L'instabilité identitaire et la quête de virilité dans une société changeante pourraient être plus importants que l'aspect religieux dans le processus de radicalisation.

La dimension viriliste du djihadisme

Pour le professeur Denis Jeffrey, de la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université Laval, le djihadisme du groupe armé État islamique comporte une forte dimension viriliste et une marginalisation qui jouent un rôle important dans le processus de radicalisation menant à la violence.
M. Jeffrey, qui a lancé cet été le livre Jeunes et djihadisme. Les conversions interdites aux Presses de l'Université Laval, a abordé cette question dans une conférence qu'il donnait jeudi en collaboration avec le département de criminologie de l'Université Laval et l'Observatoire sur la radicalisation et l'extrémisme violent.
Traçant un parallèle entre les djihadistes de l'État islamique et les tueurs scolaires comme les auteurs de la tuerie de Columbine, M. Jeffrey a indiqué que l'instabilité identitaire et la quête de virilité dans une société changeante étaient des éléments importants du processus de radicalisation. Des éléments qui seraient même plus importants que l'aspect religieux. «Souvent, avant d'adhérer à l'État islamique, les jeunes qui se radicalisent ne sont même pas des musulmans fervents et pieux, mais davantage des personnes "en quête"», a-t-il indiqué d'entrée de jeu.
Le professeur rappelle que l'un des tueurs de Columbine, Dylan Klebold, avait écrit que les gens se moquaient de lui, qu'il détestait son apparence et qu'il souhaitait «faire payer» certains élèves de son école et aborde le cas du Montréalais Wassim Boughadou, arrêté et soupçonné d'actes terroristes. «Il est né et a grandi à Montréal, mais s'est toujours senti stigmatisé, comme s'il n'était pas chez lui. Tant les terroristes de l'État islamique que les tueurs scolaires se sentent rejetés, se marginalisent et s'auto-excluent, ils se sentent persécutés et persécutent, ils amplifient les frustrations et le refus d'autrui», poursuit-il.
Ces jeunes verraient aussi les libertés des autres comme une perte de repères et vivraient une «blessure de virilité». «Ils sont désorientés par la nouvelle culture égalitaire et, en Europe et au Canada, plusieurs jeunes hommes issus de l'immigration maghrébine rencontrent quasi quotidiennement des situations qui les rabaissent, les dévalorisent et les condamnent à l'impuissance», ajoute M. Jeffrey. 
Le non-accès aux femmes, l'incapacité à trouver un emploi et l'échec scolaire sont quelques-uns des facteurs causant la «blessure de virilité», des éléments qui s'ajoutent à l'abstinence sexuelle dans la culture musulmane. «L'État islamique propose à ces jeunes de restaurer une identité basée sur l'identité patriarcale et leur promet une épouse et des esclaves sexuelles. Ils peuvent aussi voir de la virilité dans le sacrifice de soi des djihadistes. Cet aspect n'est d'ailleurs pas le propre des djihadistes, on retrouve également des éléments de la question du flottement identitaire et de la perte des repères masculins dans l'adhésion à des gangs de rue», fait remarquer M. Jeffrey.
«Cette perspective viriliste ou machiste vient du fait que les moeurs aient changé très rapidement après des centaines de milliers d'années de patriarcat. Il faudra encore quelques générations avant que tous s'y habituent, et quelques centaines d'années pour que la terre entière s'y fasse», a expliqué le professeur au Soleil après sa conférence. «Nous, au Québec, je crois que nous sommes des précurseurs et qu'il nous est plus facile de comprendre cette situation. En France, où le patriarcat est plus présent, on saisit moins bien cette notion», conclut-il.