Tyrannosaurus T-rex
Tyrannosaurus T-rex

La vie scandaleuse du Tyrannosaurus Rex

Jean-Simon Gagné
Jean-Simon Gagné
Le Soleil
Soixante-six millions d’années après sa disparition, le Tyrannosaurus Rex semble plus vivant que jamais. Le roi des dinosaures triomphe au cinéma, au musée et même dans le monde merveilleux du jouet. Plusieurs découvertes récentes l’ont débarrassé de son image de brute solitaire. Les scientifiques se disputent pour déterminer s’il était recouvert de plumes! Aujourd’hui, Le Soleil prend un bref congé d’actualité pour raconter la vie scandaleuse de la «superstar» de la Préhistoire...

Le roi des dinosaures a-t-il besoin de présentation? À l’âge adulte, Sa Majesté atteignait la hauteur de notre bonne vieille girafe. Il devenait aussi lourd que deux éléphants. Plus long qu’un autobus. Chez les plus gros spécimens, le poids de la tête voisinait celui de la petite voiture Smart. Même ses mini bras un peu ridicules soulevaient 400 kilos chacun. De quoi donner des complexes à n’importe quel champion d’haltérophilie.

Ça vous suffit? Attendez. Nous gardions le meilleur pour la fin. Grâce à sa puissante mâchoire hérissée de dents aussi grosses que des bananes, le roi tyran broyait n’importe quels os. Ou coupait l’équivalent d’un buffle en deux. (1) Pour reprendre les mots d’un paléontologue célèbre, «le Tyrannosaurus Rex n’était pas exactement le genre de créature que vous vouliez croiser dans une ruelle sombre, au milieu de la nuit, avec pour seules armes un pain tranché et une petite fourchette à pique-nique…»

Le squelette de «Sue» entre au Musée 

Comment expliquer la popularité posthume du Tyrannosaurus Rex, alias T-Rex pour les intimes? Ce n’est pas le plus grand dinosaure. Ni même le carnivore le plus féroce. (2) Peu importe. Dès la découverte de ses premiers os fossilisés, en 1902, le «roi des lézards tyrans» s’impose comme le «monstre ultime» (voir autre texte). Un méchant de rêve. T-Rex va combattre King Kong, Bob Morane et Tarzan. Il inspire en partie «Godzilla», le célèbre monstre de carton-pâte made in Japan. Plus récemment, il se ramollit pour plaire aux tout-petits avec les personnages de Barney, le dinosaure violet et de Rex, la bestiole vert forêt des films Histoire de jouets.

Aujourd’hui, le T-Rex joue sur tous les tableaux. Prédateur sanguinaire pour les grands. Gentil copain pour les petits. Un succès de relations publiques. Résultat? Le monde s’arrache ses restes fossilisés. La contrebande devient un problème. L’an dernier, la mise en vente sur eBay des ossements d’un jeune Tyrannosaurus Rex, pour la modique somme de 2,9 millions $, a créé le scandale. (3) En 2016, l’acteur Nicolas Cage avait dû rendre le crâne d’un cousin asiatique du T-Rex, parce qu’il avait été exporté illégalement de la Mongolie. (4)

Les fossiles de Tyrannosaurus Rex les mieux préservés portent un nom, à la manière des violons construits par Stradivarius. Les plus connus s’appellent «Trix», «Scotty» ou «Jane». Dès la fin des années 90, le squelette quasiment complet d’un T-Rex baptisé «Sue» avait atteint la modique somme de 8,3 millions $. (5) Au terme d’une incroyable saga judiciaire, «Sue» sera gracieusement offerte au Musée d’histoire naturelle de Chicago par Coca Cola et McDonald’s. Le jour de son arrivée, plus de 10 000 personnes se pressaient pour apercevoir la vedette…

Barney aurait eu mal au dos

À quoi ressemblait le Tyrannosaurus Rex? La question hante les paléontologues, qui se lèvent la nuit pour tenter d’y répondre. Il n’y a pas si longtemps, ils se demandaient même si le roi n’était pas couvert de plumes! À l’image d’un vulgaire poulet! Heureusement pour ses inconditionnels, l’hypothèse semble moins populaire aujourd’hui. «Les traces de peau associées à des squelettes suggèrent un animal recouvert d’écailles et non pas de plumes, explique Jean Le Loeuff, directeur du Musée des dinosaures, à Espéraza, dans le sud-ouest de la France. Mais rien n’est définitif.»

Bref, il est possible que les jeunes T-Rex aient été couverts d’un duvet qu’ils perdaient avec l’âge. Et les vieux mâles arboraient peut-être une crinière de long duvet, à l’image des lions.

Vous devinez que les T-Rex de la télé ou du cinéma n’ont qu’un lointain rapport avec la réalité. Ainsi Barney le dinosaure apparaît totalement irréaliste. Non pas tellement à cause de son mauve éclatant. Après tout, bon nombre de reptiles affichent des couleurs flamboyantes. Plutôt parce qu’il se tient très droit, à la manière d’un «kangourou». Dès les années 1970, des paléontologues ont calculé qu’un T-Rex adoptant cette posture se briserait des côtes, en plus de se tordre les vertèbres cervicales. Sans parler de dommages possibles aux vertèbres lombaires, puisque son énorme queue devrait plier dans un angle impossible. (6)

En résumé, à moins de vouloir multiplier les visites chez le chiropraticien, le sympathique Barney devrait se tenir très incliné, avec sa queue dressée à l’horizontale, pour contrebalancer le poids de sa grosse tête…

Au passage, on notera que la science a changé la voix du T-Rex à plusieurs reprises. En 2018, des scientifiques ont essayé de reconstituer son «cri», grâce à l’échographie en trois dimensions de son crâne. Le résultat hypothétique donnait un grognement à très basse fréquence, rappelant vaguement le son d’un orage lointain. (7) Les proies devaient se mettre à vibrer avant même l’arrivée du tueur. Rien avec voir avec le rugissement tonitruant du Tyrannosaurus du film Le parc jurassique, qui avait été fabriqué en fusionnant des sons d’éléphant, de crocodile et de tigre…

Écoutez le son très hypothétique d’un Tyrannosaurus Rex : bit.ly/2WLMwwe

Il y a 66 millions d’années, à la fin de ce qu’on appelle le Crétacé, le climat de la Terre était plus stable que celui d’aujourd’hui. Plus chaud, aussi. Reste que la vie de dinosaure n’était pas de tout repos. Un T-Rex a été retrouvé avec la dent d’un congénère plantée dans une mâchoire. Un autre montrait des cicatrices de morsures sur le museau et des traces de côtes fracturées. De plus, l’animal mourrait jeune. Sur les 50 spécimens, analysés jusqu’ici, un seul avait atteint l’âge de 30 ans. Le Tyrannosaurus Rex ne faisait pas de vieux os. Pas étonnant qu’il ait été surnommé «le James Dean des dinosaures», en l’honneur d’un acteur associé à la devise «Vivre à toute vitesse; mourir jeune». 

Un grand romantique?

En moyenne, la science découvre une nouvelle espèce de dinosaure toutes les semaines. La recherche explose. Mais le «roi des lézards tyrans» éclipse encore et toujours les 900 autres espèces de dinosaures. «Le tyrannosaure, c’est un peu le cobaye favori, résume le paléontologue Jean Le Loeuff. D’abord, c’est l’un des dinosaures dont on a retrouvé le plus grand nombre de squelettes. Il est donc normal que beaucoup de nouvelles recherches soient testées sur lui. Mais c’est aussi le plus connu. Le plus populaire. Si vous faites des recherches sur le T-Rex, vous avez plus de chance d’être cité dans une grande revue que si vous vous intéressez à un dinosaure inconnu.»

Vrai que l’ampleur des recherches sur le T-Rex donne le vertige. Saviez-vous que la force de sa mâchoire équivalait à trois fois celle d’un grand requin blanc? Ou qu’il préférait la marche rapide à la course? Les sentimentaux liront avec joie que le bébé tyrannosaure était peut-être couvert de duvet. (8) Selon certains chercheurs pleins d’imagination, il ressemblait à un poussin musclé avec... la bouche pleine de dents. Quant aux puristes, ils préféreront la lecture de la thèse de doctorat de 1270 pages qui analyse minutieusement la croissance des os de son crâne. (9)

Pour avoir une idée de l’apparence d’un bébé Tyrannosaurus Rex : bit.ly/2WMIq6T

La recherche la plus étrange émet l’hypothèse que le «visage» et la mâchoire du T-Rex étaient couverts de terminaisons nerveuses ultra-sensibles, comme chez certains reptiles. (10) Il n’en fallait pas plus pour que des chercheurs imaginent Monsieur et Madame Tyrannosaure en train de se frotter le visage, en guise de prélude amoureux. Romantique, le tyrannosaure? Ça reste à voir. En tout cas, le langoureux baiser avec des dents mesurant 23 centimètres semble particulièrement difficile à imaginer…

Adieu mon charognard solitaire

Au fil des ans, la popularité du roi des dinosaures a survécu à tout. Même à la calomnie. Pendant longtemps, la science le présentait souvent comme un vulgaire charognard solitaire. Trop féroce et trop nigaud pour vivre en groupe. Trop gros et trop lent pour chasser quoi que ce soit d’un peu dégourdi. Autant demander à un hippopotame unijambiste de pourchasser la gazelle...

Encore une fois, plusieurs découvertes récentes bousculent tout. Elles suggèrent que le T-Rex chassait en famille, un peu comme les lions. (11) Les plus jeunes et les plus agiles se chargeaient de la poursuite. Les adultes donnaient le coup de grâce. Probable que le groupe ne dédaignait pas une charogne abandonnée. Ou qu’il dévorait un «rival» T-Rex de temps en temps. Mais l’image du charognard appartient au passé. Sinon, comment expliquer la découverte d’un morceau de dent de tyrannosaure entre deux vertèbres fossilisées d’un grand herbivore? Tout indique que la proie s’est échappée et que les os se sont reformés autour de la dent… (12)

L’âge d’un dinosaure se lit un peu comme celui d’un arbre. L’intérieur des os présente des cercles concentriques, ce qui permet de constater que le T-Rex grandit lentement, au début de sa vie. À l’âge de 14 ans, il pèse à peine... deux tonnes. Puis, à l’adolescence, l’animal connaît une poussée de croissance phénoménale. Il grossit de deux kilogrammes par jour — 700 kg par an! — pour atteindre cinq ou six tonnes vers 18 ans. (13) 

Le T-Rex adulte apparaît comme un glouton incorrigible, qui engloutit plus de 100 kilos de viande par jour, soit l’équivalent du régime alimentaire de trois ou quatre lions mâles adultes. Il continue à grandir jusqu’à sa mort. Le plus gros spécimen, baptisé «Scotty», atteint près de 10 tonnes... (14)

Épilogue: La fin

Si la vie du roi des dinosaures était portée au cinéma, nous connaîtrions la fin. Il y a 66 millions d’années, un météorite de 10 kilomètres de diamètre s’écrase sur la Terre, au sud de ce qui deviendra le Mexique. Un choc colossal. Peut-être un milliard de fois la puissance de la bombe atomique larguée sur Hiroshima. Tout ce qui se trouve dans un rayon de 1000 kilomètres du point d’impact est réduit en cendres. (15) Treize minutes plus tard, l’onde de choc atteint déjà l’ouest de l’Amérique du Nord, à plus de 5000 kilomètres.*

«L’équivalent de tous les tremblements de terre qui ont secoué notre planète depuis 160 ans, mais en même temps,» a résumé le sismologue Rick Aster, au National Geographic. (16) En l’espace de quelques heures, la poussière et les incendies se répandent à la grandeur de la planète. Jusqu’à 70 % des forêts brûlent. À cause de l’énorme quantité de poussières projetées dans l’atmosphère, un long hiver planétaire s’installe. Plus de 75 % des espèces vivantes disparaissent. Le long règne des dinosaures se termine...

Il n’empêche. Soixante-six millions d’années plus tard, le film catastrophe connaît une suite inattendue. Contre toute attente, Tyrannosaurus Rex est de retour. Plus vivant que jamais. Un comble pour un dinosaure qui, comme on l’a vu, ne faisait jamais de vieux os...

* La répartition géographique du Tyrannosaurus Rex se limitait à l’ouest de l’Amérique du Nord, alors séparé de l’est du continent par un bras de mer. 

Notes

(1) A T. Rex Bite Could Have Crushed a Car. Here’s how, National Geographic, 

25 septembre 2019.

(2) Tracking Australia’s gigantic carnivorous dinosaurs, University of Queensland, 

17 juin 2020.

(3) You Can Buy a Baby T. Rex Skeleton on eBay for $3 millions. Scientists Would Rather you Didn’t, The Washington Post, 19 avril 2019.The Real T-Rex, BBC Two, 2018

(4) Bone Smugglers : US Returns Stolen Dinosaur Fossils to Mongolia, Again, The Christian Science Monitor, 7 avril 2016

(5) SUE the T. Rex’ Chicago Field Museum, 

5 février 2018.

(6) Donald R. Prothero, The Story of Dinosaurs in 25 Discoveries, Columbia University Press, 2019.

(7) The Real T-Rex, BBC Two, 2018

(8) What Did a Baby T. Rex Look Like? American Museum of Natural History, 

9 février 2019. bit.ly/2WMIq6T

(9) Unique Skull Network Complexity of Tyrannosaurus Rex Among Land Vertebrates, nature.com, 6 février 2019.

(10) Tyrannosaurus Rex Was a Sensitive 

Lover, Scientists Find, The Telegraph, 

30 mars 2017.

(11) Meet the T-Rex Familly : Busting the Myth of the Lone Killer, Discover, avril 2019.

(12) Le tyrannosaure était bel et bien un redoutable chasseur, Le Figaro, 19 juillet 2013.

(13) Croissance des tyrannosaures : jusqu’à 2,1 kg par jour (Nature), Agence France Presse, 11 août 2004.

(14) «Scotty» the T. Rex Is the Heaviest Ever Found, Scientists Say, The New York Times, 

28 mars 2019.

(15) Steve Brusatte, The Rise and the Fall of the Dinosaurs, HarperCollins, 2018.

(16) «Here’s What Happened the Day the Dinosaurs Died», National Geographic, 

11 juin 2016. 

(17) Bartlett’s Book of Anecdotes, Little, Brown and Company, 2000.

(18) Mark Norell et Lowell Dingus, Barnum Brown : The Man Who Discovered Tyrannosaurus Rex, University of California Press, 2010

(19) The Bone Collector, Discover Magazine, 26 mars 2007.

(20) Randy Moore, Dinosaurs by the Decades, A Chronology of the Dinosaur in Science and Popular Culture, Greenwood, 2014.

(21) Jurassic Park perce de nouveau au 

box-office américain, vingt-sept ans après sa sortie, Courrier international, 24 juin 2020.

+

TYRANNOSAURUS REX CONTRE KING KONG 

Vers 1870, les premiers grands chercheurs de dinosaures étaient d’abord des aventuriers. Leurs recherches les menaient souvent dans les zones les plus dangereuses de la planète. Un jour, dans l’Ouest des États-Unis, en pleine guerre avec les «Indiens», le paléontologue Edward Drinker Cope est encerclé par des guerriers sioux. Pour s’en sortir, il a l’idée de retirer son dentier et de jouer avec. Les guerriers sont stupéfaits. Ils n’en reviennent pas. Amusés, ils lui demandent de recommencer son manège. Encore et encore. À la fin, ils le laissent partir… (17)

Pourtant, dans cet univers de trompe-la-mort, le «père» du Tyrannosaure, Barnum Brown, passe pour le plus aventurier d’entre tous. Toujours avide de publicité en plus. Brown n’excelle pas seulement dans l’art de ramener des tonnes de fossiles de l’autre bout du monde. Il profite aussi de ses recherches pour faire de l’espionnage, notamment pour le compte du gouvernement américain et des compagnies pétrolières. Sa seconde épouse racontera ses aventures dans un livre intitulé J’ai marié un dinosaure. Bientôt suivi par la suite «Mieux vaut les ramener pétrifiés...» (18)

Malgré ses nombreux exploits, c’est la découverte des ossements d’un énorme dinosaure carnivore qui rend Barnum Brown célèbre. Dès le début, il présente sa découverte comme son «bébé préféré». (19) Mais c’est Henry Osborn, le directeur du Musée d’histoire naturelle de New York, qui le baptise «Tyrannosaurus Rex», que l’on peut traduire du latin par «le roi des lézards tyrans». Osborn frappe les imaginations en présentant la créature comme le «monstre ultime».

L’image va s’imposer. La légende du T-Rex commence. Très vite, le «roi des lézards tyrans» devient un habitué de la littérature et du cinéma. Il s’impose comme LE méchant idéal. Dès 1912, il apparaît dans le roman d’aventures Le Monde perdu, qui fait l’objet d’une première adaptation au cinéma en 1925. Quelques années plus tard, en 1933, il livre un dur combat à King Kong. (20) Il apparaît aussi dans l’un des premiers films d’animation de Walt Disney, en 1940.

Mais c’est avec Le Parc jurassique, en 1993, que le roi des lézards tyrans atteint le sommet de sa gloire. Le film propulse sa popularité vers de nouveaux sommets. Il suscite aussi quantité de vocations dans le domaine de la paléontologie. Trois décennies plus tard, même la pandémie de coronavirus n’a pas réussi à l’éclipser tout à fait. En l’absence de cinémas, Le Parc jurassique est revenu en tête du box-office nord-américain depuis le mois de mars, avec 230 lieux de projection dans des ciné-parcs du Canada et des États-Unis. (21) Un exploit, même si le clonage d’un T-Rex tel que proposé dans le film apparaît totalement impossible. Snif. Avouez que cela vous déçoit un peu... Jean-Simon Gagné