Selon le professeur André C. Drainville, nos sociétés n’auront jamais eu une relation aussi critique par rapport aux grands enjeux mondiaux.
Selon le professeur André C. Drainville, nos sociétés n’auront jamais eu une relation aussi critique par rapport aux grands enjeux mondiaux.

La COVID ne changera pas le monde, sauf que…

Mondialisation. Le mot désignant une réalité jusqu’ici incontournable fait désormais peur à bon nombre de gens. Selon André C. Drainville, professeur titulaire au département de sociologie de l’Université Laval qui s’intéresse entre autres à l’histoire de la mondialisation et aux relations internationales, nos sociétés n’auront jamais eu une relation aussi critique par rapport aux grands enjeux mondiaux.

Q François Legault, dans plusieurs de ses points de presse, a préconisé, par exemple, l’achat local et la mise en place d’une industrie médicale pour répondre à nos besoins. Est-ce que la pandémie pourrait faire naître un certain nationalisme économique ou un «repli sur soi» dans la province?

R Tout d’abord, il faut faire attention quand on parle de mondialisation comme ouverture et de nationalisme comme fermeture ou «repli sur soi». Parce que la mondialisation, c’est aussi une structure de pouvoir qui enferme certains groupes et qui en libère d’autres. La mondialisation du 19e siècle, ça a ouvert beaucoup de choses, mais ça a aussi enfermé les femmes dans leur maison. Le nationalisme, quant à lui, ce n’est pas nécessairement un repli sur soi, c’est aussi une façon d’interagir avec le monde. 

La pandémie pourra amener un changement, mais pas à partir de rien. L’achat local dont on parle tant au Québec actuellement est une expression du nationalisme québécois et c’est la tendance lourde. Depuis quelques années, le nationalisme au Québec se veut très inclusif de l’achat local. Il se pose des questions sur la production locale : comment on peut travailler la terre? Qu’est-ce qu’on peut faire en termes de fromage? Cette tendance-là du respect de la localité n’est pas dépendante de ce qu’on vit maintenant, mais, puisqu’elle précède la pandémie, elle pourrait facilement être reconduite, voire amplifiée. 

Maintenant, si on transpose la question au sujet de la production de matériel médical, c’est plus compliqué. La production de médicaments, les productions biochimiques et même la production pétrolière sont tellement intégrées à la mondialisation que, au mieux, les politiciens pourront négocier une filiale de Pfizer à Drummondville. Mais ils pourront négocier seulement des conditions idéales pour Pfizer avec, par exemple, la condition que le brevet de Pfizer, au Canada, dure un maximum de 20 ans. Les droits sur le médicament retourneront aux États-Unis ensuite. Donc, au final, qu’est-ce qu’on gagne exactement? Pas grand-chose. 

Q Est-ce que ce nationalisme économique pourrait alors transparaître dans les boîtes de scrutin? Est-ce qu’au Québec la pandémie pourrait raviver un certain indépendantisme? 

R En fait, qui dit «localité» dit aussi «rapports de pouvoir un peu plus intimes» donc des rapports de proximité plus critiques. On le voit actuellement dans le milieu de la santé. Socialement, on est plus critiques par rapport aux médecins. On se dit : «ben là, les médecins qui gagnent 400 000 $ par année, qui travaillent à côté de nous et qui font un travail complémentaire à celui des infirmiers, des infirmières et des préposés aux bénéficiaires dans un système de santé publique, est-ce que c’est normal?» Le concept de localité fait en sorte qu’on devient plus critiques par rapport à ce type de privilèges. Au niveau politique, c’est surtout de cette façon-là que ça peut se transposer. 

Q Dans un contexte de mondialisation comme aujourd’hui, comment envisage-t-on la sortie de crise? 

R Un exemple radical, c’est la peste bubonique au 14e siècle qui s’inscrit dans une histoire de mondialisation. La peste, qui venait d’Asie du Sud, a tué le tiers de la population européenne. La trajectoire de la peste, c’était la route de la soie. Elle s’est transmise à l’époque comme un voyageur aujourd’hui l’aurait amené à l’aéroport de Montréal. La peste a provoqué un changement fondamental dans l’histoire. Ça nous ramène à des grands ordres, mais la peste est un élément important de la fin du féodalisme et du début du capitalisme en Europe. Évidemment, cette transformation majeure est passée par des révolutions paysannes, mais on peut dire que la peste a catalysé cette transformation. 

Q Si on suit cette logique, est-ce que la COVID-19 pourrait nous mener vers la fin d’une certaine forme de capitalisme, sachant qu’une réflexion était déjà entamée à cause de la crise environnementale? 

R (rires) La réponse courte, c’est non. On parle de grands ordres comme le capitalisme millénaire, etc. Moi je préfère penser en termes de capitalisme réellement existant. On se fait toujours une grande histoire avec le capitalisme que rien ne peut accoter. Il faut regarder comment le capitalisme se traduit ici, celui devant lequel on peut faire quelque chose. Je pense que la pandémie, ici, ne mettra pas fin au capitalisme. Mais elle va très certainement porter une critique sur l’organisation du travail en santé publique, sur les coupures majeures qui ont été faites en santé par le dernier gouvernement libéral. Ça questionnera toute l’organisation du monde médical corporatif comme il est présentement. Au final, c’est la manière d’exister du capitalisme qui va être remise en cause.