Au terme de la «messe réconfort» de minuit, sur le coup de 1 h 16, le cortège s'est mis en branle. On aurait entendu une mouche voler - parfois, seul le bruit des pas sur la passerelle de bois parvenait à briser le silence.

Lac-Mégantic: une marche nocturne émouvante pour se souvenir

La nuit dernière, ce n'est pas un train fantôme qui a déboulé à Lac-Mégantic. Ce sont des centaines et des centaines de personnes debouts, unies et solidaires qui ont défilé dans le centre-ville pour illustrer que malgré la tragédie de l'an dernier, la vie continue son cours.
Au terme de la «messe réconfort» de minuit, sur le coup de 1 h 16, le cortège s'est mis en branle. On aurait entendu une mouche voler - parfois, seul le bruit des pas sur la passerelle de bois parvenait à briser le silence.
Le moment choisi pour ce départ n'était pas fortuit: c'est vers cette heure, l'an dernier, qu'un convoi pétrolier a déraillé et explosé dans la petite municipalité estrienne, fauchant 47 vies et rasant une bonne partie de son centre-ville.
«C'était très respectueux; et je pense que c'était important de le faire pour compléter notre deuil», a laissé tomber Bernard Boulet, qui a perdu sa soeur Marie-France dans la tragédie.
«Nous étions cinq ou six de la famille à marcher tantôt, et on se disait que notre soeur était morte il y a seulement un an. Ça nous donne une mesure de temps assez spéciale», a-t-il laissé tomber à l'issue de l'événement avant de s'engouffrer dans l'église Sainte-Agnès, qui est demeurée ouverte toute la nuit.
Lors de la messe qui a précédé cet émouvant défilé, la mairesse de Lac-Mégantic, Colette Roy Laroche, a invité ses concitoyens à tourner la page sur les terribles événements du 6 juillet dernier, «non pas pour oublier ou la faire disparaître, mais pour nous permettre de mieux regarder vers l'avenir».
Tout au long de son discours, elle a fait référence aux mains: celles que l'on a utilisées pour se cacher les yeux, pour déposer sur une épaule ou encore pour fouiller dans les décombres de la catastrophe ferroviaire.
La première magistrate - qui a tenu à remercier dans son discours les Québécois pour avoir enveloppé Lac-Mégantic «par la plus grande vague d'amour et de solidarité que le Québec moderne a connu» - a néanmoins insisté sur la nécessité de tendre les mains pour accueillir l'avenir.
Mais cela ne signifie pas que les victimes seront oubliées pour autant, comme en témoignaient les photos, messages et autres souvenirs déposés au pied de l'autel à l'intérieur de l'église Sainte-Agnès.
Un casque de moto pour Jean-Guy Veilleux, le disque compact posthume de Geneviève Breton, des gerbes de fleurs par dizaines: le souvenir des disparus de la tragédie de Lac-Mégantic est vraisemblablement toujours bien vivant.
Une journée chargée
Ces activités nocturnes succédaient à une journée remplie d'activités s'étant déroulées sous le signe de la bonne humeur.
En donnant le coup d'envoi aux activités du premier anniversaire de la tragédie ferroviaire, la présidente du comité de commémoration de Lac-Mégantic, Johanne Vachon, avait parlé d'une journée «intergénérationnelle». On en a eu la preuve, car petits et grands ont semblé y trouver leur compte.
En début d'après-midi, samedi, les enfants s'en sont donné à coeur joie lors de la première activité de la journée, plongeant vigoureusement leurs petites mains dans des seaux remplis de poissons pour ensuite les lâcher dans le plan d'eau.
Colette Roy Laroche a invité les personnes présentes - plusieurs dizaines de gens se trouvaient sur la plage sur le coup de midi - à voir en cette activité d'ensemencement des quelque 5000 poissons une façon de souligner la vie et le renouveau.
«Un an s'est déjà écoulé depuis cette terrible tragédie que nous avons vécue. Pour nous tous, la vie a changé; elle ne sera plus la même», a laissé tomber la première magistrate de Lac-Mégantic, qui continue à exercer ses fonctions même si son mari est aux prises avec de graves problèmes de santé.
«Notre petite ville paisible a été littéralement meurtrie en plein centre [...] Mais la vie ne s'est pas arrêtée; elle a repris sa place, petit à petit», a-t-elle poursuivi.
La présence des jeunes était capitale aux yeux de Valérie Couture, coordonnatrice d'un organisme nommé Constellation 0-5 ans.
«Les enfants nous obligent et nous forcent à nous tourner vers l'avant», a-t-elle plaidé.
Deux heures plus tard, ce sont surtout les adultes qui ont mis la main à la pâte. Le Jardin du 6 juillet a pris forme à l'ombre du centre sportif grâce à la collaboration d'une vingtaine de jardiniers.
Certains estiment qu'en plus d'être rassembleur, l'exercice a une valeur thérapeutique.
«Aujourd'hui et demain [samedi et dimanche], ce sont des journées assez tristes, alors ça prenait quelque chose de positif. Là, les gens rient, et ils sentent qu'ils font partie de quelque chose», a exposé Yvan Fontaine, le concepteur de la mosaïque florale.
De l'avis de plusieurs, l'initiative a l'effet d'un véritable baume après des mois particulièrement éprouvants.
«Tous ceux à qui je parlais me disaient que l'hiver avait été vraiment difficile. On étouffait [...] Alors la température clémente fait du bien. C'est comme si on revivait», a confié Johanne Bolduc.
Après l'eau, la terre, le vent: ils ont été des centaines, de tous âges, à se réunir pour la troisième activité familiale de la journée, soit une envolée des 460 papillons, qu'une forte bise a rapidement fait virevolter.
Non loin de là, motocyclistes, quidams et touristes déambulaient sur la passerelle en bois qui relie l'église Sainte-Agnès et le «nouveau centre-ville», là où plusieurs commerces qui ont été rasés par les flammes ont été relocalisés.
Le parcours, qui se veut permanent, a été érigé aux abords de l'ancien centre-ville et suit de près ce chemin de fer que plusieurs résidants souhaitent voir disparaître à jamais.
Les autorités municipales espèrent que cette route incitera les citoyens à s'approprier le nouveau - et probable - futur centre nerveux de Lac-Mégantic, a indiqué la conseillère aux communications de la Ville, Karine Dubé.
Mais le plan d'urbanisme de la municipalité est loin de faire l'unanimité: alors que certains s'inquiètent pour l'avenir du patrimoine bâti, d'autres se réjouissent de voir pousser de nouveaux édifices dans la ville défigurée par le train fantôme.
Samedi après-midi, tout cela importait peu à Francine Roberge. La résidante du secteur sud, qui est coupé du centre-ville, a voulu profiter du moment présent. Elle n'en demeure pas moins nostalgique de sa communauté tissée serrée.
«Avant ça, je mettais mon auto au centre-ville, je faisais toutes mes commissions à pied, je rencontrais du monde, je parlais avec eux. Maintenant, on est toujours en auto. Tu rencontres les gens vite, vite... On dirait qu'on ne se parle plus», a-t-elle expliqué.
Place à la messe commémorative
De nombreux Méganticois convergeront vers l'église Sainte-Agnès, ce dimanche, pour une messe commémorative.
La cérémonie religieuse en mémoire des 47 victimes sera présidée par l'archevêque de Sherbrooke, monseigneur Luc Cyr, avec la collaboration du curé de la paroisse de Lac-Mégantic, l'abbé Steve Lemay.
L'archevêque a demandé à toutes les paroisses du diocèse de Sherbrooke d'inviter leurs fidèles à respecter une minute de silence lors de leur messe dominicale en guise de solidarité avec la population méganticoise.
Les chefs des trois principaux partis à l'Assemblée nationale - Philippe Couillard, François Legault et Stéphane Bédard - ont confirmé leur présence à la cérémonie. Le gouvernement fédéral doit être représenté par le ministre Christian Paradis.
Un monument commémoratif sera inauguré au terme de cette messe privée, qui sera diffusée en direct sur les ondes de RDI à compter de 11 h.
Ce week-end d'activités en mémoire de la catastrophe survenue l'an dernier se clôturera avec un «concert-réconfort» offert par le chanteur Bobby Bazini.