Félix-Antoine Huard, dont le bras gauche ne s'est pas développé, a co-fondé sa propre entreprise et redonne aujourd'hui à l'association Les Amputés de guerre, qui lui a montré comment faire fi de sa différence, et même d'en puiser sa force.

La grande famille des Amputés de guerre a 100 ans

«Il faut voir ce que l’on a. Il ne faut pas voir ce qu’il nous manque, ni voir ce qu’il reste.» Cent ans plus tard, la philosophie des Amputés de guerre est toujours bien vivante, incarnée par des personnes comme Félix-Antoine Huard, entrepreneur accompli et porte-parole des Vainqueurs.

L’homme de 26 ans est né avec une malformation, conséquence d’un caillot de sang alors qu’il était encore dans le ventre de sa mère. La croissance de son bras gauche s’est arrêtée tout juste après le coude. L’avant-bras et la main ne se sont jamais développés.

Dès lors, son destin serait lié aux Amputés de guerre. «J’ai grandi au sein de l’association», a-t-il raconté en entrevue au Soleil, samedi, à l’hôtel Le Concorde, où se tient cette fin de semaine le séminaire annuel des Vainqueurs, nom du programme pour les enfants amputés de l’organisme.

Maintenant qu’il est «un ancien», c’est à son tour de redonner. Comme le veut le dicton de l'association, qui fête ses 100 ans cette année, «les amputés s'entraident». 

Celui qui a co-fondé sa propre entreprise dans le domaine des technologies de l’information et de communications, à Shawinigan, a partagé son expérience de vie à des dizaines de familles, dont 14 nouvellement membres des Amputés de guerre dans la grande région de Québec. 

Son message était simple : ne pas se laisser définir par sa différence, comme enfant ou comme parent. «Le regard des gens, tu finis par le remarquer. Le bon réflexe, c’est d’aller au-devant de ces personnes-là», a-t-il dit, rencontré après son discours. Car il se considère entier comme il est. Pour lui, il ne manque rien. «Si demain matin j’ai une deuxième main, c’est là que je deviendrais un handicapé», a-t-il lancé avec humour. 

Une vie normale

Comme mentor au sein de l'organisme ces dernières année, il a voulu jouer son rôle sur deux fronts. D'une part en accompagnant les jeunes amputés, mais aussi en sensibilisant la population en général à cette réalité. «Mon rôle c’était de dire : ‘’regarde, il me manque juste un bras, c’est tout, pis le reste de ma vie est bien normale, tout comme toi’’».

Et c'est ce qu'il continue de faire aujourd'hui. «Mes plus grands problèmes dans la vie ne sont pas reliés du tout à mon amputation. La déprime ça arrive à tout le monde, et moi les déprimes que j’ai eues dans la vie, ce n'était pas lié à ça.» 

Il restera toujours quelques personnes pour lui rappeler sa condition, a-t-il convenu. Quelques personnes qui vont passer des commentaires à répétition, rappelé aux amputés qu'ils ne sont pas comme les autres. «Ceux qui ne passent pas par-dessus [notre différence], j’aime dire que ce sont eux qui ont le plus grand handicap, au final.» Un handicap social.

Florence Carrier, 10 ans, est une redoutable sportive malgré sa prothèse. Elle pose ici en compagnie d'Isabelle, employée de l'Association des Amputés de guerre depuis 19 ans et membre depuis 34 ans. Isabelle donnait samedi une séance d'information pour outiller les enfants face aux commentaires provenant des autres jeunes.

REDOUTABLE SPORTIVE

À 10 ans seulement, Florence Carrier était heureuse de revoir «de vieilles amies» cette fin de semaine, à Québec. Elle a fait le voyage avec son père depuis Orford, dans la région de Sherbrooke, en Estrie.  

Cela faisait quelques temps qu'elle ne s'était pas présentée dans un séminaire des Vainqueurs. Elle y participe tous les deux ou trois ans. «J'aime ça. C'est le fun, ça te met dans la tête que tu n'es pas seul», a-t-elle dit, rencontrée samedi. Seule amputée de son école, elle n'a pas souvent l'occasion d'échanger, ou simplement de voir d'autres enfants amputés. 

Florence est née avec une malformation à la jambe. Détectée durant la grossesse, ses parents avaient le choix de l'interrompre ou de poursuivre malgré les risques d'amputation et de chirurgies. Eux-mêmes de grands sportifs, ils s'imaginaient toutes sortes de scénarios où elle ne pourrait pas courir, faire du vélo, etc.

Les craintes se sont vite estompées. Amputée à l'âge de 9 mois, Florence a reçu sa première prothèse à 13 mois et fait ses premiers pas. 

Puis le ski alpin est arrivé rapidement dans sa vie. «Elle participe dans [un] club de ski en Estrie. Elle course avec d'autres jeunes [non handicapés], au même niveau», a expliqué fièrement son père, Simon Carrier, qui en vient parfois à oublier que sa fille est née avec un handicap. «Le ski alpin, on a jamais imaginé qu'elle pourrait être plus lente ou plus en difficulté que les autres.»

La détermination de Florence a fait son chemin jusqu'à la télé. Elle a fait l'objet d'une capsule de Radio-Canada plus tôt cette année.

La réalité la rattrape parfois dans certains sports. Adepte de course à pied — elle fait même des triathlons —, la jeune athlète est un peu plus lente que les autres. «Elle est consciente qu'elle a plus de difficulté», a souligné son père. «Ici au séminaire [des Vainqueurs], ils montrent aux parents  comment coacher les enfants» en pareille situation. «C'est ce qui forge leur caractère et leur personnalité.»