La directrice financière de Huawei revient devant le juge

VANCOUVER - La directrice financière du géant chinois des télécoms Huawei a comparu mardi devant un tribunal canadien pour modifier les termes de sa liberté conditionnelle à Vancouver, au lendemain de la publication par la justice américaine des chefs d’inculpation motivant sa demande d’extradition.

L’annonce par l’administration de Donald Trump d’une longue série de chefs d’inculpation contre cette dirigeante et ce fleuron chinois a fait enrager Pékin: le gouvernement a accusé mardi les États-Unis de «visées politiques» dans cette affaire et pressé Ottawa de libérer Meng Wanzhou.

Washington poursuit Huawei et sa numéro 2 pour espionnage industriel et violations des sanctions américaines contre l’Iran.

Fille du fondateur du groupe de télécommunication, Mme Meng a comparu à Vancouver devant le juge William Ehrcke, de la Cour suprême de Colombie-Britannique, pour lui demander des aménagements aux termes fixés pour sa liberté conditionnelle, selon les médias présents dans la salle d’audience.

Mais le magistrat a d’abord tenu à revenir sur la demande d’extradition de Washington, transmise officiellement lundi au gouvernement canadien : il a fixé au 6 mars, et non plus au 6 février, l’audience au cours de laquelle la justice canadienne acceptera ou non de donner suite à la procédure américaine, ont rapporté les journalistes présents.

Ceci parce que le ministre canadien de la Justice, David Lametti, a jusqu’au 1er mars pour décider ou non d’autoriser cette procédure, ont relevé les avocats de la Couronne (accusation).

Arrêtée le 1er décembre à la demande des États-Unis, alors qu’elle était en transit à Vancouver, Mme Meng a obtenu dix jours plus tard une libération sous strictes conditions: la remise de ses documents de voyage, le dépôt d’une caution de 10 millions de dollars canadiens (6,6 millions d’euros), le port d’un bracelet électronique et l’obligation de demeurer dans une résidence surveillée et d’observer un couvre-feu.

Or, cinq parties s’étaient initialement portées garantes de la caution de 10 millions de dollars, dont un agent immobilier qui avait mis en garantie sa maison, dont il estimait alors la valeur à 1,8 million de dollars. Mais selon la défense de Mme Meng, la valeur de cette demeure a été réévaluée à la baisse entre-temps et il a donc été proposé au juge de déposer de l’argent comptant pour combler cette différence, selon les médias présents.

Le juge a alors ajourné la séance pour réfléchir à cette proposition. S’il devait la rejeter, la directrice financière de Huawei retournerait derrière les barreaux jusqu’à sa prochaine comparution, le 6 mars.

«État de droit»

L’arrestation de Mme Meng par le Canada a créé une crise diplomatique sans précédent entre Ottawa et Pékin, alors que les deux pays avaient lancé des «discussions exploratoires» en vue d’un traité de libre-échange.

Les autorités chinoises ont depuis arrêté deux Canadiens, tandis qu’un tribunal chinois a condamné à mort un troisième, mais Pékin assure que ces mesures sont sans lien avec l’affaire Huawei. «Nous faisons face à une situation difficile avec la Chine», a reconnu mardi la ministre canadienne des Affaires étrangères, Chrystia Freeland.

Le premier ministre Justin Trudeau a pour sa part répété mardi que le Canada était «un État de droit».

«Nous obéissons à notre système de justice, (qui est) un système de justice indépendant et rigoureux. Et on va s’assurer (...) de respecter nos engagements internationaux», a-t-il souligné en arrivant au Parlement d’Ottawa.

Concrètement, la justice canadienne ne doit pas se prononcer sur le fond de l’affaire, mais seulement juger si la demande des États-Unis respecte les conditions du traité d’extradition liant les deux alliés nord-américains.

Selon le dossier d’accusation présenté lundi, le ministère américain de la Justice a retenu treize chefs d’inculpation, liés à des violations des sanctions américaines contre l’Iran, à l’encontre de Huawei et de sa directrice financière. Il a également inculpé deux filiales de Huawei pour vol de secrets industriels du groupe de télécoms américain T-Mobile.

Dans un communiqué transmis à l’AFP, Huawei s’est déclaré «déçu» et a démenti avoir commis le moindre méfait. Le numéro 2 mondial des smartphones a dit n’avoir «pas connaissance d’actes répréhensibles de la part de Mme Meng et est persuadé que les tribunaux américains aboutiront à la même conclusion».

Très remonté, le ministère chinois des Affaires étrangères a fermement dénoncé mardi les «visées politiques et les manipulations politiques» derrière les accusations américaines.

Le Canada doit gérer cette crise diplomatique sans son ambassadeur à Pékin, congédié ce week-end par Justin Trudeau pour avoir notamment déclaré que ce serait «très bien pour le Canada» si Washington renonçait à demander l’extradition de Mme Meng. «Il y a urgence pour le gouvernement de remédier à cette situation» et de nommer un nouvel ambassadeur, a concédé la ministre Chrystia Freeland.