Les abords du pavillon Charles-De Koninck cette semaine étaient peu fréquentés.
Les abords du pavillon Charles-De Koninck cette semaine étaient peu fréquentés.

La rentrée de tous les défis

Normand Provencher
Normand Provencher
Le Soleil
La rentrée automnale à l’Université Laval et au cégep de Sainte-Foy se déroule cette année dans un contexte jamais vu en raison de la pandémie. Les initiations ont été réduites à leur plus simple expression. Les campus et les pavillons sont quasi déserts. Professeurs et étudiants doivent apprivoiser les cours à distance avec tous les défis qui s’y rattachent. Le Soleil est allé constater sur place de quoi il en retourne.

En temps normal, avant vous savez quoi, le campus de l’Université Laval aurait ressemblé à une fourmilière. Mais en ce mardi matin de septembre, il prend l’allure d’un no man’s land. Sur les quelques centaines de mètres de la rue des Sciences humaines, qui court du PEPS jusqu’à la rue de l’Université, personne à l’horizon. On se croirait un samedi matin.

«Un dimanche matin, plutôt...» rétorque Amine Rahmouna, étudiant à la maîtrise à la faculté des sciences de l’administration. Le jeune homme de 29 ans, originaire du Maroc, connaît bien le campus pour l’arpenter régulièrement. Il habite la résidence Alphonse-Marie-Parent durant l’année scolaire.

Comme la majorité des étudiants, Amine lève les épaules lorsqu’on lui demande son état d’esprit en cette rentrée atypique où l’enseignement se déroule en grande partie à distance, où moins du tiers des 11 000 places des pavillons du campus peuvent être occupées par les étudiants. «Ce n’est pas l’idéal, mais que voulez-vous, on n’y peut rien.»

«On ne peut même pas appeler ça une rentrée. C’est tellement tranquille», renchérit Jonathan Marier, employé du dépanneur du pavillon Alphonse-Desjardins, occupé à remplir ses étagères. «En temps normal, ç’aurait été plein», ajoute un préposé à l’entretien, croisé alors qu’il désinfectait une rampe d’escalier.

Cœur du bâtiment, l’atrium Jean-Guy-Paquet est désespérément vide. À l’occasion, un étudiant se pointe à la cafétéria pour récupérer des bouquins commandés en ligne. «Il y a beaucoup de livres qui sont arrivés en retard à cause de la pandémie. Il y en a qui sont stressés parce qu’ils ne les ont pas reçus à temps pour le début de leur cours», mentionne Lili Piquot, employée de la Coop Zone et étudiante en criminologie.

Herman Douglas, étudiant camerounais en génie agroalimentaire, est l’un de ceux qui se posent des questions sur cette session pas comme les autres. L’inaccessibilité des laboratoires l’inquiète. «Les cours en ligne, c’est correct jusqu’ici, même s’il y a des choses qui sont plus dures à assimiler. Mais j’ai besoin d’être aux labos pour avancer dans mes recherches.»

Lourd silence

Au Pavillon Charles-De Koninck, le silence est lourd. Comme partout, les consignes sanitaires sont omniprésentes sur les murs. Les étudiants se comptent sur les doigts d’une main. Parmi eux, Simon Proulx, un étudiant à la maîtrise en relations industrielles, originaire de Rimouski, qui a délaissé son appartement pour venir étudier à la cafétéria, histoire «de changer d’air».

«C’est particulier comme rentrée. C’est ma sixième année ici et c’est la première fois que je vois ça. Les cours à distance, c’est mieux que rien. Pour l’instant, je n’ai pas de problème.»

Pour le président du Syndicat des professeurs de l’Université Laval, Alain Viau, l’enseignement à distance, qui a nécessité «beaucoup de travail» de ses collègues, ne saurait être une formule permanente. «On ne veut pas que ça perdure. Une fois que la pandémie sera résorbée, il faudra revenir à la formule traditionnelle. Le contact avec l’étudiant, la vie sur le campus, c’est important.»

Loin des yeux, loin des germes

Un peu plus loin, au Cégep de Sainte-Foy, l’ambiance est empreinte de la même étrange quiétude. On entendrait une mouche voler. Le grand salon Le Dégagé porte bien son nom : tout le monde a fait de l’air. Seuls les étudiants qui ont un peu de temps à tuer entre deux cours en personne sont autorisés à venir s’y asseoir. Les autres, au total quelque 6500 élèves, doivent venir au collège seulement si c’est essentiel.

Sur les murs, des affiches rappellent avec humour que maximes et proverbes ne sont plus ce qu’ils étaient : Les bonnes distances font les bons amis. A beau sourire qui se tient loin. À chaque jour suffit son Purell. Loin des yeux, loin des germes.

Au local de l’Association étudiante, l’attaché politique Camille Lambert explique que les étudiants doivent faire preuve de beaucoup de discipline pour suivre leurs cours à distance, particulièrement ceux en mode asynchrone, comprendre ceux qui ne sont pas à heures fixes et qui peuvent être suivis quand bon leur semble. 

Même si la session est jeune, elle observe que plusieurs étudiants peinent à trouver leurs repères. Elle craint une hausse du décrochage. «Il y en a qui avaient de la drive et qui ont l’impression de faire patate. Ils se rendent compte que les cours en ligne, c’est exigeant et que ça prend beaucoup de discipline personnelle. C’était à prévoir», ajoute en entrevue téléphonique la présidente de l’association, Léana Beauchamp.

Aucune agitation

À chaque rentrée, l’intervenant psychosocial Mario Beaulieu est habitué à baigner «dans une certaine forme d’agitation», mais cette année, il n’en voit rien. Même si la session est jeune, il croit que les étudiants les plus motivés sauront louvoyer à travers l’enseignement en ligne. «L’étudiant qui était déjà performant, qui sait pourquoi il est au cégep, qui sait où il s’en va, celui-là ne devrait pas avoir trop de soucis. Ça risque d’être différent pour celui qui se questionne.»

La directrice générale du cégep, Jasmine Gauthier, est consciente que l’enseignement à distance peut s’avérer «assez déstabilisant», tant pour l’enseignant que pour l’étudiant, mais que la situation pourrait être appelée à changer au cours de l’année scolaire selon l’évolution de la pandémie. «De 25 à 30% des cours se donnent en présentiel. On cherchera à l’augmenter en fonction de la réalité.»

En temps normal, le campus de l’Université Laval aurait ressemblé à une fourmilière. Mais en ce mardi matin de septembre, il prend l’allure d’un dimanche.

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ENSEIGNEMENT À DISTANCE: BEAUCOUP DE POINTS NÉGATIFS

Un professeur qui donne un cours universitaire à distance avec un contenu visuel qui repose sur un cahier de notes manuscrites dont il tourne les pages à l’écran. Aussi anecdotique soit-il, ce cas véridique démontre la difficulté de certains enseignants à s’adapter au virage technologique en ces temps de pandémie.

Joint par Le Soleil, un psychologue organisationnel qui a demandé l’anonymat en raison de la nature de son travail dénonce cette façon de faire. «Si certaines personnes s’en accommodent bien, pour d’autres, c’est une catastrophe», mentionne-t-il dans un échange de courriels.

«Malheureusement, il y a encore des profs dépassés au plan technologique. D’autres n’ont aucune idée des réalités de la pédagogie à distance ou des modalités d’évaluation sur ce mode, fait-il savoir. Il faut adapter les cours normalement en présence. Pour pratiquement tous les profs de cégep et d’université, il y a un sentiment de panique et de surcharge (de travail). Tout cela dans un contexte d’exaspération ou parfois de détresse chez les étudiants.»

Dans l’ensemble, le spécialiste perçoit beaucoup plus de points négatifs (sentiment d’isolement, ergonomie déficiente, problèmes plus difficiles à résoudre, surcharge, étalement des heures, hypervigilance, dynamisme d’équipe affaibli) que d’aspects positifs (économie de temps, diminution des dépenses, style adapté à certaines personnalités).

Grande discipline

Le mois dernier, la direction de l’Université Laval a fait connaître un plan pédagogique «flexible» à travers six formules d’enseignement, en présence et à distance, adaptées aux besoins de chacun.

Au syndicat des professeurs de l’Université Laval, le président Alain Viau, professeur au département de sciences géomatiques, indique que ses 1300 membres ont pris les bouchées doubles afin d’adapter leur cours en mode virtuel. «Tout le monde a mis l’épaule à la roue. Ç’a demandé beaucoup de travail pour s’ajuster. Les professeurs semblent confortables. Tout semble bien fonctionner depuis le début de la session.» 

«À la quantité de cours et d’étudiants, des insatisfactions, c’est possible qu’il y en ait, mais ça reste très minime compte tenu de la situation. Les échos qu’on en a, c’est que ça va quand même bien, précise Jasmine Gauthier, directrice générale du Cégep de Sainte-Foy. Pour les étudiants, ça demande une grande discipline. Mais les cours sont bien adaptés, ça donne une chance.»

«Il y a des cours qui ne sont pas des plus dynamiques, mais les professeurs font des efforts pour les donner de façon synchrone, à l’heure prévue à l’horaire, même si ce n’est pas toujours facile pour eux, avec les enfants et tout», soutient Léana Beauchamp, présidente de l’Association étudiante du Cégep de Sainte-Foy.

Pédaler à fond

Pour la présidente du Syndicat des professeurs du Cégep de Sainte-Foy, tous les enseignants «pédalent à fond» afin d’offrir des cours en ligne avec «un semblant de normalité». 

«C’est plus de travail pour certains que pour d’autres, mais c’est comme ça partout dans la société quand on parle de technologies», affirme Amélie-Elsa Ferland Raymond, qui préfère parler «de défis» à surmonter plutôt que de problèmes.

L’un d’eux est de maintenir l’intérêt des étudiants assis devant leur écran pendant plusieurs heures. «Ce n’est pas évident pour eux. Ils ont beaucoup d’informations à traiter, ils reçoivent beaucoup de courriels. On note plus d’étudiants stressés et anxieux. Ils ont de la misère à se motiver, avec Instagram et Netflix pas loin. C’est un défi pour les professeurs d’essayer de créer un climat de classe avec de petits écrans Zoom.»

Plusieurs étudiants rencontrés par Le Soleil cette semaine disent s’accommoder avec ce mode d’enseignement. «Quand tes cours sont asynchrones, c’est-à-dire sans plages horaires définies, tu peux les suivre quand tu veux», mentionne Sébastien, 31 ans, étudiant en génie mécanique. «C’est différent, mais ça ne me dérange pas», ajoute pour sa part Mélissa, étudiante de deuxième année en droit. Normand Provencher