Les gens restent à la maison ou alors se présentent tardivement à l’hôpital. «Les urgences, on est là pour soigner les gens,allez-y», conseille le Dr Jean Lapointe, del’Hôtel-Dieu de Lévis.
Les gens restent à la maison ou alors se présentent tardivement à l’hôpital. «Les urgences, on est là pour soigner les gens,allez-y», conseille le Dr Jean Lapointe, del’Hôtel-Dieu de Lévis.

La peur gruge les urgences

Le patient est arrivé à l’urgence de l’Hôtel-Dieu de Lévis avec la moitié du corps paralysé. Depuis une semaine, il sentait des engourdissements à un bras et au visage, mais il se disait que ça allait passer.

L’homme ne voulait pas consulter, craignant d’être infecté à l’hôpital par le coronavirus, explique le Dr Jean Lapointe, urgentologue à l’Hôtel-Dieu de Lévis et directeur adjoint des services professionnels intérimaire au Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de Chaudière-Appalaches. 

Effrayés par la possibilité de contracter le virus sur place, des patients tardent à se présenter à l’urgence de l’hôpital lévisien, où le nombre de visites a chuté significativement dans la foulée dans la pandémie. «Ils ont peur d’attraper la COVID», dit le Dr Lapointe. 

Or, plus les patients sont soignés tôt à l’urgence, plus ils diminuent les séquelles potentielles, fait valoir le Dr Lapointe. Et, dans certains cas, s’ils attendent trop longtemps, les conséquences peuvent être irréversibles, voire fatales. 

Les chiffres d’achalandage sont préoccupants. En avril, l’urgence de l’Hôtel-Dieu de Lévis a reçu environ 2630 visites de moins qu’en avril l’an dernier. Les salles d’attente, qui sont souvent bondées en temps normal, ont maintenant l’air vides. 

Ce n’est pas seulement le cas à Lévis. Une «baisse importante» dans les urgences de la province a aussi été observée en mars et en avril, confirme Marie-Claude Lacasse, porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux. 

Mais la chute des visites à l’urgence ne s’explique pas uniquement par la crainte de contracter la COVID-19, nuance Mme Lacasse. 

Risques bien plus grands

Reste que la peur d’être infectée par le virus a joué eu un rôle important dans le délaissement des urgences, croit le Dr Arsène Joseph Basmadjian, président de l’Association des cardiologues du Québec. 

À la mi-avril, des cardiologues d’un peu partout au Québec ont rapporté à l’association de nombreux cas de patients qui admettaient eux-mêmes s’être présenté tardivement à l’urgence ou avoir reporté un suivi par peur de la COVID.

«Il y en a encore qui sont très réticents, qui ne viennent pas pour leurs examens, tu les rappelles et tu leur dis, “mais pourquoi vous ne vous êtes pas présenté?” Ils disent : “ben, parce ce que, docteur, j’ai trop peur”», dit le Dr Basmadjian.

Le cardiologue essaie d’expliquer à ses patients qu’il y a des zones «froides» et «tièdes» prévues dans les salles d’attente des urgences, et que le risque d’être infecté par la COVID-19 reste très faible. 

Mais parfois, la crainte de la COVID l’emporte, même si les risques de mourir d’un infarctus ou de subir des complications majeures d’un AVC devraient être beaucoup plus effrayants, souligne le Dr Basmadjian. 

Les membres de l’association ont d’ailleurs constaté une hausse des complications cardiaques. La majorité des patients n’en sont pas décédés, note Dr Basmadjian. «Mais quand tu restes avec des séquelles importantes, ce n’est pas une bonne qualité de vie». 

À la mi-avril, l’Association des cardiologues du Québec estimait que les consultations pour une crise cardiaque aiguë avaient diminué de 40 % à 60 %. De son côté, l’Association des neurologues du Québec estimait qu’il y avait une chute de 70 % à 80 % des visites à l’urgence pour des AVC mineurs ou des accidents ischémiques transitoires (AIT), rapportait Radio-Canada.

La ministre de la Santé et des Services sociaux du Québec, Danielle McCann, avait alors regretté que des gens attendent trop avant de se rendre à l’urgence. 

Depuis mai, l’achalandage tend à remonter dans les urgences de la province, note Mme Lacasse, du ministère de la Santé et des Services sociaux. 

Mais dans les cinq dernières semaines, les visites dans les urgences de la province restent encore significativement moins élevées qu’au même moment l’an dernier, montre le plus récent relevé du ministère. 

Le Dr Lapointe rappelle que les urgences ont adopté des mesures strictes pour protéger les patients de la COVID-19, et qu’il ne faut pas hésiter à se présenter pour un problème de santé urgent. «Les urgences, on est là pour soigner les gens, dit-il. Allez-y».