La couverture ambulancière gérée «à l’aveugle»

Le CIUSSS de la Capitale-Nationale ne possédait en 2017-2018 aucun critère de performance ni les données requises pour établir le nombre d’ambulances nécessaires sur le territoire, soutient le syndicat des paramédicaux. Et rien n’indique que la situation a changé. Les ambulanciers dénoncent cette façon de faire «à l’aveugle», qui contrevient à une entente dont le CIUSSS est pourtant partie prenante.

«Notre constat, c’est qu’il n’y a pas de données probantes», lance d’entrée de jeu, Jonathan Beaupré, vice-président de l’Association des travailleurs du préhospitalier (ATPH), à la lumière des informations obtenues. Depuis plusieurs mois, son syndicat dénonce le manque d’ambulances, qui cause des délais de réponse importants aux appels prioritaires et crée une surcharge de travail pour les ambulanciers. 

Pire encore, l’ATPH juge que la situation met des vies en danger. La découverture ambulancière aurait même causé la mort de deux patients en décembre et janvier, a déjà allégué le syndicat. 

À la fin de la dernière année, Le Soleil rapportait la fin tragique de Lisette Deslauriers, 70 ans, décédée cinq jours avant Noël dans le stationnement de l’Hôpital Chauveau, possiblement des suites d’une crise cardiaque. Elle a été forcée de se rendre à l’hôpital par ses propres moyens à cause du manque allégué d’ambulances. À l’époque, le président de l’ATPH, Frédéric Maheux, estimait que la dame «n’avait pas eu toutes les chances de s’en sortir».

Au cours des derniers mois, des demandes faites par le syndicat en vertu de la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics révèlent plusieurs faits troublants sur la gestion des ambulances à Québec. 

Dans une réponse envoyée en mai, le Centre de communication santé des capitales (CCSC), qui gère par contrat les appels ambulanciers au 9-1-1, explique ne pas avoir reçu du CIUSSS «les critères de performances déterminés par le ministre». Pourtant, l’entente de gestion et d’imputabilité 2017-2018 — la seule dont Le Soleil a pu obtenir copie — signée entre les parties prévoit que le CIUSSS doit s’assurer du respect de ces mêmes critères. De toute évidence, ils sont toujours inexistants en regard de la réponse obtenue.

Extraction impossible

La demande d’accès visait aussi des paramètres de gestion exigés par le CIUSSS, énumérés en annexe de l’entente, lui permettant d’évaluer la performance ambulancière. Parmi la quinzaine réclamée, il y a notamment la fréquence où aucune ambulance n’est disponible; le nombre d’appels, par priorité, où la clientèle a patienté au-delà des délais prescrits; et le délai moyen de réponse pour chaque priorité d’appel.

Ces informations n’ont jamais été fournies au CIUSSS parce qu’elles ne sont pas compilées, répond le Centre de communication santé. Il justifie cette absence de données du fait que le système d’extraction des renseignements «ne comprend pas les fonctionnalités requises pour consigner électroniquement» certaines données.

D’autre part, le CCSC admet «qu’aucun rapport annuel ou autre document contenant de telles informations n’a été produit pour ces années».

L’organisme conclut que le traitement de la demande faite par le syndicat «serait susceptible de nuire aux activités de l’organisme» en raison de la charge de travail demandée. L’ATPH est en appel de cette réponse auprès de la Commission d’accès à l’information.

Dans l’entente consultée, il est indiqué que l’engagement du CCSC à fournir les informations demandées est tributaire «du fait que le CCSC doit pouvoir disposer de l’extracteur de données». Le transfert des données devait se faire au début de 2018. Il n’a jamais commencé.

À la petite semaine

La conclusion du syndicat est simple : la couverture ambulancière de la région de Québec est gérée à la petite semaine. «On signe une entente de gestion. On exige le respect de critères de performance, sans jamais les fournir. On demande des données qu’on ne peut extraire. Je pense que la population mérite mieux que des statistiques faites sur une débarbouillette», affirme M. Beaupré.

«Notre personnel est à bout de souffle, on a l’impression que la morbidité est en hausse à cause de la découverture ambulancière et on ne nous fournit pas les statistiques qui nous permettraient de connaître, chiffres à l’appui, les besoins réels. Tout ce qu’on fait, c’est faire des ajouts ponctuels. C’est toujours trop peu, trop tard, soutient M. Maheux. Cette année, 8000 heures supplémentaires d’ambulance ont été autorisées. Ça peut paraître beaucoup, mais c’est seulement une ambulance 24 heures sur 24, toute l’année.»

«Ce n’est pas une couverture ambulancière, c’est une réaction ambulancière», renchérit son vice-président. Jonathan Beaupré propose même de faire pour le service ambulancier ce que les autorités ont appliqué au domaine incendies. «Le gouvernement a obligé les municipalités à adopter un plan de couverture de risque en sécurité incendie. On n’a jamais entendu dire qu’on allait mettre un incendie en attente parce qu’il n’y a plus de pompiers. Ça donne l’impression que les biens matériels sont plus importants que la santé humaine», se désole-t-il.