La mise au point du traitement demande beaucoup de temps en laboratoire.
La mise au point du traitement demande beaucoup de temps en laboratoire.

­La recherche, ça donne plus de résultats qu’on pense

Dominique Boudreau
Chirurgienne-oncologue, CHU de Québec-Université Laval
LA SCIENCE DANS SES MOTS / En 1970, une femme qui recevait un diagnostic de cancer du sein avait 72,7 % des chances de survivre au moins 5 ans. En 2010, grâce aux avancées de la recherche, ce taux de survie avait atteint 87,4 %. C’est un bond qui est à la fois grand et petit. D’un côté, il signifie qu’au bout de 5 ans, le cancer du sein tue deux fois moins qu’avant. Mais de l’autre, il reste qu’il a fallu pas moins de 40 ans pour y arriver, ce qui donne l’impression à certaines de mes patientes l’impression que la recherche donne peu de résultats. Alors qu’est-ce qui prend tout ce temps ?

À la fin de leur vie utile, nos cellules meurent par mort autoprogrammée. Il s’agit d’un processus normal où un signal est envoyé pour que la cellule s’autodétruise. On retrouve aussi ce processus d’autodestruction suite à des dommages par des substances toxiques qui font en sorte que la cellule ne peut plus bien fonctionner.

La cellule cancéreuse est en réalité une cellule ayant perdu sa capacité de s’autodétruire. Elle continue de se diviser et de donner des cellules filles qui en sont elles aussi incapables. Ces cellules cancéreuses se divisent donc indéfiniment, causant des masses tumorales parfois palpables, et acquièrent à un certain point la possibilité d’envahir les tissus et les vaisseaux pour se propager dans la circulation et atteindre d’autres organes (métastases). Elles continuent alors de se répliquer dans ces organes vitaux (par exemple au foie), interférant avec leur fonction vitale et menant ultimement au décès de la personne qui en est atteinte.

La recherche vise donc à mettre au point des traitements pour cibler les cellules cancéreuses avec le moins d’effets secondaires possible. Mais pour ce faire, il faut d’abord identifier une «cible» qui est absente chez la cellule normale, ce qui est particulièrement difficile à trouver sur des cellules cancéreuses. Quand on cherche à tuer des bactéries, par exemple, il est relativement facile de trouver ce genre de cible puisque ces microbes sont très différents de nos cellules. La célèbre pénicilline, par exemple, attaque chimiquement une sorte de «bouclier» qui enveloppe certaines bactéries, mais qui est totalement absent chez les cellules humaines. C’est ce qui permet à la pénicilline d’être un antibiotique très efficace pour tuer les bactéries tout en n’engendrant que très peu d’effets secondaires pour les patients. Or les cellules cancéreuses sont, à la base, «nos» cellules, ce qui les rend presque identiques aux cellules saines.

Trouver de bonnes cibles pour s’attaquer aux tumeurs n’est donc pas une mince tâche, d’autant plus que ce qu’on appelle «le cancer» recouvre en fait plusieurs choses différentes. Le cancer du sein, par exemple, comporte différents sous-types que l’on classe principalement en fonction des «récepteurs» qu’il présente ou non à la surface de l’enveloppe cellulaire. Ces récepteurs sont des espèces d’antennes qui captent un signal chimique en particulier, signal qui active ensuite certaines fonctions de la cellule. Ainsi, on dit d’un cancer qu’il est hormono-sensible s’il a des récepteurs à l’oestrogène et/ou progestérone (hormones qui vont stimuler la croissance de la tumeur), qu’il est HER2-positif s’il a un récepteur nommé HER-2, ou encore triple négatif s’il n’a aucun de ces récepteurs.

La mise au point du traitement demande beaucoup de temps en laboratoire. La molécule trouvée, on doit par la suite s’assurer qu’elle est sécuritaire en l’étudiant parmi de petits groupes de patients, après quoi on l’étudie parmi des groupes plus nombreux pour s’assurer de son efficacité. Plusieurs années sont nécessaires pour certifier la sécurité et l’efficacité d’un nouveau traitement. D’une année à l’autre on a donc l’impression d’une certaine lenteur dans l’évolution de la recherche. Mais en prenant du recul on s’aperçoit rapidement que tous les petits pas franchis au fil des années mènent à de grandes avancées, lorsqu’elles sont considérées sur des décennies.



« Plusieurs années sont nécessaires pour certifier la sécurité et l’efficacité d’un nouveau traitement. »
Dominique Boudreau, Chirurgienne-oncologue, CHU de Québec-Université Laval

La recherche a ainsi développé plusieurs traitements, que l’on classe en catégories d’action. En cancer du sein, nous parlons entre autres de chimiothérapie, de traitement anti-hormonal ou encore de thérapie ciblée. Chacune de ces familles de traitement agit différemment. Par exemple, un traitement anti-hormonal empêchera le récepteur hormonal de fonctionner ou l’hormone de s’y lier; une chimiothérapie endommagera souvent l’ADN à un tel point que la cellule devra s’autodétruire; le trastuzumab (thérapie ciblée) bloquera le récepteur HER2 et empêchera la cellule de se diviser.

 Or si ces thérapies fonctionnent bien, un autre facteur qui retarde les progrès dans le combat contre le cancer du sein est que la cellule cancéreuse développe parfois certaines résistances aux traitements. Elle réussit en quelque sorte à contourner l’effet d’un médicament en empruntant des voies de signalisation cellulaires alternatives.  C’est un peu comme être pris dans le trafic. Si le pont Pierre-Laporte est bloqué, vous chercherez à emprunter d’autres voies pour parvenir à bon port. La recherche vise donc à développer des traitements qui bloqueront tant le pont Pierre Laporte que le pont de Québec et la traverse Québec-Lévis. C’est de cette façon qu’ont été mis au point une autre famille de traitements ciblés nommée les inhibiteurs CDK 4/6. Ils ciblent une voie de signalisation cellulaire alternative empruntée par la cellule résistante au traitement anti-hormonal standard. Mais pour découvrir un tel traitement, il faut d’abord que la recherche comprenne le processus cellulaire permettant à la cellule de résister au traitement initial, en plus de découvrir le nouveau traitement en tant que tel.

C’est ainsi, au fil des découvertes, qu’une patiente traitée en 2020 peut maintenant avoir accès à la fois à la chimiothérapie, l’hormonothérapie, plusieurs thérapies ciblées et à l’immunothérapie. Plusieurs de ces thérapies n’existaient pas il y a 40 ans. Mais toutes ces avancées seraient impossibles sans l’implication des patients et patientes qui acceptent de faire partie de ces projets de recherche. Grâce à eux, nous pouvons espérer d’autres avancements significatifs qui permettront de sauver davantage de vies. Un grand merci.


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«La science dans ses mots» est une tribune où des scientifiques de toutes les disciplines peuvent prendre la parole, que ce soit dans des lettres ouvertes ou des extraits de livres.

Ce texte a été rédigé dans le cadre d'une campagne de sensibilisation à la recherche clinique.