Les Innus de Pessamit s’inquiètent du fait qu’Hydro-Québec a décidé de rehausser le niveau du réservoir Manicouagan et de lui faire dépasser, pour la première fois depuis 1985, la barre des 354 mètres.
Les Innus de Pessamit s’inquiètent du fait qu’Hydro-Québec a décidé de rehausser le niveau du réservoir Manicouagan et de lui faire dépasser, pour la première fois depuis 1985, la barre des 354 mètres.

La Cour ferme le robinet d’Hydro-Québec

Isabelle Mathieu
Isabelle Mathieu
Le Soleil
Hydro-Québec ne doit pas augmenter le niveau d’eau du réservoir Manicouagan, ordonne la Cour supérieure, au moins jusqu’au procès en septembre qui déterminera si un rehaussement constitue une menace pour l’environnement.

Luc Labrie est un Innu de Pessamit, communauté d’environ 2000 personnes située à 54 km au sud-ouest de Baie-Comeau, sur la Côte-Nord. Comme plusieurs résidents du village, il fréquente les abords du réservoir Manicouagan pour pêcher et chasser. Luc Labrie possède un campement près de l’immense réservoir large de 45 kilomètres.

Depuis le printemps 2017, Luc Labrie et le Conseil des Innus de Pessamit mènent un combat judiciaire contre Hydro-Québec. Ils s’inquiètent du fait qu’Hydro-Québec a décidé de rehausser le niveau du réservoir Manicouagan et de lui faire dépasser, pour la première fois depuis 1985, la barre des 354 mètres. Selon les Innus, la société d’état veut ainsi atteindre ses objectifs d’exportation d’électricité.

Le niveau du réservoir Manicouagan dépend principalement de la quantité de pluie et de neige qui l’alimente et de la demande d’énergie sur l’ensemble du territoire. Un évacuateur de crues sur le barrage permet à Hydro-Québec de régulariser le niveau d’eau du réservoir.

Selon les Innus, le maintien du réservoir à un niveau plus bas depuis plus de trois décennies a permis à la flore et à la faune de se développer. Un rehaussement menace clairement la nature, soutiennent-ils, en ajoutant que l’érosion des berges est déjà commencée.

Jusqu’en mars dernier, Hydro-Québec avait accepté de ne pas rehausser le niveau du réservoir au-delà de 354 mètres. Elle a depuis changé d’idée. La société d’état propose d’informer périodiquement les Innus du niveau du réservoir. C’est ce changement de ton qui a poussé les Innus à réclamer une injonction interlocutoire.

Le juge Daniel Dumais de la Cour supérieure entendra le procès sur le fond à partir du 14 septembre. Le débat s’annonce chargé, avec une trentaine de pièces et rapports d’expertise et des allégations de violations à quatre lois environnementales.

Dans l’attente, le tribunal estime avoir assez d’éléments pour accorder une injonction interlocutoire qui oblige Hydro-Québec, pour les deux prochains mois, à conserver le statu quo.

«À ce stade-ci, on ignore ce que sera le jugement final. Le débat reste à faire, rappelle le juge Dumais, dans sa décision du 14 juillet. Mais il semble assez clair que si les demandeurs (les Innus, N.D.L.R.) convainquent la Cour d’imposer une limite de hauteur au réservoir, il y aura des dommages non quantifiables advenant que ce seuil soit dépassé d’ici la décision. Il ne s’agit pas simplement de vider une cuve de métal remplie d’eau. Un jugement final ne pourra remettre tout en ordre, comme si de rien n’était.»

En 2016, Hydro-Québec disait pouvoir atteindre en trois ans la cote maximale d’exploitation du barrage, soit 359.66 mètres. Ses intentions quant au rehaussement du niveau de l’eau ne sont toutefois pas limpides, constate le tribunal.

La Cour supérieure souligne dans sa décision à quel point le réservoir Manicouagan est «un outil essentiel dans la gestion de la demande et de la sécurité énergétiques». Le tribunal se dit conscient que la gestion du réseau électrique incombe à Hydro-Québec. «Elle doit voir à l’intérêt de l’ensemble des Québécois, rappelle le juge Dumais. Mais un fait demeure. On n’a jamais atteint un niveau de 356 mètres depuis 35 ans.»

Ce n’est pas la première fois qu’Hydro-Québec se fait dire par la Cour supérieure de cesser de remplir le réservoir Manicouagan. En juillet 2017, le juge Serge Francoeur avait donné raison au Conseil des Innus de Pessamit et ordonné à la société d’état de garder le niveau d’eau inchangé.