Le centre-ville de Lac-Mégantic reprend tranquillement forme. Des logements sont en train d’être érigés là où un train a tout anéanti sur son passage en juillet 2013. La ville se rebâtit lentement mais la voie ferrée qui passe au pied de l’église a rapidement été remise en service après la tragédie.

Lac-Mégantic: et maintenant?

Les journaux étaient un peu plus chiffonnés qu’à l’habitude dans les restaurants de Lac-Mégantic en fin de semaine. Sur plusieurs pages, on parlait du fameux verdict de non-culpabilité qu’ont reçu vendredi Tom Harding, Richard Labrie et Jean Demaître. On demandait aux Méganticois ce qu’ils en pensaient, si la fin du procès les aidait à tourner la page sur la tragédie.

Évidemment, tous ne réagissaient pas de la même façon. Mais une question revenait constamment chez les gens interrogés après le procès et au courant de la fin de semaine: «Et maintenant?»

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Des délais nécessaires pour la voie de contournement

Quatre ans et demi après le déraillement qui aura coûté la vie à 47 personnes, les wagons passent toujours à Lac-Mégantic. 

La ville se reconstruit tranquillement, et des logements sont en train d’être érigés en face de l’église Sainte-Agnès, là où le train avait tout anéanti sur son passage. La voie ferrée, elle, a rapidement été remise en service après la tragédie. «C’est comme si on nous dit que c’est fini, que ça fait du bien, qu’on oublie tout et les wagons continuent de passer... ils n’en ont rien à faire de nous, ils s’en foutent», affirme le Méganticois Richard Custeau, qui a perdu son frère Réal en 2013, en faisant principalement référence aux dirigeants de la Montreal, Maine & Atlantic (MMA).

«S’ils avaient au moins le courage de dire oui, on avoue qu’on s’est relâchés sur la sécurité, on aurait dû serrer la vis davantage, faire du suivi auprès des employés, mieux entretenir notre matériel... ça ne ramènerait pas les morts, mais on saurait qu’ils sont conscients de leur responsabilité», ajoute-t-il.

Comme plusieurs citoyens, M. Custeau était d’accord avec le verdict rendu vendredi. «C’est à peu près ça que j’espérais, parce que c’est plus la machine qui est défectueuse dans ma tête à moi. [Les accusés] sont des employés qui faisaient le même travail tous les jours depuis des années. Je ne leur en veux pas, ça aurait pu nous arriver à nous autres aussi. Ils vont retourner avec leurs familles et essayer de vivre avec ça. Je leur souhaite vraiment bonne chance.»

Il est moins clément envers leurs patrons. «Leur employeur leur disait que c’était bien beau de même, il leur disait de continuer en espérant que rien n’arrive. Chargez-vous de pétrole, promenez vous... s’il arrive quelque chose on vous accusera et nous on s’en lavera les mains!» lance-t-il sarcastiquement. «Ceux qui se pensent à l’abri derrière leur bureau, il faut qu’ils se rendent compte que les gens ne sont pas des colons.»

Richard Custeau

Sentiment d’impuissance

Les gouvernements fédéral et provincial continuent leurs discussions en ce qui concerne la voie de contournement demandée par les Méganticois (voir autre texte). Mais après tout le temps qui s’est écoulé depuis le drame, les citoyens se sentent impuissants.

«On est au front, mais on n’a aucun pouvoir», résume M. Custeau, qui a réussi pour sa part à extérioriser une grande partie de sa frustration en écrivant de la musique après le drame.

Le Méganticois chante et milite aussi pour honorer la mémoire de son frère et des autres victimes. «On est 6000 habitants à Lac-Mégantic, on se connaît tous. La tragédie nous a changés, et on essaie de changer dans le bon sens, d’être plus proches de notre famille. Mais pendant ces quatre ans là, on a vieilli de huit ans», souligne celui qui est aussi représentant des familles endeuillées dans le comité Espace de mémoire mis en place pour définir ce que sera le mémorial de la tragédie.

«Nos enfants sont morts pour rien»

Raymond Lafontaine admet avoir une opinion différente de celles qui ont été véhiculées dans les médias à la suite du verdict de non-culpabilité reçu par Tom Harding, Richard Labrie et Jean Demaître vendredi.

«Ils ont été blanchis. Nos enfants sont morts pour rien, il n’y a pas de coupable... mais il y a 47 personnes qui sont décédées», dit avec amertume celui qui a perdu son fils Gaétan, deux brus et une employée dans la tragédie de juillet 2013.

M. Lafontaine ne souhaitait pas que les accusés reçoivent une lourde peine de prison, mais aurait aimé qu’ils ne soient pas totalement blanchis. «On sait qu’ils n’ont pas fait leur job comme il faut. [...] On est responsable de l’ouvrage que l’on fait», soutient l’entrepreneur en construction.

Celui-ci s’inquiète également pour la jurisprudence que ce cas va entraîner. «Le prochain train va pouvoir brûler une ville et ne pas avoir de punition», estime-t-il.

Selon M. Lafontaine, même si les trois employés de la MMA sont «des gens corrects, avec une famille», et qu’ils ne voulaient pas entraîner un tel drame, l’absence d’intention ou de comportement à haut risque n’est pas suffisante pour un acquittement. «Si tu conduis ton auto, que tu dépasses juste de 0,01 le taux d’alcoolémie et que tu frappes quelqu’un, tu vas aller en prison», donne-t-il à titre de comparaison.

Il croit que si un train canadien avait causé de tels dégâts aux États-Unis, la situation aurait été différente. «Le jury n’avait pas la compétence pour reconnaître la responsabilité du chauffeur en lien avec les dégâts et la catastrophe. Si on accepte ça, on n’a plus besoin d’un système de justice. Ce n’est pas de même qu’on monte un pays», estime M. Lafontaine.

Il ne se fait pas beaucoup d’espoir quant aux procédures en lien avec la MMA ou Transports Canada, en lançant l’hypothèse que ça va se terminer avec un rapport dans un tiroir.

M. Lafontaine ne se reconnaît pas dans les commentaires de Méganticois qui sont soulagés que les trois employés aient été acquittés. «Je me suis demandé si j’étais bien balancé ou si c’étaient les autres qui n’étaient pas corrects. [...] C’est peut-être parce que j’en ai perdu quatre que ça me traumatise un peu plus», lance-t-il.