L’agrile pond ses œufs juste sous l’écorce des frênes afin que ses larves puissent se nourrir du «phloème», soit la partie de l’arbre où la sève circule. Quand cela survient, l’arbre «cicatrise» en quelque sorte à l’endroit où la larve a grugé en plus de cesser de faire des cernes de croissance à ce point précis.

L’agrile du frêne, là pour rester

La première saison de piégeage de l’agrile du frêne à Québec a confirmé à la fois les craintes et les espoirs que l’on nourrissait à son endroit. On n’y coupera pas : le petit ravageur est ici pour rester. Mais il est encore très circonscrit dans l’espace et assez peu populeux pour qu’on freine beaucoup sa progression.

Petit insecte vert métallique de moins de 1 cm de long, l’agrile du frêne est originaire d’Asie et a été introduit en Amérique vers la fin des années 90. Les frênes américains sont sans défense devant lui et meurent systématiquement quand ils sont infestés. L’envahisseur a été détecté pour la première fois à Québec l’été dernier, dans le quartier Montcalm. Et l’entomologiste du Service canadien des forêts Robert Lavallée, qui travaille beaucoup sur ce dossier, s’est entretenu mercredi avec Le Soleil pour faire le bilan de la première campagne de piégeage d’agrile dans la Vieille Capitale.

«C’est vrai qu’on en a trouvé pas mal, mais, dans le monde des insectes, ‘‘pas mal’’, c’est très relatif, indique-t-il. Il y a un arbre dans lequel on avait installé quatre pièges, qui ont capturé une quarantaine d’agriles au total dans l’espace d’un week-end. En laissant les pièges plus longtemps par la suite, on s’est rendu jusqu’à 83 spécimens au total — l’arbre a été abattu par la suite. Dans la mesure où on n’en avait jamais vu à Québec avant, à mes yeux c’est quand même beaucoup, on voit qu’il y a des gros porteurs.»

«Mais pour donner un point de comparaison, poursuit M. Lavallée, j’ai fait du piégeage d’agrile en 2015 à Montréal, dans le quartier Ahuntsic [où l’insecte est très bien implanté et depuis plus longtemps qu’à Québec]. On avait installé trois pièges dans trois arbres côte à côte et, après 15 jours, on avait ramassé 230 agriles dans un piège, 124 dans un autre et 148 dans le dernier. Et après deux semaines supplémentaires, on en avait capturé 101, 99 et 61 de plus. […] Alors ça vous donne une idée qu’on n’est pas dans les mêmes ordres de grandeur du tout.»

Dans l’ensemble, explique le chercheur, cette première «récolte» signifie qu’il est illusoire de penser éradiquer l’agrile du frêne à Québec : il est parmi nous, il se reproduit et il y en a tout simplement trop pour cela. Mais les données de M. Lavallée confirment également ce qu’on espérait, soit que l’on a détecté l’infestation à ses débuts et qu’elle est encore très circonscrite. En dehors du quartier Montcalm, dont l’avenue du Parc semble être l’«épicentre» de l’infestation, la Ville de Québec n’a trouvé aucun agrile du frêne dans le réseau de pièges qu’elle a déployé cet été.

Même sur les plaines d’Abraham, sur lesquelles débouche l’avenue du Parc et où l’agrile a été «officiellement» détecté cet été, «on a quand même placé une cinquantaine de pièges et, dans l’ensemble, les nombres de captures sont très bas. Dans la moitié des pièges, c’est du 0, du 1 ou du 2. […] Alors ça semble être encore très circonscrit, ce qui est de bon augure.»

En outre, ajoute l’entomologiste, quand on examine les traces que l’insecte laisse derrière lui, il est possible de savoir quand un arbre a été infesté. En effet, l’agrile pond ses œufs juste sous l’écorce des frênes afin que ses larves puissent se nourrir du «phloème», soit la partie de l’arbre où la sève circule. Quand cela survient, le frêne «cicatrise» en quelque sorte à l’endroit où la larve a grugé et il cesse de faire des cernes de croissance à ce point précis. Et comme tous les arbres font un cerne par saison de croissance, cela indique l’année où la larve a creusé sa galerie.

Encore en début d’infestation

Or, dit M. Lavallée, «de toutes les branches et les troncs de frêne que j’ai écorcés jusqu’à maintenant, la galerie de larve la plus vieille que j’ai trouvée remontait à 2015». Cela fait près de trois ans maintenant, ce qui a laissé le temps à l’insecte de s’établir de manière permanente, mais cela indique que nous en sommes toujours en début d’infestation.

Il est donc encore temps d’intensifier la lutte, estime l’expert, en augmentant les efforts de piégeage, en abattant rapidement les arbres qui s’avèrent infectés et en traitant les frênes autour d’eux — il existe un insecticide qui s’injecte dans les racines et qui tue les larves. «Le but, c’est de ralentir sa progression. On sait qu’en fin de compte, on ne gagnera pas cette guerre-là, personne ne l’a gagné ailleurs en Amérique du Nord. Mais il faut étaler la mortalité, sinon ça va nous faire des centaines ou des milliers d’arbres à abattre en même temps.»

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QUELQUES SIGNES À SURVEILLER

L’agrile du frêne est un insecte très discret, qui ne fait pas de nuée, ne pique pas, ne se montre pas, est difficile à piéger et dont les dommages aux arbres peuvent prendre quelques années avant de paraître. Afin de pouvoir intervenir rapidement aux endroits où il frappe, «l’idéal serait d’avoir des centaines de paires d’yeux qui surveillent un peu partout», dit l’entomologiste Robert Lavallée. Bref, que des citoyens ouvrent l’œil. Alors voici quelques indices à surveiller.

  • La cime: Quand l’agrile commence à attaquer un frêne, il s’y prend par le haut pour descendre progressivement vers le tronc. Les premiers signes de dépérissement (jaunissement, dégarnissement, etc.) s’observent donc habituellement dans les plus hautes branches.
  • Les pics-bois: Ces oiseaux ont une extraordinaire faculté de détecter les insectes sous l’écorce. Si des pics-bois se montrent soudainement intéressés par la cime d’un frêne, c’est peut-être qu’il est infesté.
  • Le «S» et le «D»: Les larves creusent des galeries en forme de «S» — un signe caractéristique de la présence de l’agrile du frêne. Et à leur sortie de l’arbre, l’insecte laisse derrière lui un trou en forme de «D».


Les citoyens de Québec qui soupçonnent qu’un frêne est attaqué par l’agrile peuvent alerter les autorités en composant le 311.
Ailleurs dans la région (ce qui inclut L’Ancienne-Lorette et Saint-Augustin), il faut aviser l’Agence canadienne d’inspection des aliments au (418) 648-7373.