Sur le site d’une compagnie japonaise, plusieurs sortes de poupées érotiques sont aussi appelées «innocent daughter».

La poupée qui a troublé les Terre-Neuviens

Une poupée haute de quatre pieds et deux pouces. Habillée dans un uniforme d’écolière. Avec une ouverture à l’entrejambe. Et des accessoires sexuels lavables au lave-vaisselle. Les policiers de Terre-Neuve n’avaient jamais rien vu d’aussi dérangeant.

Les premiers détails la semaine dernière du procès à venir d’Antoine Gagnon, 30 ans, un ex-avocat de Québec accusé d’importation et de possession d’une poupée gonflable enfant ont beaucoup fait réagir.

À Terre-Neuve et Labrador, dans les Maritimes, la cause de Kenneth Harrisson, en procès pour les mêmes accusations, continue de secouer la communauté de Saint John’s, la capitale.

Harrisson est un électricien aujourd’hui âgé de 52 ans, sans antécédent judiciaire.

En 2012, il commande par Internet une love doll («poupée d’amour») sur le site de l’entreprise Harumi Designs à Kanguwa, Japon. La preuve au procès révélera que Harrisson a payé 1009,36 $ pour la poupée. 

Le 30 janvier 2013, le colis arrive au International Mail Center de Toronto. Les agents des services frontaliers font une vérification parce que l’entreprise japonaise est sur une liste de compagnies à surveiller.

Lorsqu’ils comprennent la nature du colis, les agents des services frontaliers contactent la Force constabulaire royale de Terre-Neuve. 

Les policiers provinciaux font une livraison contrôlée chez Kenneth Harrisson le 12 mars 2013. 

L’électricien signe pour prendre possession du colis. Il ne pourra jamais ouvrir la boîte et sera arrêté par les policiers.

En conférence de presse, les policiers et agents des services frontaliers ont dit n’avoir jamais vu un tel item être importé au Canada au cours des dernières décennies. «On est juste très chanceux de pouvoir retirer un tel objet de nos rues», commentait l’enquêteur Daryl Hooper de l’agence des services frontaliers.

Outre la poupée, le colis contenait du lubrifiant et des sous-vêtements.

Débat d’experts

Le procès de Harrisson s’est ouvert à l’été 2017. Il est accusé de possession de pornographie juvénile, envoi de matériel obscène, trafic et possession de matériel illégal. Les procédures ont été reportées à plusieurs reprises et ne sont pas terminées à l’heure actuelle.

La poupée-enfant érotique n’a jamais été montrée en salle d’audience.

L’expert-psychiatre de la Couronne, Dr Peter Collins de Toronto, spécialisé en déviances sexuelles, en fait une description dans son rapport. 

L’expert a examiné le site Web de la compagnie japonaise, qui distribue plusieurs sortes de poupées Lolita, aussi appelées innocent daughter. En plus des descriptions des poupées — notamment de leur texture à l’extérieur et à l’intérieur —, le Dr Collins a pu lire les commentaires de clients qui décrivent les usages des poupées.

Sur le site Web, le psychiatre a trouvé un avertissement, indiquant aux clients «que s’ils font la même chose avec une vraie fille, ils commettent un crime dans plusieurs pays».

Pour l’expert-psychiatre, il ne fait nul doute qu’une telle poupée tombe dans la description de la pornographie juvénile prévue au Code criminel canadien.

«C’est mon opinion que la possession d’une telle poupée érotique est une autre façon de représenter un enfant dans un but sexuel et, par conséquent, elle rencontre les critères de la pornographie juvénile», a dit le Dr Collins, lors du procès présidé par le juge Mark Pike de la Cour provinciale de Terre-Neuve.

Le psychologue Dr James Cantor, aussi de Toronto, a témoigné en défense. Il est en désaccord complet avec son collègue. «La vraie pornographie juvénile est une preuve en soi qu’un crime a été commis. Mais ce n’est pas le cas avec une poupée-enfant érotique. C’est un morceau de latex, a fait valoir le Dr Cantor. Alors, s’il n’y a pas de victime, où le dommage peut-il avoir été commis?»

Le psychiatre de la Couronne a expliqué que certains pédophiles sont satisfaits avec la poupée et ne commettront jamais de crimes sur les enfants. D’autres voudront aller plus loin.

De l’art?

Au procès, l’avocat de Kenneth Harrisson a associé la poupée-enfant érotique à une certaine forme d’art.

L’avocat a confronté le psychiatre de la Couronne avec une photo du Manneken Pis, cette statue de bronze emblématique de la ville de Bruxelles en Belgique, qui montre un petit garçon tenant son pénis tout en urinant. Une reproduction du Manneken Pis est installée devant un restaurant européen du centre-ville de Saint John’s.

«Est-ce de la pornographie juvénile?» demande Me Bob Buckingham. 

Non, répond l’expert. «C’est une représentation artistique d’un enfant et ce n’est pas destiné à des fins sexuelles.»

L’avocat de défense insiste. Si la photo du Manneken Pis se glisse parmi la collection d’un pédophile ou si la statue est érigée dans un bar destiné à cette clientèle?

Il faut s’attarder à l’usage de l’objet, rétorque le psychiatre Collins.

«Si ça ne vient pas avec des bras et des jambes qui bougent, des parties génitales lavables et des vêtements d’enfants, cela peut ne pas être de la pornographie juvénile.»

La défense a aussi soulevé la question des standards de beauté au Japon et du corps des femmes japonaises, plus menues que les Nord-Américaines. Peut-être la poupée ne représente-t-elle pas une enfant, lance la défense.

DCollins a comparé la poupée avec la taille moyenne d’une femme japonaise et a écarté la possibilité qu’elle puisse représenter un adulte.

Pas d’atteinte aux droits de l’accusé

Depuis le début du procès, les avocats de Kenneth Harrisson ont déposé plusieurs requêtes en alléguant que la législation sur la pornographie juvénile contrevient à certains droits de l’accusé, comme celui à la libre expression. Les avocats estimaient que les articles du Code criminel étaient discriminatoires envers les pédophiles. Le juge Mark Pike a rejeté les requêtes, rappelant que le Code criminel s’appliquait à tous, sans distinction. Il a aussi fait remarquer que les pédophiles ne constituaient pas un groupe reconnu par la Charte des droits et libertés du Canada, comme, par exemple, les homosexuels ou les femmes.

Sources: The St John’s Telegram, CBC, La Presse, Le Journal de Montréal

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DEUX CAS À MONTRÉAL

Si les tribunaux québécois traitent chaque jour des centaines de dossiers de pornographie juvénile, les cas de poupées-enfants érotiques se comptent sur les doigts d’une seule main.

En 2016, un jeune Montréalais, Sothanymith Chhit, a écopé de six mois de prison pour avoir fait venir de Chine une poupée en caoutchouc représentant un personnage de bande dessinée âgé de quatre ans. Dans ce cas aussi, le colis avait été détecté à l’aéroport par les agents des services frontaliers.

Le jeune homme a plaidé coupable à une accusation d’importation de pornographie juvénile. Les policiers ont aussi trouvé chez lui un DVD avec des mangas représentant des enfants dans des positions sexuellement explicites.

En 2008, les policiers du Service de police de la Ville de Montréal avaient saisi des poupées gonflables représentant des enfants dans des boutiques érotiques. 

Le propriétaire des commerces avait été arrêté et accusé de distribution de pornographie juvénile. Il a plaidé coupable et été condamné à une amende de 5000 $. Les poupées avaient été réexpédiées en Chine.

Une enquête de la CBC a démontré qu’entre 2016 et 2018, les agents des services frontaliers canadiens ont saisi une quarantaine de poupées-enfant érotiques dans les aéroports.