Toute la famille de Farouk Cheikha se trouve au Liban, le pays a déclaré l'état d'urgence après des explosions qui ont fait des ravages à Beyrouth.
Toute la famille de Farouk Cheikha se trouve au Liban, le pays a déclaré l'état d'urgence après des explosions qui ont fait des ravages à Beyrouth.

La communauté libanaise de Québec «endeuillée»

Myriam Boulianne
Myriam Boulianne
Le Soleil
«Allô Farouk, comment vas-tu? Est-ce que ta famille est en sécurité?» Depuis la tragédie de mardi, Farouk Cheikha, dont toute la famille est au Liban, ne compte plus les appels et les courriels qu’il reçoit. Dans son bureau, il regarde en continu les vidéos de la double explosion sur son cellulaire. «Je n’en crois pas mes yeux.»

Plus de 24 heures après le drame, le propriétaire des boutiques Cheikha est toujours «sous le choc». «Quand j’ai su qu’il y avait eu une explosion à Beyrouth, ma première réaction, ça a été de prendre le téléphone», lance-t-il.

L’homme se souvient. Il est arrivé au Québec le 1er mars 1976. Il s’est réfugié ici après avoir vécu les débuts de la guerre du Liban (1975-1990). «Je n’ose plus y retourner.» Il a vécu la guerre une fois, il ne la vivra pas une deuxième fois. «Le peuple libanais fuit le Liban», se désole-t-il.

Pamela Bou Malhab, infirmière au CIUSSS de la Capitale-Nationale, a appris la nouvelle alors qu’elle était en vacances en Ontario avec sa famille. «J’étais en train de payer le stationnement quand j’ai eu un message sur WhatsApp. Ma vie a comme été sur pause», se souvient-elle.

Elle et son mari ont visionné les nombreux vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux jusqu’à tard mardi soir. «On a réécouté les mêmes vidéos maintes fois. On n’arrivait pas à y croire. On était sûr qu’il y avait un montage, que c’était truqué.»

Tout comme Farouk, Pamela a immédiatement contacté ses proches. «Ma mère avait déjà fait ses valises. Depuis la guerre, elle est toujours prête au cas où elle doit se réfugier à un endroit plus sécuritaire. C’est devenu son modus operandi.»

Infirmière de profession, Pamela demeure préoccupée par la situation des hôpitaux à Beyrouth, dont plusieurs ont été détruits lors de l’explosion. «Les hôpitaux étaient déjà en manque de matériel médical et de personnel depuis les dernières crises. On me dit qu’à présent, les gens doivent recevoir des soins sur le trottoir. La population est démunie dans tous les sens du terme.»

Quant à Maha Ahmad Hassoun, doctorante à l’Université Laval, mais qui réside présentement à Tripoli, ville située à 70 km au nord de Beyrouth, elle n’a pas dormi depuis les dernières 24 heures. Lorsqu’elle a su pour l’explosion, cette dernière a d’abord pensé à un attentat. «On était certain que c’était un bombardement de la part des Israéliens.» 

Comme plusieurs autres, elle a pris le téléphone et appelé son frère et ses amis qui demeurent à Beyrouth. Heureusement, tous sont sains et saufs. «Je ne peux même pas imaginer les gens qui sont encore en train de chercher leurs proches, qu’ils soient sous les décombres ou perdus en mer. »

En colère contre le gouvernement

Selon les autorités libanaises, 2700 tonnes de nitrate d’ammonium stockées dans l’entrepôt du port de Beyrouth seraient à l’origine de la double explosion. Une version officielle que Maha et plusieurs de ses proches ont du mal à croire. «Tout le monde est en colère contre le gouvernement. On doute très fort que la thèse de l’explosion émise par les autorités soit vraie. On nous cache quelque chose», croit Maha, toujours à la recherche de réponses.

Le Koweït a déjà fait parvenir de l’aide médicale. La France, la Tunisie et l’Iran, entre autres, s’apprêtent à en envoyer. Quant au Canada, Justin Trudeau a écrit «On est prêt à vous aider» sur Twitter, sans commenter davantage sur un plan d’aide concret. Mais la doctorante craint que les aides internationales annoncées ne parviennent pas aux victimes.

«On ne fait plus confiance à cette classe politique. On est trop habitué à ce qu’ils soient corrompus.»

Pamela abonde dans le même sens. «Ça a été la goutte qui a fait déborder le vase», estime-t-elle, faisant allusion à l’instabilité politique de son pays en plus de la crise de la COVID-19. «Depuis octobre, les malheurs s’acharnent sur le pays.»

Rappelons qu’en octobre 2019, un million de Libanais étaient descendus dans les rues pour dénoncer une crise économique sans précédent et exiger la démission d’un gouvernement qu’ils estiment «corrompu». Malgré le départ du premier ministre et de son gouvernement, les changements ne sont toujours pas visibles pour la population.

«Plus je vieillis, plus je vois ce qui se passe au Liban et moins j’ai d’espoir», affirme celle qui vit au Québec depuis 12 ans. «Les gens sont dans la rue, mais personne ne les écoute. Aujourd’hui, je ne vois pas la lumière au bout du tunnel.»

Elle voit toutefois d’un bon œil l’entraide qui découle de l’événement de mardi. «Ça ne fait même pas 24 heures et on voit déjà des groupes d’entraide sur les réseaux sociaux. Les gens offrent leur logis ou de la nourriture. Ce qui peut sauver le Liban aujourd’hui, c’est cet esprit de solidarité», conclut-elle.

Le gouvernement fédéral a annoncé, mercredi soir, qu'il fournira 5 millions $ en aide humanitaire pour soutenir le peuple libanais.

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