Le Soleil a assisté lundi à un cours d’autodéfense aux Loisirs Saint-Sacrement.

L’autodéfense a la cote auprès des femmes de Québec

Le policier Marc Couture patrouillait quand une joggeuse a été violemment attaquée en plein jour le long de la rivière Saint-Charles, le 2 octobre 2015.

La coureuse de 25 ans avait réussi à se sauver des griffes de son assaillant, qui aurait tenté de l’agresser sexuellement. 

L’agent Couture est arrivé sur la scène du crime juste après la chasse à l’homme qui a permis d’arrêter le suspect, Alain Audet, dont le procès s’est amorcé le 20 novembre. Il était entre autres responsable de prélever les preuves retrouvées par le chien pisteur. 

M. Couture, lui-même un joggeur accompli, a été secoué par la brutalité de l’agression. «J’ai vu sur place comment ça s’est passé, les outils qu’il [l’accusé] avait cachés dans les buissons, j’ai su par mes collègues l’état de la jeune demoiselle qui a été blessée [...]. C’est venu me chercher». 

Il a pensé à la vulnérabilité de toutes ces femmes qu’il croisait lui-même en joggant et au fait que la plupart d’entre elles ne savaient pas se défendre. «Il faut que je fasse quelque chose avec ça», s’est-il dit.

Le policier, maintenant à la retraite, a alors décidé de mettre sur pied un atelier d’autodéfense conçu spécifiquement pour les joggeuses. Il en a parlé avec ses collègues policiers spécialisés dans l’emploi de la force et a élaboré une courte formation pour aider les coureuses à la fois à prévenir les attaques et à contre-attaquer si elles se produisaient. 

Il a lancé un premier atelier — «la soirée cogne-fou» — à l’été 2016, à la boutique Le coureur nordique. Le succès ne se dément pas depuis. «L’atelier, c’est pour entre 20 et 25 personnes, et c’est toujours complet». 

Engouement

M. Couture n’est pas le seul à constater cet engouement pour l’autodéfense. Un des principaux formateurs dans la capitale, Autodéfense Québec constate aussi une hausse des inscriptions. Les cours se comblent très facilement et le propriétaire, Alain Frenette, reçoit de plus en plus de demandes pour des formations en entreprise ou à la maison. 

Ce n’est pas un hasard, croit-il. Chaque fois que des cas d’agressions sexuelles sont hautement médiatisés, le téléphone d’Autodéfense Québec se met à sonner plus souvent. 

M. Frenette se souvient notamment d’un tel regain lorsque Nathalie Simard a révélé qu’elle avait été abusée sexuellement pendant plusieurs années par Guy Cloutier. La vague actuelle de dénonciations de violences sexuelles dans la foulée de l’affaire Weinstein n’est pas étrangère à l’engouement actuel, estime-t-il. 

Reste que la majorité des femmes dans ses cours n’ont pas eu besoin de lire les témoignages de victimes d’actes criminels pour s’inscrire — elles ont été elles-mêmes victimes.  

C’est le cas d’Audrey*, 35 ans, qui s’exerçait lundi soir dans le cours d’autodéfense d’Alain Frenette dans les locaux de Loisirs Saint-Sacrement.

À l’hiver 2016, son ex est entré par effraction dans son appartement pour s’en prendre à son nouveau chum. Il était fou de rage et Audrey a tenté de lui barrer le chemin pour éviter une confrontation entre les deux hommes. C’est elle qui a pris les coups avant l’arrivée des policiers. 

Après l’agression, «je faisais des crises de panique la nuit», raconte Audrey. Elle avait peur que quelqu’un s’introduise dans son appartement par effraction le soir et sursautait dès qu’elle entendait un bruit de moto près de chez elle (son ex avait une moto).

Elle suit maintenant sa quatrième session de cours d’autodéfense, avec le soutien gouvernemental de l’IVAC (Indemnisation des victimes d’actes criminels). 

Elle maîtrise visiblement plusieurs des techniques enseignées, comme la «mitraille», qui consiste à mitrailler son assaillant de coups de paumes s’il tente de vous étrangler (les paumes sont moins fragiles que les poings). 

«Tous les coups sont permis, dit Audrey. Ce qu’on veut, c’est faire le plus de dommages en le moins de temps possible, pour pouvoir se dégager et s’enfuir». 

Cela inclut les doigts dans les yeux, les morsures ou les coups de genoux dans les testicules, par exemple. «Ce n’est pas esthétique, ce n’est pas du Bruce Lee, mais c’est très efficace», explique le prof Frenette.

Les cours d’autodéfense se distinguent des cours d’arts martiaux par leur accessibilité, leur brièveté et leurs principes droit au but. Marc Couture, par exemple, enseigne un mélange de techniques policières et de Defendo, une méthode canadienne d’autodéfense inventée par un dénommé Bill Underwood. 

«Sa grande idée consistait à apprendre aux Canadiens à se battre sauvagement, a écrit le National Post dans un portrait d’Underwood. [...] Ciblez la gorge de l’ennemi, la pomme d’Adam, la tête, les reins, l’aine et la nuque, dans le but d’infliger le maximum de dégâts».

Le defendo a été enseigné à des soldats, des flics, des espions, des citoyens et des aînés. Et maintenant à des joggeuses de Québec. 


«Tous les coups sont permis, Ce qu’on veut, c’est faire le plus de dommages en le moins de temps possible, pour pouvoir se dégager et s’enfuir»
Audrey (nom fictif)

Alain Frenette, lui, se base entre autres sur le modèle d’enseignement de SAFE International, un organisme voué à la promotion de l’autodéfense. SAFE insiste sur le fait que, devant une menace réelle, il faut être capable de réagir intuitivement. 

 «Cela signifie que l’autodéfense doit être rendue innée. Il faut comprendre que cela ne peut pas être atteint par de simples connaissances théoriques, quelques pratiques d’arts martiaux, ou regarder quelques vidéos de combat sur YouTube», décrit l’organisme sur son site. 

Développer le réflexe

C’est pourquoi Alain Frenette fait répéter inlassablement les mêmes mouvements à ses élèves, pour être certain qu’ils possèdent le réflexe. Il ne se gêne pas non plus pour simuler lui-même des attaques et reçoit de vrais coups dans son plastron. 

Marc Couture souligne que les femmes se sentent souvent paralysées lorsqu’elles se font attaquer. «Ça, c’est un problème assez grand. Quand il arrive un événement, elles vont figer, elles ont les deux pieds dans le béton, dans leur tête ça se passe vite, il y a comme un black-out», dit-il.  

Les réflexes d’autodéfense contribuent à empêcher cette paralysie et redonnent un certain pouvoir aux femmes. 

Rencontrée dans le cours de Marc Frenette, Lydia, 18 ans, se prépare à aller en voyage au Nicaragua avec une amie. Elle sait que les risques d’agressions sont plus élevés là-bas qu’à Québec. «Je veux apprendre à me défendre pour marcher en paix», explique-t-elle.  

Audrey, elle, a cessé de faire des attaques de panique. Les cours d’autodéfense l’ont aidé à surmonter son traumatisme, dit-elle. Après ses quatre sessions d’autodéfense, elle sait qu’elle est capable d’infliger le maximum de douleur en un minimum de temps. 

Elle n’a jamais recroisé son ex, mais n’a plus peur de lui. «Je rêve presque qu’il revienne...»  

*Le nom d’Audrey a été modifié pour protéger son identité

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PARANOÏA?

Québec est la troisième ville la plus sécuritaire au pays. Sa région métropolitaine obtient le plus faible indice de gravité de la criminalité au Canada. Faut-il être un peu parano pour suivre des cours d’autodéfense? 

Le policier à la retraite Marc Couture, qui enseigne l’autodéfense aux joggeuses, ne veut surtout pas créer de paranoïa. À propos de ses ateliers «cogne-fou», une femme lui a déjà dit : «Québec, c’est une ville sécuritaire et ce genre de formation-là, ça peut faire peur au monde plus que d’autres choses.» 

«Mon but ce n’est pas de faire peur aux gens et j’espère qu’en sortant de la formation, ils ne vont pas s’imaginer qu’il peut leur arriver toutes sortes d’affaires et qu’ils ne vont pas s’empêcher d’aller courir», dit Marc Couture. 

Le 2 octobre 2015, une joggeuse de 25 ans a été violemment attaquée le long de la rivière Saint-Charles, dans le secteur du pont Scott.

Comme policier, il sait toutefois que des agressions se produisent et il croit qu’il vaut mieux savoir se défendre. 

Dans ses ateliers pour les joggeuses, il insiste beaucoup sur la prévention. Il enseigne entre autres aux femmes à repérer les prédateurs potentiels et à les éviter.

Alain Frenette, d’Autodéfense Québec, encourage aussi ses élèves à être vigilants. Il leur enseigne également la «désescalade», c’est-à-dire comment calmer une personne agressive pour éviter les contacts physiques. 

«Mais si la violence devient nécessaire, on doit avoir les outils pour mettre un terme le plus rapidement possible à l’agression», dit-il.

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QUATRE CONSEILS D'AUTODÉFENSE

Le Soleil a demandé à Alain Frenette, d’Autodéfense Québec, quelques conseils de base pour se défendre en cas d’attaque. En voici quatre.    

1) Soyez vigilants. «Faites attention à ce qu’il y a autour de vous. C’est la base de l’autodéfense». Si vous voyez un gars qui a l’air louche, ne prenez pas de chance, et changez de direction. «Ça ne coute pas plus cher, et c’est moins risqué». 

2) Gardez les mains hautes, à la hauteur de la poitrine. Si vous avez à vous défendre, c’est une façon d’augmenter le niveau de vigilance, de protéger le haut du corps et d’augmenter la rapidité des gestes. 

3) Idéalement, ne vous laissez pas agripper. «Si la personne est plus forte physiquement et vous agrippe, ce sera plus simple pour elle de prendre le contrôle de votre corps pour vous aboucher, vous frapper, vous étrangler… » Alors si possible, esquivez, bloquez, contrattaquez. 

4) N’ayez pas peur de faire mal. Tous les coups sont permis. Visez le visage en particulier : les yeux, le nez, la gorge, les tempes, le front, les oreilles. La tête est le point névralgique. «La meilleure façon de mettre un terme à l’agression, c’est de mettre le cerveau de l’agresseur à off