La promenade Samuel-De Champlain

La petite histoire d’une grande promenade

Lorsque je l’ai convié à cet entretien, Pierre Boucher, ex-directeur général de la Commission de la capitale nationale, s’est mis à fouiller dans sa mémoire et ses vieux agendas.

Il savait que c’était quelque part en 1997, mais n’a pas retrouvé la date précise. Il se souvient cependant de «l’étincelle» : aller côté fleuve, depuis les ponts de Québec et Pierre-Laporte jusqu’au pont de l’île d’Orléans, à l’Est.

«En toute modestie, c’est né dans ma tête à trois heures du matin d’une nuit d’insomnie», raconte M. Boucher.

Cette version romantique de ce qu’il décrit comme le point de départ du projet de la promenade Samuel-De Champlain est cependant contestée.

Le retour au fleuve (et à l’eau) était déjà dans l’air du temps. Des villes un peu partout au pays avaient commencé à s’y mettre. 

La Communauté urbaine de Québec, qui regroupait alors 13 municipalités de la Rive-Nord, avait promis en 1992 le retour prochain de la baignade au fleuve. Il faudra finalement près de 25 ans pour y arriver. 

Le fleuve était en vogue, mais les projets pour Québec étaient morcelés et freinés par les frontières des villes d’avant les fusions: ici les battures, là une plage, ailleurs une promenade ou un parc.

Personne n’avait encore proposé aussi large que ce que Pierre Boucher dit avoir vu cette nuit-là. Une sorte de prolongement logique à l’idée qu’il se faisait d’une ville. 

C’est lors d’une nuit d’insomnie que l’idée d’une promenade bordant le fleuve est venue à Pierre Boucher.

«Une ville, c’est ce qu’on voit la nuit à 25 000 pieds dans les airs. Une tache de lumière. C’est ça, la ville.»

Cette nuit-là, il voyait la lumière, ininterrompue sur plus de 40 km le long de la rive noire du fleuve, et a eu le goût de la suivre.

«On doit prendre le risque comme Commission (CCN) d’avancer une idée aussi grosse que ça», s’est-il dit. 

Il savait aller contre la tendance des institutions qui pensaient alors «petit», «étroit» et «réaliste». Québec vivait alors une période de grande morosité.

M. Boucher n’avait pas encore vu comment aller au fleuve, ni où. Mais deux jours plus tard, il lance l’idée au comité de direction.

Il se souvient de la réaction des collègues: «T’es fou. C’est bien trop gros. Ça va coûter des millions. Jamais le gouvernement ne nous appuiera.»

Le projet de promenade Samuel-De Champlain venait de naître. Le nom lui viendrait quelques années plus tard. 

Le quai Irving en 1989

L’impulsion donnée par Pierre Boucher fut décisive, bien que l’idée du fleuve avait commencé à faire rêver depuis le milieu des années 80. 

Québec souffrait alors d’un déficit d’accès au fleuve par rapport à d’autres, notamment sur la Rive-Sud.

Le premier à plaider officiellement pour un retour au fleuve à l’endroit où se trouve aujourd’hui la promenade (phase 1) a été le conseiller municipal de Sillery Lorenzo Michaud, se souvient l’ex-mairesse Margaret Delisle.

C’était en 1985 ou 86. Ex-­directeur du Salon du livre, M. Michaud avait voyagé et s’était pris à imaginer une «Croisette de Sillery», raconte Mme Delisle. «C’était son idée.»

Au même moment, la nouvelle mairesse Andrée Boucher, élue en 1985, jetait les bases de la future plage Jacques-Cartier à Sainte-Foy (inaugurée en 1992). 

Le conseil municipal de Sillery avait aimé l’idée du retour au fleuve et a réussi à convaincre les gouvernements d’y participer. On s’est mis à faire les premiers plans. 


« C’était un vrai ministre des Transports, pas un ministre de l’Aménagement. On ramait à contre-courant. »
Paul Soiry

Je me souviens d’une annonce publique à la Maison des Jésuites pendant la campagne provinciale de 1989. 

Mme Delisle, le ministre et député local Gil Rémillard et le ministre des Transports Marc-Yvan Côté y avaient dévoilé un projet qui frappait par son ambition… et par l’irréalisme de son budget: 6,5 millions $ pour transformer l’autoroute Champlain en boulevard urbain, dégager un accès au fleuve, refaire le quai Frontenac au pied de la côte de Sillery et de là, faire courir une piste cyclable et un lien piéton jusqu’au pont de Québec.

«Ce n’était pas un projet grandiose», pas autant que celui d’aujourd’hui, insiste Mme Delisle. On y retrouvait cependant plusieurs des prémisses de ce qui allait devenir 20 ans plus tard la promenade Samuel-De Champlain.

Le projet de 1989 ne s’est jamais réalisé. On s’est vite aperçu que c’était «trop cher», beaucoup plus que le budget initial, relate Mme Delisle.

Elle croit se souvenir aussi des réticences du ministère des Transports à déplacer le boulevard Champlain. 

De ce premier plan, seule la portion du quai Frontenac fut menée à terme. Un investissement fédéral de 1 million $ en pure perte, le quai étant resté depuis inaccessible aux piétons parce qu’enclavé par la bretelle du boulevard Champlain. 

Inaccessible aussi aux embarcations, le fédéral ayant choisi de faire de l’empierrement plutôt que de rénover le quai comme il avait été prévu.

Le thème du retour au fleuve sera repris par Paul Shoiry lors de sa campagne à la mairie de Sillery en 1994.

Il y promettait le démantèlement des réservoirs à essence et d’ouvrir des accès au fleuve.

M. Shoiry tentera à son tour de convaincre le ministre des Transports (c’était alors Jacques Léonard du PQ) de déplacer le boulevard Champlain, mais se butera à un mur.

«C’était un vrai ministre des Transports, pas un ministre de l’Aménagement», s’amuse-t-il aujourd’hui. «On ramait à contre-courant.»

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La Communauté urbaine de Québec planchait depuis le début des années 90 sur un projet de piste cyclable entre Saint-Augustin et la chute Montmorency.

Un défi dans le contexte d’avant fusions où chaque ville travaillait d’abord à ses intérêts propres. 

Un premier tronçon de cette piste avait été aménagé dans le Vieux-Port de Québec (1996) et un second le sera à Sillery en bordure du fleuve, entre les côtes de l’Église et Ross (2001). 

Faute d’être relié à une vraie piste, ce tronçon orphelin aura vécu dans un anonymat presque total. Il sera démoli quelques années plus tard pour être intégré à la nouvelle promenade Samuel-De Champlain.

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Créée en 1995, la Commission de la capitale avait le mandat d’embellir le «paysage de la ville», rappelle Pierre Boucher. 

Elle cherchait à améliorer les «entrées» de la capitale et à définir un «parcours cérémoniel» par où faire passer les dignitaires à leur arrivée à Québec. 

On cherchait aussi comment «montrer le fleuve», se souvient-il. 

Le Port avait à l’époque des visées d’expansion et d’accueil de croisières sur la Rive-Nord; le CN parlait d’abandonner sa voie ferrée menant à la gare maritime et les pétrolières Shell et Irving commençaient à démanteler leurs réservoirs sur les berges.

Qu’allait-on faire de ces grands terrains devenus libres en bordure du fleuve? Allait-on y faire du développement portuaire, du résidentiel, des espaces publics? 

La CCN commande deux premières études sur le potentiel du site. Les villes de Québec, Sillery et Sainte-Foy participent. Le gouvernement autorise en juin 2000 la mise en réserve des terrains des pétrolières. La CCN tiendra des audiences publiques à l’automne de cette même année.

En coulisse, des professionnels du paysage donnent forme au projet qu’on désigne maintenant (2002) comme la «Promenade Samuel-De Champlain».

Le chantier de la promenade Samuel-De Champlain en 2006

On vise alors toute la rive entre les ponts et la Place Royale dans le Vieux-Québec. 

Les premières illustrations d’artiste montrent des passerelles de bois surplombant un marais dans le secteur au pied de la côte Ross, avec les ponts en fond de scène.

La réalité sera très différente de ce qu’on voit sur ces dessins, mais on retrouve l’évocation du marais dans le design final de la Promenade.

Les poids lourds du gouvernement du PQ (dont Paul Bégin et André Boisclair) donnent le feu à un projet alors évalué à environ 225 millions $. L’annonce se fait le 26 juin 2002 en présence du premier ministre Bernard Landry. 

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L’élection provinciale d’avril 2003 viendra changer la donne. 

Le Parti libéral prend le pouvoir, Sam Hamad devient le ministre de la Capitale et le «projet du PQ» est écarté, rapporte M.Boucher, qui remettra alors sa démission.

Le nouveau gouvernement a cependant hérité d’une question laissée en plan par le PQ: quel legs fera-t-il pour le 400e de Québec?

Le fédéral avait déjà fait ses choix : l’anse Brown, l’agora de la Pointe-à-Carcy et la plage des battures de Beauport. 

Après l’échec de son projet d’escalier monumental, le maire Jean-Paul L’Allier avait envisagé d’autres scénarios dont celui de bassins de rétention. 

«Le gouvernement ne va quand même pas faire un cadeau à la ville de Québec pour des bassins de marde», s’était alors objecté Pierre Boucher.

La promenade a été inaugurée en présence, notamment, de Régis Labeaume et Jean Charest, le 24 juin 2008.

Le gouvernement Charest retiendra finalement le projet de promenade au fleuve. 

Les plans vont cependant être revus et le projet découpé en phases, la première allant du quai des Cageux à la côte de Sillery. Le chantier de la promenade est officiellement lancé en 2005. 

Jean Charest en fera l’inauguration le 24 juin 2008, jour de son 50e anniversaire. Ce même jour, il annonce alors que la promenade sera prolongée.

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