Robert (prénom fictif) vit dans les rues de Montréal depuis plus de 10 ans. Été comme hiver, il dort à l’extérieur, là où il peut. À 77 ans, il n’a ni domicile fixe, ni parent connu, ni conjointe, ni enfant.

La Cour supérieure rejette la demande du CHUM qui voulait héberger de force un itinérant de 77 ans

Le Centre hospitalier universitaire de Montréal (CHUM) a échoué dans sa tentative de faire héberger de force un itinérant de 77 ans qu’il estimait inapte à consentir. La Cour supérieure a donné raison au septuagénaire, un lecteur boulimique qui a fait des études poussées et qui a passé 40 ans au service du même employeur, mais qui a fait le choix de vivre dans la rue.

Robert (prénom fictif) vit dans les rues de Montréal depuis plus de 10 ans. Été comme hiver, il dort à l’extérieur, là où il peut. À 77 ans, il n’a ni domicile fixe, ni parent connu, ni conjointe, ni enfant. Ses comportements sont «souvent à la marge de l’acceptable», note le juge Michel Yergeau. Son hygiène corporelle laisse à désirer et lui ferme des portes. La tendance du vieil homme à la «prodigalité» (ou générosité excessive) au bénéfice de personnes plus jeunes que lui n’est pas non plus sans inquiéter, mentionne encore le juge Yergeau. Robert est également atteint d’un «syndrome de thésaurisation compulsive» qui le pousse à accumuler des objets inutiles.

Le 2 mai dernier, au cours de la nuit, Robert est victime d’une brutale agression qui le laisse gisant dans la rue jusqu’à ce que des policiers le remarquent. Il est hospitalisé au CHUM pour une fracture du fémur. 

«L’âge aidant, l’homme apparaît vulnérable aux aléas que la vie dans la rue lui réserve», observe le juge.

D’un autre côté, note le magistrat, Robert est un homme instruit qui s’exprime «avec aisance et clarté». Titulaire d’un baccalauréat ès arts, il passe quelques années à voyager avant de poursuivre des études en philosophie à la maîtrise, puis au doctorat. Entre 1972 à 2012, il travaille comme manœuvre et comme cadre dans une fabrique. 

«Au cours de son témoignage, il porte attention aux questions qu’on lui pose, demande au besoin de les préciser et y répond de façon calme et ordonnée dans un français dont la qualité le démarque. Il est cohérent lorsqu’il répond, autant aux questions de son avocat qu’en contre-interrogatoire. Il ne manifeste pas de confusion même si le débit est un peu ralenti», souligne le juge Michel Yergeau, 

Lecteur boulimique

Robert mentionne avoir toujours été et être encore un lecteur boulimique, «Ce n’est pas parce qu’on est itinérant qu’on ne lit pas Le Monde diplomatique, Le Figaro, Le Devoir ou le New York Times, répond-il à une question de son avocat», rapporte le juge Yergeau. 

Le vieil homme dit bien connaître les aléas de la vie d’itinérant et refuse de se priver de la liberté que cette vie lui procure. Il n’a aucun problème de consommation et n’a recours à aucun antidépresseur, antipsychotique ou stabilisateur de l’humeur. «Il doit néanmoins prendre des médicaments reliés, entre autres, à une hernie hiatale, une hyperplasie bénigne de la prostate et à une cirrhose secondaire à une hépatite C non traitée», mentionne le juge.

Placé, mais libre

Après avoir obtenu son congé du CHUM et à la suite d’une ordonnance provisoire d’hébergement, Robert est placé dans un centre d’hébergement le 11 juillet. Il y vit encore, dit s’y plaire tant qu’il demeure libre de ses allées et venues, mais refuse qu’on l’oblige à y demeurer.

Pour la gériatre du CHUM qui a témoigné, Robert présente une déficience cognitive majeure mixte (vasculaire et Alzheimer) qui le rend inapte en raison de son absence de jugement et d’autocritique. Selon elle, le défendeur «ne prend pas la mesure des problèmes de santé qui l’affectent et ne comprend pas les risques inhérents au fait de retourner à l’itinérance plutôt que d’avoir un toit sur la tête et des préposés autour de lui pour assurer la prise des médicaments, rappeler les règles d’hygiène et préparer les repas».

Le psychiatre appelé à témoigner en défense estime pour sa part que Robert ne montre aucun signe de la maladie d’Alzheimer, pas plus qu’il ne présente de signes précurseurs d’une dégénérescence neurocognitive qui permettent de diagnostiquer un trouble neurocognitif majeur. Le médecin attribue plutôt les choix de vie particuliers de Robert «à une personnalité excentrique et marginale qui l’aura mené vers une vie solitaire».

Le juge Michel Yergeau est d’avis que le Tribunal doit rejeter la demande d’autorisation d’hébergement du CHUM. «Mais cette conclusion découle évidemment d’un instantané pris à l’intérieur d’un cas qui ne cessera pas d’évoluer, nuance-t-il. L’état général du défendeur pourrait se dégrader, ses capacités cognitives se réduire, ses forces l’abandonner. Si [Robert] demeure aujourd’hui apte à faire des choix en matière de soins et que le moment n’est pas venu de décider à sa place, la situation pourrait changer s’il devait s’avérer qu’il est atteint d’Alzheimer.»