Arrivé au Québec en 1969, Boufeldja Benabdallah a constaté que les rapports entre les Québécois et la communauté musulmane se sont déteriorés depuis la fin des années 70. Selon lui, l'ignorance est le véritable ennemi à abattre.

La lutte du musulman «zéro»

Boufeldja Benabdallah est l'un des premiers musulmans à s'être installé à Québec. On l'a entendu toute la semaine sur l'importance du bien vivre ensemble et on l'a vu, entre autres, aux côtés de l'archevêque de Québec, Gérald Cyprien Lacroix. Vendredi, le cofondateur du Centre culturel islamique de Québec a longuement pris la parole lors de la cérémonie en hommage aux victimes du drame de Québec. Entrevue avec un sage.
Au fil des années, Boufeldja Benabdallah a senti son identité musulmane prendre de plus en plus de place dans le coeur de ses compatriotes de la Belle Province au détriment de celle de Québécois.
«Oui, mais vous êtes musulman». Cette réplique, l'Algérien d'origine l'entendait très peu voire pas du tout lorsqu'il est arrivé à Québec en 1969. Avec un Indien et un Bangladais, il est en quelque sorte le musulman «zéro» de la capitale puisque ce sont ces trois jeunes étudiants de l'Université Laval qui ont les premiers aménagé un lieu de prière pour les pratiquants de l'islam et fondent l'Associations des étudiants musulmans de l'Université Laval en 1972. Il cofondera plusieurs années plus tard, en 1985, le Centre culturel islamique de Québec (CCIQ) aujourd'hui installé sur le chemin Sainte-Foy à l'angle de la route de l'Église.
Boufeldja Benabdallah se souvient qu'à son arrivée, les Québécois étaient très curieux de l'histoire des musulmans, de leur cuisine, de leur culture. «Je me disais qu'on avait notre place.» Il y avait des méchouis, des couscous, les gens venaient et se mêlaient à eux. «J'ai toujours voulu participer à la construction d'une communauté de gens qui sont des citoyens à part entière. J'ai toujours dit aux nouveaux arrivants "montrez que vous êtes des citoyens québécois et participez à la vie québécoise."
Puis il y a eu la révolution iranienne en 1979, la sortie des versets sataniques de Salman Rushdie en 1988 ou la guerre du Golfe au début des années 90. Chaque fois, les yeux se sont tournés vers sa communauté. On leur pose des questions, on cherche à savoir, à comprendre et on les accuse par association. Les années 2000 marquent un tournant avec les attentats du 11 septembre 2001. Depuis, chaque nouvel épisode de violence dans le monde musulman rajoute une couche d'incompréhension, mais également de jugement à l'égard de ses membres habitant à des milliers de kilomètres.
«On oublie que nous sommes des Québécois nous aussi pour montrer qu'on est différents. Mais je ne suis pas Saddam Hussein! Pourquoi dois-je me justifier pour tous ces gens? Je ne peux pas vous expliquer la mentalité de tous les musulmans qui commettent des actes barbares! Nous avons la même information que vous!» s'impatiente Boufeldja Benabdallah. «Quand il y a eu des problèmes en Irlande du Nord, est-ce qu'on allait demander aux catholiques du Canada d'expliquer leur geste?» illustre-t-il.
Le développement durable appliqué aux humains
«Les gens sont bassinés par les médias. La dame qui regarde la télévision dans son salon voit qu'il y a des musulmans qui ont fait de mauvaises choses et se dit que c'est donc une mauvaise religion», croit le fier père de famille. «Les gens font des amalgames», regrette celui qui estime néanmoins que les ressortissants de la province sont tous fondamentalement bons. «Même les xénophobes, les racistes», soutient M. Benabdallah. Il est convaincu que l'ignorance est le mal à combattre.
Évidemment, il ne voyait pas venir le drame de dimanche où six frères ont perdu la vie. «On ne fait pas d'algorithme, vous savez.» Mais comme plusieurs, il ne tombe pas des nues non plus.
«On se gargarise du terme développement durable, mais ce n'est pas applicable seulement à l'environnement. Ça s'applique aux individus, à la société. Puisqu'il faut continuer à bien vivre ensemble», soutient le consultant en environnement. «Il faut financer les recherches dans les domaines de la sociologie et la psychologie des masses notamment pour comprendre et intercepter les spectres de la violence lorsqu'ils surgissent. Il faut redonner aux mots leurs lettres de noblesse. Il faut s'assurer de ne pas mettre entre les mains d'individus des armes qui tuent», dit-il. Boufeldja Benabdallah est persuadé que les Québécois passeront au travers de cette longue liste de choses à faire. À tout le moins, il garde espoir.