage à 30 % — qui questionnent la précision de ces gadgets. Bref, comme on peut le lire sur le site de l’hôpital de Winchester, dans le Massachusetts, «ces appareils […] sont probablement meilleurs pour suivre les changements dans votre graisse corporelle que pour donner des mesures précises».

Et la deuxième question est : pourquoi voudrait-on connaître son taux de gras et ses quantités de liquides intra et extracellulaires?

Dans le cas du taux de gras, explique Benoît Arsenault, chercheur en santé cardiaque au département de médecine de l’Université Laval, cela peut avoir une utilité. En effet, le fameux indice de masse corporelle (IMC), dont on se sert pour savoir si une personne est obèse ou non, est un outil bien pratique, mais comme il ne repose que sur le poids et la taille, il ne fait pas la différence entre 1 kg de muscle et 1 kg de graisse. Or pour la santé, c’est le jour et la nuit, bien évidemment. Mesurer son taux de gras avec un engin à impédance bioélectrique (ou d’une autre manière) peut donc servir de complément à l’IMC.

Il semble toutefois pas mal moins utile de connaître ses quantités de fluides intra et extracellulaires. D’abord parce que c’est de l’information qui est largement redondante : les gens obèses ont proportionnellement plus de liquides extracellulaires que les autres, mais une fois qu’on s’est pesé et que l’on connaît notre taux de gras, «je ne suis pas sûr que de ce que ça peut changer, pour un individu, de savoir ça, dit M. Arsenault. […] Et c’est une vieille mesure : j’ai vu des articles qui discutaient de son utilité potentielle dans les années 90, mais rien de récent. À ma connaissance, ce n’est plus discuté ni utilisé, et je ne connais pas de clinicien qui va changer le traitement de son patient en fonction de ses quantités de liquides intra et extracellulaires. Ça me semble être plus un gadget qu’autre chose».

Et pour tout dire, on pourrait ajouter une troisième question à la liste : est-ce qu’il existe une meilleure manière de raffiner l’IMC? «Pour le risque cardiaque, c’est le bon vieux tour de taille qui va ajouter le plus d’information, commente M. Arsenault. Parce que c’est la seule mesure parmi toutes celles-là qui va renseigner sur la répartition des graisses et sur la quantité de graisse abdominale.» Il est bien établi, en science, que c’est cette graisse abdominale qui est la plus dommageable pour la santé — et il est bien établi aussi que le tour de taille est un bon indicateur de cette graisse.

Bref, la technologie a beau être, de manière générale, une belle et grande chose, il y a des fois où elle est incapable de battre un ruban à mesurer…