La guerre des écrivains

La Grande Guerre a été relatée dans de nombreux ouvrages, dont nous vous présentons quelques extraits.
C'est le premier homme que j'ai tué de mes mains [...].
Son uniforme est encore entrouvert. Il est facile de trouver le portefeuille. Mais j'hésite à l'ouvrir. Il y a là son livret militaire avec son nom. Tant que j'ignore son nom, je pourrai peut-être encore l'oublier; le temps effacera cette image. [...]
Sans savoir que faire, je tiens dans ma main le portefeuille. Il m'échappe et s'ouvre. Il en tombe des portraits et des lettres. [...] Ce sont les portraits d'une femme et d'une petite fille, de menues photographies d'amateur prises devant un mur de lierre. [...] C'est difficile à déchiffrer et je ne connais qu'un peu de français. Mais chaque mot que je traduis me pénètre, comme un coup de feu dans la poitrine, comme un coup de poignard au coeur.
[...] J'ai tué le typographe Gérard Duval.
L'Allemand Erich Maria Remarque, À l'ouest, rien de nouveau (1928). Des années plus tard, les nazis ne pardonneront jamais à Remarque le ton pacifiste de ce roman, qui sera interdit et brûlé sur la place publique.
Dites au visiteur innocent que deux personnes ont été tuées à Sarajevo et qu'en réaction, l'Europe n'a rien trouvé de mieux à faire que d'en tuer onze millions de plus.
Le britannique Alan Alexander Milne, Peace with Honor (1934)
J'ai rencontré [...] un personnage dont le souvenir ne s'est plus jamais effacé. Il s'agit d'un homme jeune, cultivé qui, en premières lignes, s'était signalé [...] par une témérité portée à son comble : debout sur le parapet en plein bombardement, il dirigeait du doigt les obus qui passaient. Sa justification devant les médecins était des plus simples : contre toute vraisemblance [...], il n'avait jamais été blessé. [...] [Pour lui] la prétendue guerre n'était qu'un simulacre, les semblants d'obus ne pouvaient faire aucun mal, les apparentes blessures ne relevaient que du maquillage [...]. Il soutenait aussi que les morts prélevés dans les amphithéâtres étaient amenés et distribués de nuit sur les faux champs de bataille, etc.
Le Français André Breton, Entretiens, Idées Gallimard. En 1916, le futur théoricien du surréalisme fut assistant médical au centre psychiatrique de la IIe armée française, à Saint-Dizier.
À l'instant même où je me sentis atteint, je compris que la balle avait tranché la vie à sa racine. [...] J'avais déjà senti la main de la mort - cette fois-ci, elle serrait plus fort et plus nettement. Tandis que je m'écroulais pesamment sur le sol de la tranchée, j'avais la certitude d'être irrévocablement perdu. Et, chose étrange, ce moment a été l'un des très rares dont je puisse dire qu'ils ont été vraiment heureux. [...] Je ressentais une surprise incrédule de ce qu'elle dût se terminer en ce lieu précis, mais cette surprise était empreinte d'une grande gaieté. Puis j'entendis le tir s'affaiblir peu à peu, comme si je coulais à pic sous la surface d'une eau grondante. Là où j'étais maintenant, il n'y avait plus ni guerre ni ennemi.
L'Allemand Ernst Junger, Orages d'acier (1920). Le lieutenant Junger survivra à sa terrible blessure au poumon, pour vivre jusqu'à l'âge vénérable de 102 ans!
Non, je n'éprouve pas la moindre joie à la perspective de pouvoir d'une balle fracasser le crâne d'un être humain, fût-ce un Allemand. Je hais le Boche, mais au fond de moi-même, je trouve la guerre une sale chose. Et, malgré tout ce qu'elle m'a apporté de déboires, j'aime la vie. Je suis venu ici pour la satisfaction de ma conscience - parce que dans cette guerre, il y a eu trop de gens qui ont enrôlé les autres sans aller eux-mêmes au feu. [...] Ce que j'ai fait, je l'ai fait pour moi. [...]
Le Québécois Olivar Asselin, lettre à Édouard Biron, 14 mai 1917, cité par Hélène Pelletier-Baillargeon, Olivar Asselin et son temps(tome 2, Le volontaire), Fides, 2001.
- Ils te diront [...] : «Mon ami, t'as été un héros admirable!» J'veux pas qu'on m'dise ça! Des héros, des espèces de gens extraordinaires, des idoles? Allons donc! On a été des bourreaux. On a fait honnêtement le métier de bourreaux. [...] Le geste de tuerie est toujours ignoble - quelquefois nécessaire, mais toujours ignoble. Oui, de durs et infatigables bourreaux, voilà ce qu'on a été. Mais qu'on ne me parle pas de la vertu militaire parce que j'ai tué des Allemands.
- Ni à moi, cria un autre à voix [...]. Alors, quoi, ayons le culte des incendies pour la beauté des sauvetages?
Le Français Henri Barbusse, Le feu : journal d'une escouade (1916).
- Ça y est. L'armistice à onze heures. [...] Encore cinq heures de guerre!
Il endosse sa capote, prend sa canne. Je lui demande :
- Où vas-tu?
- [...] Je déserte, je vais me mettre à l'abri et je vous conseille de passer ces cinq heures au fond de la sape la plus profonde que vous trouverez, sans en sortir. [...]
- Mais qu'est-ce qu'on risque?
- Tout! On n'a jamais tant risqué, on risque de recevoir le dernier obus. Nous sommes encore à la merci d'un artilleur mal luné, d'un barbare fanatique, d'un nationaliste en délire. Vous ne pensez pas, par hasard, que la guerre a tué tous les imbéciles? C'est une race qui ne périra jamais. Il y avait sûrement un imbécile dans l'arche de Noé, et c'était le mâle le plus prolifique de ce radeau béni de Dieu! Cachez-vous, je vous dis... Salut! On se reverra en temps de paix.
Il s'éloigne rapidement, il disparaît dans la brume du matin.
Le Français Gabriel Chevallier, La peur (1930).