La fin de l'argent?

La disparition de la monnaie et des billets de banque a été plusieurs fois annoncée. Peut-être plus souvent que le retour des Nordiques à Québec? Mais en attendant la fin, la monnaie n’a pas tout à fait dit son dernier mot.

L’argent «liquide» a mauvaise réputation. On l’accuse de nourrir «l’évasion fiscale, le marché noir, la corruption, le terrorisme et tous les trafics».(1) Rien de mieux qu’une transaction en «argent comptant» pour éviter de laisser des traces. Plus les coupures sont grosses, plus elles se transportent facilement. En Europe, le défunt billet de 500 € [565 $] était si prisé par le crime organisé, qu’on l’avait rebaptisé le «ben Laden».

Sur les milliards de billets de banque américains qui existent à travers le monde, plus de 80 % sont des coupures de 100 $. «De ce nombre, la moitié circulent en dehors des États-Unis», rappelle Stephen Gordon, professeur d’économie à l’Université Laval.(2) On devine que ces billets ne servent pas tous à financer les œuvres des Petits Frères des pauvres ou la sauvegarde de la salamandre à nez court des Appalaches...

Le procès du papier-monnaie ne s’arrête pas là. On lui reproche aussi d’être encombrant et coûteux à produire. Et tant qu’à y être, on le soupçonne aussi d’être sale. À propos, n’est-ce pas ce que votre maman répétait sans cesse? Selon un laboratoire suisse, le virus de la grippe pourrait survivre jusqu’à 17 jours, sur un billet de banque.(3) Ça ne s’arrête pas là. Aux États-Unis, par exemple, on retrouve des traces de cocaïne sur 97 % des coupures.

La propreté de l’argent reste pourtant un sujet controversé. Parfois tabou. Dans le New Jersey, la direction des autoroutes a déjà puni les employés des péages qui portaient des gants de latex. Elle estimait que cela produisait une «mauvaise impression» sur la clientèle.

Liquider l’argent liquide?

En 1661, la Suède a été le premier pays d’Europe à imprimer un billet de banque. Aujourd’hui, elle est devenue le laboratoire d’un monde débarrassé du cash. En 2019, à peine 1 % ou 2 % des transactions impliquent des billets ou de la monnaie. La moitié des grands magasins suédois n’accepteront plus d’argent comptant, à partir de 2025. IKEA, le géant national, soutient que ses employés passent 15 % de leur temps à compter et à classer des billets, même s’ils ne représentent plus que 1 % des paiements. 

En Suède, la rareté de l’argent produit des effets imprévus. À peine 500 des 1400 succursales bancaires conservent encore des billets. Du coup, les vols de banque sont en chute libre. En 10 ans, ils sont passés de 110 à deux par année. À l’Église, même la quête doit se réinventer. La monnaie ne fournit plus que 15 % des recettes. Le reste provient de transferts par téléphone, grâce à l’application Swish, lancée par les principales banques. Apparemment, Jésus n’y voit que du feu.(4)

Près de 4000 citoyens suédois se sont même fait implanter une micro-puce dans la main. La petite merveille, de la grosseur d’un grain de riz, permet notamment de payer ses achats à toute vitesse. Pour l’instant, les porteurs ne craignent pas trop le piratage. La dernière version est équipée d’une lumière, qui clignote si un intrus tente d’accéder à vos informations!(5)

Il n’empêche. La disparition de la monnaie est si rapide, qu’elle soulève des inquiétudes. L’automne dernier, plusieurs associations de retraités suédois sont montées au créneau. Elles estimaient qu’un million de citoyens — surtout des personnes âgées — sont complètement exclus par les changements technologiques. Une vaste campagne de souscription a été organisée pour leur payer des formations sur les «subtilités» des nouveaux modes de paiement.

Ironiquement, la collecte de fonds a été victime de la popularité du commerce électronique. Souvent, les bénévoles qui récoltaient de l’argent liquide n’arrivaient pas à trouver une banque où le déposer!

La grande métamorphose

Les jours de la monnaie et du billet de banque sont-ils comptés? Peut-être. Mais la mort s’annonce lente. À travers le globe, environ 85 % des transactions s’effectuent encore avec de l’argent comptant. En Égypte, au Pérou ou en Malaisie, les différents modes de paiements électroniques représentent à peine 1 % des échanges. En Inde, 9 transactions sur 10 se font en liquide.

Pour l’instant, «le monde sans cash» reste d’abord l’affaire de riches.

Mais la résistance surgit parfois là où on l’attend le moins. En Allemagne, il est encore courant d’acheter un électroménager ou même une voiture en payant comptant. Quand l’Union européenne a voulu limiter les paiements en espèces à des transactions de moins de 5000 €, des manifestations ont eu lieu!

Autre problème. À l’échelle mondiale, près de deux milliards de personnes ne possèdent pas de compte en banque. Le chiffre de ces «exclus des banques» atteint 10 millions d’adultes, aux États-Unis. Pour ceux-là, le commerce électronique se révèle souvent un parcours du combattant. Par exemple, ils payent quatre fois plus cher que les autres juste pour changer un chèque.(6)

Le romancier Henri Miller résumait d’une manière très crue cette immense injustice de l’argent. «Quand la merde vaudra très cher, les pauvres viendront au monde sans trou de c...»

Le virage vert du billet vert

À défaut de disparaître, l’argent se métamorphose. Beaucoup de pays font disparaître les grosses coupures, afin de limiter la fraude et le blanchiment d’argent. Le Canada a renoncé au billet de 1000 $ en l’an 2000. L’Europe a tourné le dos au billet de 500 € en 2018. Pour leur part, les États-Unis n’impriment plus de billets de 1000 $ depuis 1945. 

Pour éviter la contrefaçon et prolonger leur durée, les billets sont devenus des petits prodiges technologiques qui coûtent cher. Au Canada, par exemple, chaque nouveau billet en polymère coûte 19 sous. Le pdg de MasterCard, Ajay Banja, affirme même que chaque pays dépense désormais de 0,5 à 1,5 % de son PIB rien que pour imprimer, distribuer et protéger ses billets. «Un montant qui serait mieux utilisé à d’autres fins», assure-t-il.(7)

À défaut de disparaître, l’argent se métamorphose. On voit ici le propriétaire de la boutique L’Imaginaire de Laurier Québec, Benoît Doyon, qui présente une planche d’anciens billets de 1 $.

Aux États-Unis, le célèbre billet vert est fabriqué avec du coton et du lin. Son coût de production est moins élevé que le billet en plastique, mais son espérance de vie ne dépasse guère cinq ans. Résultat? À chaque année, la Réserve fédérale américaine doit incinérer plus de 5000 tonnes de devises abîmées. Soit le poids d’environ 850 éléphants d’Afrique adultes.

Mine de rien, le billet vert se met pourtant au vert. Depuis 2012, plus de 90 % sont recyclés! À Philadelphie, ils sont utilisés comme combustible pour produire de l’électricité. En Arizona, on les transforme en isolant après les avoir réduits en miettes. Au Kansas, ils servent d’engrais… Pour une fois, l’argent a une odeur bien distinctive.(8)

L’argent du grand Satan

Non, la monnaie n’a pas dit son dernier mot. À travers le monde, on en dénombre encore au moins de 136 différentes. Un peu partout, la monnaie «nationale» reste d’ailleurs un sujet délicat. Très sensible. Au Canada, des citoyens se sont émus lorsqu’ils ont cru distinguer une feuille d’érable de Norvège sur les nouveaux billets, au lieu du sacro-saint érable à sucre. En Grande-Bretagne, la nouvelle coupure de cinq livres a soulevé la colère des vegan, parce qu’elle contient des traces de… graisse de mouton.

Et que dire de l’embarras de la réserve australienne, lorsqu’elle a constaté qu’elle venait d’imprimer 47 millions de nouveaux billets de 50 $ comportant trois fautes d’orthographe?

Sur un mode plus dramatique, le papier monnaie est au cœur du naufrage économique du Venezuela. Le Bolivar national est si dévalué, que la moindre transaction en «liquide» nécessite une montagne de billets. En 2016, une tasse de café au lait coûtait 0,75 bolivar. Deux ans plus tard, en juillet 2018, son prix avait bondi à 2 000 000 de bolivars. En route vers un taux annuel d’inflation de 1,2 million %, selon le Cafe con Leche Index, inventé en 2016 par l’agence économique Bloomberg.(9)

En 2009, la monnaie du Zimbabwe était aussi tombée bien bas. Souvent, il se révélait moins coûteux d’utiliser les billets comme papier de toilette, plutôt que de s’acheter du «vrai» papier de toilette.(10) Au plus fort de la crise, le pays a imprimé un billet de 100 000 milliards de dollars zimbabwéens. Un record inégalé.(11) 

Au faîte de sa gloire, à l’été 2014, même l’État islamique a tenu à frapper sa propre monnaie.(12) Le «califat» se vantait même de posséder «la monnaie la plus forte du monde», un dinar-or constitué à 91,5 % de métal précieux. Apparemment, il est importait peu que le cour de l’or soit fixé à Londres, par des courtiers «infidèles». Ou que sa valeur soit évaluée à 139 dollars américains... la monnaie du pays considéré comme le «grand satan». (13)

Un achat de 617 milliards $

Au Canada, l’évolution des transactions confirme le déclin de l’argent comptant. L’an dernier, à peine un quart des transactions ont été effectuées avec du papier-monnaie. Le chiffre atteignait 42 %, en 2011. De plus en plus, le «liquide» se limite à de petites transactions. Autour de 17,50 $, en moyenne.(14)

«À plus ou moins long terme, la monnaie va disparaître. En tous cas, son utilisation va beaucoup diminuer, prédit Mario Lavallée, professeur à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke. Je suis toujours étonné de voir mes étudiants payer leur café à la distributrice avec leur téléphone ou leur montre. Mais on ne renversera pas cette tendance. La seule certitude, c’est que le crime organisé va s’adapter. Vous n’avez qu’à regarder du côté de certaines cryptomonnaies.»

Un monde sans argent liquide? Peut-être. Après tout, même l’argent du Monopoly disparaît. Une nouvelle version du jeu fournit désormais une simili carte bancaire à chaque joueur. Une petite machine électronique se charge des transactions. Quand un joueur passe la case «Go», il n’a plus besoin de réclamer 200 dollars en salaire. La banque lui transfère l’argent sur sa carte. Grâce, à l’électronique, finie la comptabilité douteuse du joueur qui s’occupe de la banque! (15)

Il n’empêche. Gardez un œil sur les calculs, juste au cas où. En 2014, à la suite d’une faute de frappe, un courtier japonais avait acheté pour 617 milliards $ de titres [30 milliards de yens]. Pendant quelques instants, un vent de panique avait soufflé sur la bourse de Tokyo. On dit que l’erreur est humaine. Mais pour produire une gaffe aussi colossale, il fallait un petit coup de pouce électronique... (16)

Notes

(1) Rogoff Kenneth, The Curse of Cash, Princeton University Press, 2016.

(2) Stephen Gordon : «When the Government Comes for Your Cash, It Can Be Costly But Effective», National Post, 5 décembre 2016.

(3) «La grippe passe aussi par les billets de banque», Le Temps, 20 février 2013.

(4) «Sweden’s Push to Get Rid of Cash Has Some Saying, “Not so Fast”», The New York Times, 21 novembre 2018.

(5) «Thousands of Swedes Are Inserting Microships Under Their Skin», National Public Radio (NPR), 22 octobre 2018.

(6) «Americans Who Don’t Have a Bank Account at Lowest level Ever», US News & World Report, 23 octobre 2018.

(7) «Les billets de banque ont toujours la cote», Le Temps, 22 avril 2016.

(8) «Recyclage : le dollar a l’esprit très vert», L’Humanité, 6 janvier 2015.

(9) «Le remède peu orthodoxe du Venezuela contre l’hyperinflation», Le Monde, 28 juillet 2018.

(10) «Zimbabwe’s Trillion-Dollar Note : From Worthless Paper to Hot Investment», The Guardian, 14 mai 2018.

(11) Depuis, le 100 000 milliards $ du Zimbabwe est devenu un objet de collection. Sur les sites d’échanges en ligne, sa valeur moyenne tourne autour de 40 $.

(12) «Le retour du Dinar-or : quand l’État islamique frappait sa monnaie», Religioscope, août 2018.

(13) «Les fantasmes monétaires de Daesh», Le Point, 2 novembre 2015.

(14) www.paiements.ca

(15) «Going Plastic, British Monopoly Switches Cash Notes for Debit Cards», Agence France Presse, 24 juillet 2006.

(16) «Un trader rattrape une erreur colossale et évite un cataclysme financier», Le Figaro, 3 octobre 2014.

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L'ARGENT EN BREF

1,5 milliards

Nombre approximatif de billets de banque du Canada en circulation

17 jours

Temps de survie du virus de la grippe sur un billet de banque, dans les meilleures conditions.

17,53 $

Valeur moyenne d’une transaction effectuée avec de l’argent, au Canada, en 2018.

La comparaison

Poids d’un million $ en coupures de 20 $ : 50 kilos

Poids d’un million $ en coupures de 100 $ : 10 kilos

97 %

Proportion des billets de banque américains qui contiennent des traces de cocaïne.

14 280 milliards $

Valeur des dollars américains qui sont en circulation, à travers le monde.

37 000 milliards $

Valeur combinée de tout l’argent liquide en circulation, à travers le monde.

80 %

Proportion de tous les billets de banque américains qui sont des coupures de 100 $.

Sources : Paiements Canada, Banque du Canada, The Guardian, American Chemical Society.