La Première Guerre mondiale en 11 citations

Il y a 100 ans, le 11e jour du 11e mois à 11h, la Première Guerre mondiale prend fin. Le conflit a duré 1560 jours. Il a coûté la vie à 18,6 millions de personnes, dont neuf millions de civils. Un retour sur cette immense tragédie en 11 citations.

« Mon centre cède, ma droite recule. Situation excellente. J’attaque »
Le maréchal Ferdinand Foch, 1914

En 1914, tous les manuels de stratégie militaire privilégient l’attaque. En France, par exemple, la mitrailleuse est jugée trop statique. [1] Le camouflage est perçu comme une perte de temps. De l’avis général, c’est la charge à la baïonnette qui incarne le mieux les «vertus» françaises.

Les soldats français partent à la guerre vêtus d’un manteau bleu et de pantalons bouffants rouges. Des cibles parfaites. Pour couronner le tout, ils attaquent souvent à découvert, ralentis par un sac à dos qui pèse 35 kilos. 

En face, les mitrailleuses allemandes tirent 600 coups à la minute. Dix balles à la seconde. C’est le carnage. Durant la seule journée du 22 août 1914, 27 000 soldats français sont tués. En signe de dérision, les survivants rebaptisent les mitrailleuses «les machines à découdre». [2]


« Les ennemis dans les tranchées échangent des gâteaux contre du vin »
New York Times, Noël 1914

La guerre devait être de courte durée. L’empereur allemand, Guillaume II, avait promis à ses troupes : «Vous serez de retour avant la chute des feuilles, cet automne…»

Les mois ont passé. En France, les armées ennemies se sont enlisées dans une guerre de tranchées. Il fait un froid terrible. Dans la nuit du 24 décembre, il se produit pourtant une chose incroyable. Ici et là, de manière spontanée, les soldats sortent des tranchées.

On chante des cantiques. On s’échange des cigarettes. Du vin. De la bière.

Malgré les condamnations des états-majors, la trêve dure parfois jusqu’au Nouvel An. Le 30 décembre, un sous-lieutenant britannique écrit que les Allemands l’ont prévenu de la visite d’un général, en après-midi. Ils conseillent «de rester caché», car ils vont sans doute devoir tirer un peu «pour que tout ait l’air normal»! [3]


« Allez-vous-en! Nous ne voulons pas vous massacrer! »
Message diffusé par les Autrichiens en direction des Italiens, octobre 1915

À l’automne 1915, des incidents insolites se produisent sur le front des Alpes. À l’occasion, l’armée austro-hongroise en a assez de faucher des Italiens par milliers. Elle utilise des porte-voix pour les supplier de s’en aller. [4] 

Les Italiens s’obstinent à attaquer des hauteurs imprenables. Un jour, leur première vague d’assaut est anéantie dès qu’elle se trouve à portée de mitrailleuse. Et la deuxième n’a pas le temps d’escalader le monticule de morts avant d’être fauchée à son tour.

Horrifiés, les Autrichiens font appel à leur aumônier pour arrêter la boucherie. 

Les soldats italiens manquent de tout. Y compris de munitions. Mais leurs officiers ne sont jamais à court d’idées saugrenues. Parfois, ils donnent l’ordre de tirer sans arrêt, durant toute la nuit, en direction de l’ennemi. Paraît que ça prévient les attaques nocturnes! [5]


« [C’est] l’arme la plus parfaite et la plus complète du monde »
Sam Hugues, ministre canadien de la Défense, 1915

L’étrange ministre de la Défense, Sam Hugues, craque pour l’équipement made in Canada. Son bébé, c’est le fusil Ross, fabriqué à Québec. Une arme si parfaite, qu’il craint que les Canadiens se la fassent voler, dans les tranchées. 

L’ennui, c’est que le fusil «parfait» a tendance à s’enrayer. En plus, il perd parfois sa baïonnette après un coup de feu. Ça peut devenir gênant, lors d’un combat au corps-à-corps.

Le scandale s’ajoute au désastre des bottes dont les semelles se désagrègent dans la boue. Sans oublier la pelle MacAdam, une pelle avec un trou (!?) qui doit aussi servir de bouclier. Le problème, c’est qu’elle n’est pas à l’abri des balles. Et qui veut d’une pelle percée?

À partir de 1916, le fusil Ross est remplacé. L’aventure a coûté 12 millions $ [267 millions $ en argent de 2018]. Il va de soi que la facture n’inclut pas les 2 millions $ versés au propriétaire de l’usine, en guise de compensation. [6]

À la guerre, il y a deux sortes de gens. Ceux qui la font et ceux qui en profitent.


« J’ai vu un nuage de couleur verte […] qui touchait le sol. Il avançait vers nous »
Le lieutenant français Jules-Henri Guntzberger, 1915

22 avril 1915. Un peu avant 17 heures. Sur le front, près du village belge d’Ypres, un immense nuage verdâtre s’élève des tranchées allemandes. Sur le coup, les soldats français pensent qu’il s’agit d’une nouvelle poudre à canon.

Erreur. Il s’agit d’une attaque aux gaz toxiques. Des milliers de soldats commencent à suffoquer. Leur visage tourne au mauve. Plus de 1500 meurent en l’espace de quelques minutes.

C’est la panique. Les Allemands enfoncent le front sur une largeur de six kilomètres. Un succès foudroyant, mais éphémère. L’état-major ne croyait pas à cette arme. Il n’a pas concentré assez de troupes pour profiter de la percée! 

Les Alliés dénoncent aussitôt une méthode de guerre «barbare». Mais ils s’empressent de la copier. Bientôt, le masque à gaz se généralise. Même les chevaux en sont équipés! [7]


« Pas besoin de viser. Il suffisait de tirer dans le tas »
Le soldat allemand, Karl Blenk, juillet 1916

Le 24 juin 1916, les Britanniques déclenchent une grande offensive. En six jours, 1,7 million d’obus s’abattent sur un petit secteur des lignes allemandes. Le grondement des canons s’entend jusqu’en Angleterre, à 200 kilomètres de distance!

Les Britanniques ne croient pas que les Allemands vont survivre à un tel déluge de feu. Au moment de l’attaque, le 1er juillet, on conseille aux soldats de marcher, pour suivre leur unité. Sûrs de leur victoire, des officiers n’emportent pas d’arme. [8]

Pourtant, les Allemands ont survécu, terrés dans des abris de neuf mètres de profondeur. Un soldat, Karl Blenk, raconte la suite : «Nous étions stupéfaits qu’ils se dirigent vers nous en… marchant. […] Leurs officiers ouvraient la voie. J’en ai vu un qui avançait avec un bâton de marche. […] Pas besoin de viser. Il suffisait de tirer dans le tas.» [9]

En 24 heures, plus de 20 000 Britanniques* sont tués. Ce qui n’empêche pas les généraux de crier victoire. La première victime d’une guerre, c’est la vérité.


« Fusillés pour l’exemple »
Conseil de guerre spécial du 298e régiment français, 1914

La justice militaire est parfois plus cruelle que les bombes. Le 3 décembre, 24 soldats français sont traduits devant une Cour martiale. On les accuse d’avoir abandonné leur poste. 

Le «procès» a des airs de mascarade. Les accusés doivent rejouer la scène dans la tranchée. De manière arbitraire, les six soldats qui se trouvent sur le côté droit sont condamnés au peloton d’exécution. Les autres écopent de 60 jours de prison. 

La honte s’étend sur les familles des condamnés à mort. Leurs épouses n’ont pas droit à la pension des veuves de guerre. Leurs enfants sont chassés de l’école.

Avant d’être fusillé, le soldat Claude Pettelet, 27 ans, a tout juste le temps de dicter une lettre destinée à son épouse. «Je n’ai pas tué ni volé, dit-il. Et celui qui nous a condamnés, j’espère le voir un jour devant Dieu.» [10] 


« Il faut que je me remette aux dominos »
Le tsar Nicolas II, 1917

Au début de la guerre, le Tsar Nicolas II est l’un des hommes les plus riches de la planète, avec une fortune estimée à 230 milliards $ [en argent de 2017]. Mais ça ne veut pas dire que son pays est préparé pour un conflit de longue durée.

La Russie s’enfonce vite dans le chaos. Des montagnes de nourriture pourrissent dans les gares, pendant que les soldats crèvent de faim sur le front. Beaucoup de recrues ne savent même pas comment tenir un fusil.

En 1916, un officier écrit à sa famille : «Nous avons reçu la visite du Tsar. Pour qu’il voit des soldats présentables, il a fallu prélever des vêtements et de l’équipement sur d’autres combattants, un peu partout sur le front. Depuis, on croise dans les tranchées des hommes qui n’ont plus de bottes, de manteau, de casque ou de ceinture.» [11]

Le Tsar est assis sur un volcan, mais il a la tête ailleurs. «Il faut que je me remette aux dominos», écrit-il dans son journal, en février 1917.

Quelques heures plus tard, il est balayé par la révolution.


« Je lègue tout ce que j’ai à ma mère »
Dernière volonté du soldat canadien George Lawrence Price, 1918

Il s’appelle George Lawrence Price. Il a 25 ans. Le 11 novembre 1918, au petit matin, il fait partie d’un bataillon canadien qui tente de reprendre la ville de Mons, en Belgique. 

L’armistice est prévu à 11h. Tout le monde le sait. Selon les termes de l’accord, les combattants pourront s’emparer de la ville dès le lendemain. À quoi bon risquer des vies?

Une question d’orgueil. C’est ici que l’armée britannique a battu en retraite, en août 1914. Elle veut boucler la boucle, en reprenant la ville. Et puis, qui sait si le cessez-le-feu va tenir?

À 11h, les clairons signalent la fin des combats. Partout, l’annonce provoque des explosions de joie.

Hélas, le soldat Price ne voit rien de tout ça. Il vient de mourir d’une balle en plein cœur, à 10h58. Deux minutes avant l’heure fatidique! [12]


« Bien sûr, les Arabes n’ont pas été consultés [...] »
Le diplomate britannique Mark Sykes, 1916

En 1914, le calife turc déclare la guerre sainte contre les infidèles français et britanniques. Pour l’affaiblir, ces derniers soutiennent la Grande révolte arabe, immortalisée par l’agent T.E Lawrence, alias Lawrence d’Arabie. On fait miroiter aux nationalistes arabes la création d’un État qui s’étendrait de la Syrie jusqu’au Koweït actuel. 

En fait, la Grande-Bretagne et la France n’ont aucune intention de tenir leurs promesses. Dès la fin de l’année 1915, les diplomates Mark Sykes (Grande-Bretagne) et François Georges-Picot (France) négocient en secret le partage de la région entre leurs deux pays.  

Cent plus tard, au Moyen-Orient, l’accord Sykes-Picot symbolise encore la tricherie des grandes puissances. En juin 2014, quand les combattants de l’État islamique abattent les bornes qui marquent la frontière entre l’Irak et la Syrie, ils annoncent triomphalement «la fin de Sykes-Picot».


« Pas avec l’immonde [Émile] Zola »
Le député royaliste Léon Daudet, 1919

En France, l’idée d’inhumer un soldat anonyme, pour rendre hommage à tous les disparus, surgit d’abord en 1916. Elle ne devient réalité qu’en 1920, après une controverse monstre et des manifestations qui tournent quasiment à l’émeute. [13]

On veut d’abord inhumer le soldat inconnu avec les «grands hommes» du Panthéon, mais l’idée provoque la fureur de l’extrême droite. Le député Léon Daudet s’indigne qu’on le place avec des personnalités «immondes» comme… l’écrivain Émile Zola. [14]

Finalement, la dépouille d’un combattant anonyme est installée sous l’Arc de triomphe, le 11 novembre 1920. Il semble qu’on l’ait sélectionné au terme d’un examen minutieux de ce qui restait de son uniforme. Le soldat doit être inconnu, certes. Mais 100 % Français. Pas question qu’il soit Américain. Ou pire, Allemand. 

«La seule chose qui est certaine, c’est que la veuve du soldat inconnu n’a pas touché un sou de pension», conclura l’écrivain François Cavana.

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  1. Le général britannique Douglas Haig dit que la mitrailleuse est une arme «grossièrement surestimée».  
  2. L’argot de la guerre, Albert Dauzat, Armand Collin, 2007.  
  3. Frères de tranchées, Marc Ferro, Perrin, 2005.  
  4. The White War, Life and Death on the Italian Front 1915-1919, Mark Thompson, 2009.  
  5. The Beauty and the Sorrow, An Intimate History of the First World War, Peter Englund, Vintage Books, 2011.  
  6. At the Sharp End: Canadians Fighting the Great War 1914-1916, Tim Cook, Penguin Canada, 2016.  
  7. Quelques jours plus tard, non loin d’Ypres, le lieutenant-colonel canadien John McCrae aurait composé le poème Les cimetières flamands, dont on a tiré le coquelicot, symbole du jour du Souvenir.  
  8. The First Day of the Somme, Martin Middlebrook, The Penguin Press, 1971.  
  9. La bataille de la Somme, l’hécatombe oubliée, 1er juillet 1916 — 18 novembre 1916, Marjolaine Boutet, Philippe Nivet, Tallandier, 2016.  
  10. Le soldat Pettelet et les autres seront réhabilités solennellement le 21 janvier 1921.  
  11. Aleksei Brusilov, A Soldier’s Note-Book 1914-1918, Praeger, 1971.  
  12. Il sera le dernier soldat du Commonwealth tué durant la guerre.  
  13. Le dernier voyage du soldat inconnu, L’Histoire, 1er novembre 2008.  
  14. L’idée d’une tombe du soldat inconnu sera reprise dans plusieurs pays, y compris au Canada, en l’an 2000.