En 2015, Jean-Paul Boily emménage dans un immeuble patrimonial de briques rouges et blanches situé au 280, rue Saint-Jean, qui appartient aux Immeubles Murray. L’année suivante, les touristes commencent à débarquer.
En 2015, Jean-Paul Boily emménage dans un immeuble patrimonial de briques rouges et blanches situé au 280, rue Saint-Jean, qui appartient aux Immeubles Murray. L’année suivante, les touristes commencent à débarquer.

La chute d’un «magnat» du Airbnb à Québec [VIDÉO]

Un après-midi ensoleillé de juillet 2018, Jean-Paul Boily marche sur un trottoir du quartier Montcalm, à Québec, lorsqu’il aperçoit une Ferrari noire se garer brusquement sur le boulevard René-Lévesque.

Boily, qui souffre d’un trouble anxieux sévère, tressaille en reconnaissant l’homme au volant. C’est Frédéric Murray, son ex-propriétaire de l’immeuble où il habitait sur la rue Saint-Jean.

Murray débarque de sa voiture. Sur le trottoir, il suit son ex-locataire et l’engueule. Au coin de l’avenue Bourlamaque et René-Lévesque, Boily tente de se réfugier dans un dépanneur. Mais Murray tient la porte pour l’en empêcher. Puis, il empoigne Boily par le cou. Et il le relâche.

Captées par la caméra de surveillance du dépanneur, les images de l’agression ont été diffusées le 22 janvier à la Cour municipale de Québec et obtenues par Le Soleil. Ce jour-là, Frédéric Murray a plaidé coupable à une accusation de voies de fait simples contre Boily. 

L’histoire pourrait s’arrêter là en attendant que le juge prononce la sentence de Murray mardi et décide s’il mérite un dossier criminel. Sauf que cette histoire en cache une plus vaste : celle d’un investisseur immobilier qui se voyait devenir un «magnat» du Airbnb à Québec, selon un ancien associé, mais qui a trouvé sur son chemin un locataire révolté. 

Grand, musclé, le toupet sur le côté, Frédéric Murray, 36 ans, est comptable agréé et investisseur immobilier. Sur Instagram, ce passionné de voitures aime publier des photos de lui avec des chars de luxe : un Cadillac Escalade noir, une Ferrari noire, une Lamborghini plaquée à son nom. Souvent, on le voit sous le soleil de West Palm Beach, où il pose devant le garage de sa résidence secondaire ou se prélasse dans un bain à remous. 

Jusqu’en octobre 2018, Frédéric Murray a été copropriétaire des Immeubles Murray inc., une entreprise familiale qui possède, selon Murray, environ une centaine de logements, notamment dans le Vieux-Québec et les quartiers Saint-Jean-Baptiste, Montcalm et Saint-Sacrement. 

Selon le Registre des entreprises, le père de Murray — qui est retraité à Mont-Joli — est aujourd’hui le seul propriétaire de l’entreprise. À la cour municipale, Frédéric Murray a dit au Soleil qu’il a été «tassé» des actionnaires de la compagnie à la suite d’une pétition de faillite déposée par un ex-associé. Maintenant, Frédéric Murray affirme qu’il «aide à la gestion» des Immeubles Murray. 

Des touristes dérangeants

À Québec, l’entreprise immobilière a aussi accompli un exploit particulier : elle est une des championnes des constats d’infraction remis aux propriétaires de logements loués en Airbnb. 

Jean-Paul Boily en sait quelque chose. En 2015, ce frêle quadragénaire aux vêtements amples emménage dans un immeuble patrimonial de briques rouges et blanches situé au 280, rue Saint-Jean, qui appartient aux Immeubles Murray. L’année suivante, les touristes commencent à débarquer. 

À n’importe quelle heure, des Américains, des Asiatiques, des Européens poussent la porte d’entrée privée de Jean-Paul Boily, et roulent leurs valises dans le couloir. Dans son annonce Airbnb, Frédéric Murray fournit l’adresse de Jean-Paul Boily aux visiteurs, si bien que ceux-ci croient qu’ils logent dans l’appartement de Boily.

«À un moment donné, raconte Jean-Paul Boily, il y a même un Japonais qui ne comprenait rien et qui m’a dit : “C’est correct, prenez votre temps pour faire le ménage, on va s’installer après.” J’étais chez moi!»

La nuit aussi, les voyageurs cognent chez Boily, réveillé en sursaut par son chien qui jappe. Souvent, le locataire va lui-même reconduire les voyageurs dans un appartement loué en Airbnb à l’arrière de l’immeuble, et il les aide à porter leurs valises. 

Durant l’été, le roulement est élevé. Des touristes restent moins de 24 heures et sont remplacés par d’autres qui toquent eux aussi chez Jean-Paul Boily. Certains font la fête jusqu’à tard le soir. Ils bavardent et rigolent à gorge déployée. 

Jean-Paul Boily n’est pas le seul à perdre patience. Un soir, Patricia*, une ex-locataire de l’immeuble, se plaint à Frédéric Murray. Dans un échange de textos auquel elle nous a donné accès, elle écrit à Murray : «Première fois que je me plains d’un [visiteur] Airbnb. Mais là, il m’empêche de dormir, me réveille. S’il est encore [là] à soir, je me gêne pas pour cogner dans le mur.»

À l’été 2016, les tensions sont vives entre Murray et plusieurs locataires de l’immeuble. Un ancien locataire, Nicolas Bérubé, nous montre un échange de textos corsé entre lui et Frédéric Murray, dans lequel ce dernier est assez explicite, lorsqu’il répond qu’il n’est «pas à l’aise de perdre 3000 [$] par mois en vous gardant locataire». (1) 

Puis, Frédéric Murray ajoute une menace : «Avant le 31 décembre, tu recevras une lettre que je reprends ton appartement pour [un] membre de ma famille. [...] J’te jure, la lettre tu vas [l’] avoir. Va voir sur le site [de la] Régie, c’est légal. Et [c’est] pas la première fois que je le fais. [...] Feck, tu passeras le mot à ton groupe de l’immeuble.» (2) 

En entrevue au téléphone avec Le Soleil, Frédéric Murray indique qu’il n’a finalement pas envoyé la lettre. Il avoue toutefois qu’il préfère le Airbnb à la location à long terme, à la fois parce que c’est plus payant et que c’est moins de troubles. 

«Pour être ben honnête avec toi, c’est une façon, justement, de ne plus avoir de locataires à gérer», dit-il. «Des locataires, avec des histoires comme Jean-Paul [Boily], j’ai arrêté de les privilégier. Eux autres, aussitôt qu’ils pouvaient me faire du mal, ils m’en faisaient», ajoute-t-il.

Exit les pauvres?

Ancien partenaire d’affaires de Frédéric Murray, Martin Deschênes se souvient des ambitions Airbnb de son ex-associé. «Il voulait devenir le magnat du Airbnb à Québec», dit M. Deschênes. 

Frédéric Murray méprisait les locataires, affirme M. Deschênes. Il les voyait comme des «maudits pauvres», des «crisses de socialistes», des «gratteux de guitare» qui ne rapportaient pas assez d’argent avec leurs loyers et faisaient obstacle au Airbnb, illustre l’ancien partenaire de Murray. Son plan, c’était «de les câlisser dehors», résume Martin Deschênes, qui a rompu ses liens avec Murray en 2016.

Frédéric Murray nie avoir tenu les propos décrits par M. Deschênes. «C’est quelqu’un qui a une vendetta contre moi», dit-il à propos de son ancien associé. 

Patricia, l’ex-locataire des Immeubles Murray rue Saint-Jean, se souvient d’avoir eu plusieurs conversations avec Frédéric Murray sur sa volonté de multiplier les Airbnb à Québec. Murray se demandait notamment comment éviter que ses annonces soient repérées sur le site d’Airbnb par la Ville de Québec, se rappelle Patricia. 

L’ancienne locataire se souvient de la réaction de Frédéric Murray lorsqu’elle lui a annoncé son départ de l’immeuble. «Il était mort de rire. [Il me disait :] “J’ai juste hâte que tu t’en ailles, parce que je vais faire quatre fois plus d’argent quand tu vas t’en aller.”»

«À un moment donné, il y a même un Japonais qui ne comprenait rien et qui m’a dit : “C’est correct, prenez votre temps pour faire le ménage, on va s’installer après.” J’étais chez moi!», raconte Jean-Paul Boily

«Son cinq étoiles»

En décembre 2017, Jean-Paul Boily atteint les limites de sa patience. Pendant que les touristes continuent de débarquer dans l’immeuble de la rue Saint-Jean, son appartement est dans un état lamentable. M. Boily porte plainte à la Ville de Québec. Une inspectrice se rend chez lui. 

Dans son rapport, l’inspectrice fait le bilan de ses observations : plusieurs planches du plancher sont mal jointes ou carrément brisées; la porte de la douche et de la vanité de la salle de bain ne ferment pas et il n’y a pas de ventilation mécanique; les armoires de la cuisine tombent en ruine et il manque des tiroirs; un seul rond de la cuisinière fonctionne et le frigo ne marche pas (ils sont censés être inclus dans le bail).

Jean-Paul Boily a aussi de la misère avec son grille-pain et son micro-ondes à cause de surcharges électriques fréquentes; il a même perdu l’électricité durant quatre jours en novembre, selon une mise en demeure envoyée à Frédéric Murray par le biais du Bureau d’aide juridique du centre-ville. Mais Boily n’a pas accès à la boîte électrique. Elle est installée dans un autre logement, loué en Airbnb, selon la mise en demeure. 

Après une vingtaine de mois à endurer les touristes, Jean-Paul Boily ne parvient jamais à être entendu par Frédéric Murray, qui semble ignorer ses nombreuses plaintes, affirme Boily. «Je lui disais : “Là, c’est le bordel; hier, ils étaient quatre encore.” Il disait : “Jean-Paul, ce qui est important pour moi, c’est mon cinq étoiles.” Il arrêtait pas de me répéter ça : son cinq étoiles.»

Une ancienne voisine dit avoir vu l’état mental de Jean-Paul Boily dépérir au fil de l’afflux de touristes. «Les Airbnb ont pourri sa vie», résume Manon*. 

Fin 2017, Boily dénonce à la Ville de Québec l’hébergement de touristes dans son immeuble. Dès lors, les inspecteurs de la Ville ont les Immeubles Murray à l’œil. Entre janvier et mai 2018, ils remettent près d’une dizaine de contraventions — à 2000 $ chacune — aux Immeubles Murray pour du Airbnb illégal. 

Dans la foulée des premières amendes, Frédéric Murray intimide Jean-Paul Boily, qu’il tient responsable de ses déboires avec la Ville, allègue Boily. 

Au printemps, le locataire s’assoit souvent avec son chien dans les marches en façade de l’immeuble. Plusieurs fois, affirme Boily, Murray gare sa Ferrari devant lui et le menace. «Il me disait : “T’as voulu me stooler, mon ostie, tu vas y goûter” ou “On va te battre, tu vas voir”», se souvient Boily. 

Frédéric Murray nie avoir intimidé Boily à ce moment. Il estime que ce sont des «ouï-dire de quelqu’un qui a une maladie» mentale et qui «essaie de brasser de la marde». Il fait valoir que Jean-Paul Boily fumait du pot, prenait des médicaments et faisait souvent des crises. Les relations entre les deux hommes ont déjà été bonnes, souligne-t-il, mais se sont envenimées à cause du Airbnb. 

Stéphane*, un voisin sur la rue Saint-Jean, discutait souvent avec Jean-Paul Boily à l’époque où celui-ci affirme avoir reçu des menaces de Murray. Il se souvient que Boily lui a confié avoir été menacé plusieurs fois par Murray au printemps 2018. «Il avait peur d’avoir des représailles, dit Stéphane. Il y avait de l’intimidation.»

Plusieurs fois avant et après son départ du logement des Murray, Jean-Paul Boily se rebelle en collant des affiches sur les fenêtres d’un autre immeuble appartenant aux Immeubles Murray sur la rue Saint-Jean. Et il menace Frédéric Murray de le dénoncer à TVA et à la police. 

Une fois, par exemple, Jean-Paul Boily colle une feuille de papier blanche sur laquelle il écrit au crayon-feutre noir : «La police est au courant que tu veux me faire casser la gueule. Pourquoi tu le fais pas toi-même criss[e] de lâche. As-tu peur? Je suis prêt, sale con.»

D’une cabine téléphonique, Jean-Paul Boily appelle aussi Murray en mentionnant le nom de sa mère et en le traitant de «fils de pute».

Au printemps 2018, Jean-Paul Boily discute avec sa mère dans son appartement quand Frédéric Murray se met à frapper sur sa porte. Les deux hommes s’engueulent. Murray menace de «lui en crisser une», se souvient Boily. «J’étais là : “C’est quoi tu vas faire? [...] Tu vas me crisser une volée devant ma mère? ” Il a dit : “Ça, ça peut se faire n’importe où, je me salirai pas les mains sur toi, c’est mes chums qui vont t’en câlisser une.”»

La mère de Boily, Lise Allaire, corrobore les menaces qui auraient été proférées contre son fils ce jour-là. Frédéric Murray, lui, nie que c’est arrivé.

À ce moment, Jean-Paul Boily est au bord de la crise de nerfs. Il dit qu’il appelle la police de Québec presque chaque fois qu’un touriste se pointe dans l’immeuble. Des policiers le réfèrent à l’organisme PECH, qui vient en aide aux personnes qui ont des problèmes de santé mentale. Avec l’aide de l’organisme, Boily quitte son appartement de la rue Saint-Jean en juin 2018.

Un mois après, Frédéric Murray croise Jean-Paul Boily dans le quartier Montcalm. 

C’est à ce moment qu’il le prend au collet devant les caméras de surveillance d’un dépanneur.

Boily est perturbé par l’agression. «Je suis parti en ambulance tellement je shakais», se souvient-il. Dans son rapport pour la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST), le médecin qui rencontre Jean-Paul Boily estime que les symptômes anxieux et dépressifs du patient se sont exacerbés de manière importante depuis l’agression.

Aujourd’hui, Jean-Paul Boily dit qu’il fait encore régulièrement des cauchemars dans lesquels Frédéric Murray s’en prend à lui. Cet hiver, il a fait un séjour en psychiatrie qu’il attribue aux gestes de Murray.

Dossier criminel ou Floride?

Un an et demi après l’agression, Frédéric Murray porte un veston sport et se tient debout devant le juge François Dugré de la cour municipale de Québec. Il plaide coupable à l’accusation de voies de fait simples contre Boily. 

Son avocat, Me Jean-Félix Charbonneau, demande au juge Dugré que son client n’obtienne pas de casier judiciaire. Il fait valoir que Murray n’a pas d’antécédents criminels et que l’agression de Boily était un geste impulsif alimenté par la tension entre les deux hommes. «Les fils se sont touchés», résume l’avocat. 

De plus, fait valoir Me Charbonneau, un dossier criminel empêcherait Frédéric Murray de voyager en Floride et de poursuivre ses projets immobiliers là-bas. L’avocat suggère plutôt que son client soit condamné à faire un don de quelques centaines de dollars à un organisme pour les personnes «comme M. Boily», qui ont des problèmes de santé mentale. 

En entrevue avec Le Soleil, Frédéric Murray s’étonne de ne pas avoir pété les plombs davantage contre Boily, après toutes les affiches que celui-ci a collées sur son immeuble et l’insulte au téléphone à propos de sa mère. 

«Je ne suis pas parfait, des fois je suis agressif quand on me manque de respect, dit-il. Je travaille là-dessus, j’essaie de faire du yoga et plein d’affaires de même. Il m’en reste encore à travailler, parce qu’à la base, je suis un gars agressif. Moi, dans ma tête, cette journée-là, je m’impressionne de ne pas avoir perdu plus le contrôle que ça.»

Le juge Dugré tranchera mardi. Mais quoi que le magistrat décide, la révolte de Jean-Paul Boily aura freiné les ambitions Airbnb de Frédéric Murray à Québec. 

Entre 2017 et 2019, les inspecteurs de la Ville de Québec ont remis pour plus de 100 000 $ d’amendes aux Immeubles Murray pour des Airbnb illégaux. La grande majorité des constats d’infraction est toujours contestée en Cour municipale. 

Frédéric Murray affirme qu’il a cessé les Airbnb en attendant que ces dossiers se règlent en cour. «Tout est sur glace, présentement», dit-il. Il espère maintenant qu’il pourra se tourner vers la Floride. «Je commence à regarder pour plus acheter là-bas. Parce que là-bas, le Airbnb est légal», dit-il. «En même temps, ajoute Murray, je suis au chaud, pis on attire moins l’attention.»

* Les vrais noms de Patricia, Manon et Stéphane ont été modifiés pour protéger leur identité. 

(1) Selon le site Inside Airbnb, qui compile des statistiques à partir des données de Airbnb, le prix moyen d’un Airbnb dans le quartier Saint-Jean-Baptiste est de 113 $/nuit.

(2) Vérification faite auprès de la Régie du logement, un propriétaire a effectivement le droit de reprendre un logement pour y habiter lui-même ou pour y loger certains membres de sa famille. Mais lorsque ce droit «est exercé de mauvaise foi», le locataire a des recours, indique Denis Miron, porte-parole de la Régie.