La fusillade a duré environ deux minutes, selon un témoin. Elle a fait six morts et cinq blessés graves.

Retour sur une nuit tragique, par ceux qui l'ont vécue de l'intérieur

NDLR: La nuit du 29 janvier 2017 restera à jamais gravée dans la mémoire collective de Québec. Un an plus tard, retour sur une nuit d'horreur à partir des témoignages de ceux qui l'ont vécue de l'intérieur.

19h45 : la fusillade 

La prière vient de se terminer à la mosquée de Sainte-Foy, et Mohamed Khabar s’assoit sur le tapis avec deux amis. Ils sont une soixantaine comme lui à rester sur place pour lire le Coran ou discuter dans la salle de prière. Les femmes et les enfants se trouvent dans une autre salle à l’étage.

M. Khabar jase du dernier match de soccer entre le Maroc et l’Égypte lorsqu’il entend un gros bruit à l’extérieur de la mosquée. «On se disait que c’était peut-être quelqu’un qui cognait à la porte et n’arrivait pas à entrer», raconte M. Khabar.

Alerté par le bruit, son ami Smair Abdelhamid se dirige vers l’entrée et entend crier «il faut partir, il faut partir!» Au même moment, il voit à l’extérieur un homme blanc avec une veste et un pantalon noir tirer sur une personne qui tombe au sol.   

Leur ami Ahmed Cheddadi, lui, aperçoit un fidèle qui s’apprête à sortir de la mosquée avec son fils revenir en courant vers une autre sortie. Puis, il voit un type armé entrer. «À ce moment-là, j’ai compris ce qui se passait et j’ai couru», raconte-t-il. 

Comme plusieurs, M. Cheddadi se réfugie dans le mihrab, une sorte de niche creusée dans un mur en direction de La Mecque. D’autres fidèles essaient de se sauver ou se jettent par terre. L’assaillant tire, des corps tombent, le tapis est maculé de sang. 

Puis, durant quelques secondes, le tireur sort de la salle de prière. L’épicier Azzedine Soufiane dit aux autres : «On va l’attaquer, on va l’attaquer». Les fidèles ont à peine le temps de sortir du mihrab que l’assaillant revient. M. Soufiane se jette sur le tireur pour tenter de le stopper. Mais il se fait tirer à bout portant et reçoit plusieurs balles au sol.

À son tour, Mohamed Khabar fonce sur le tireur. «Sois tu prends le risque et tu le maîtrises, sois tu vas mourir», se dit-il. M. Khabar reçoit une balle dans la jambe, puis une autre alors qu’il tente de se cacher derrière une colonne. Il saigne abondamment.

Ahmed Cheddadi se cache lui aussi derrière une colonne. Il voit bien le tireur. «Lorsqu’il revient, il recharge son arme. Pom, pom, pom et après il fait d’autres cartouches. C’est comme si ça se vide, il jette les cartouches et après il fait d’autres cartouches.»

Le tireur est «calme, de sang-froid. On dirait un professionnel», décrit M. Cheddadi. 

La fusillade dure environ deux minutes, selon un témoin. Elle fait six morts et cinq blessés graves.

Ahmed Cheddadi se considère très chanceux d’être encore vivant et de ne pas avoir été blessé par le tireur. 

Mohamed Khabar, lui, a encore des débris de balles dans la jambe et a du mal à marcher. Il doit faire de la physiothérapie trois fois par semaine. Sa femme avait accouché deux mois avant la fusillade. Son fils a maintenant 13 mois. Il remercie Allah de pouvoir le voir grandir. 

Un an plus tard, il pense encore beaucoup aux victimes de la tuerie et à leurs familles. Et il n’a toujours pas répondu à la question qui le taraude depuis le 29 janvier 2017 : «pourquoi?»

19h54 : Les policiers

Cinquante-quatre minutes plus tôt, le sergent Jonathan Filteau s’ennuyait. Il avait lancé à la blague à un collègue de la police de Québec qu’il devait y avoir une partie de hockey ou l’émission La Voix à la télé tellement il ne se passait rien dans la capitale.

Le sergent Jonathan Filteau

Il ne pouvait pas se tromper davantage. À 19h54, un premier appel est logé au 911 à l’effet qu’un homme vient de se faire tirer à la Grande Mosquée de Québec, à Sainte-Foy, et qu’il y a eu d’autres coups de feu. Par chance, le sergent Filteau se trouve à proximité de la mosquée. Il arrive en une minute et demie. Il est rejoint presque aussitôt par deux patrouilleurs, Benoît Desrosiers et Marc Brissette.

Le bref délai entre l’appel du 911 et l’arrivée des policiers porte à croire que le tireur est toujours là. «Dans notre tête, la fusillade est encore en cours», raconte M. Filteau. Le sergent s’avance vers l’entrée de la mosquée. À une trentaine de mètres, un homme est debout, près de la porte. Il n’a rien dans les mains. Deux corps ensanglantés sont derrière lui. Une arme longue est au sol.

«Police, bouge pas!» ordonne le constable Desrosiers. Le sergent Filteau pointe son arme vers le suspect et lui crie de se coucher au sol. L’homme se met à courir. Les deux policiers le rattrapent presque sur la route de l’Église. L’homme met ses mains sur sa tête et se couche sur le ventre. Il est arrêté. On apprendra plus tard que c’était Mohammed Belkhadir, un fidèle apeuré qui pensait que le policier était le tireur.

Le sergent Filteau retourne à la mosquée. Il est le premier policier à entrer. C’est le chaos à l’intérieur, les victimes crient, des corps gisent au sol, la poudre des munitions est encore suspendue dans l’air. Rien n’indique que la menace est écartée. «Chaque seconde qui passe, c’est potentiellement une autre victime qui tombe», dit M. Filteau. «Tu ne te poses pas la question si tu rentres ou non. On arrive, on entre et on va essayer d’aller neutraliser le tireur.»

Le sergent Filteau n’en était pas à sa première intervention du genre. Il avait déjà été prêté par le Service de police de la Ville de Québec (SPVQ) pour des missions internationales dans des pays en conflit. C’est aussi un des instructeurs qui a formé ses confrères du SPVQ en «déploiement rapide» pour un tireur actif. Le soir de l’attentat, il s’est retrouvé à superviser lui-même l’intervention.

Dans la mosquée, le temps presse. Il faut sécuriser les lieux pour pouvoir donner accès le plus vite possible aux ambulanciers. Les policiers fouillent tous les recoins. Ils ordonnent aux fidèles de se coucher par terre et de montrer leurs mains. «Il ne faut pas oublier une chose, dit le sergent. Chaque individu qui est là peut être potentiellement le suspect».

C’est une opération délicate, car les policiers doivent aussi traiter les victimes avec empathie, souligne M. Filteau. 

Et comme ils sont les premiers intervenants sur place, ils peuvent aussi être appelés à donner des soins d’urgence.

C’est le cas du policier Francis Simard. À l’aide d’une courroie de déménageur trouvée sur place, il fabrique un garrot à une victime qui perd beaucoup de sang, puis un second en coupant le cordon d’alimentation de la distributrice d’eau.

Pendant ce temps, les policiers réussissent à sécuriser les lieux, pièce par pièce, donnant le feu vert aux paramédicaux.

Le sergent Filteau était conscient du danger. Mais cela ne l’a jamais découragé d’avancer. Il était stressé, oui, mais dans un état «d’hypervigilance», comme si tous ses sens étaient aux aguets.

En novembre, l’agent Francis Simard, qui a contribué à sauver la vie d’une victime avec ses garrots, a été décoré par le SPVQ. Le sergent Filteau a reçu lui aussi une citation d’honneur pour son courage à la mosquée.

Lors de la cérémonie, le chef du SPVQ, Robert Pigeon, a fait l’éloge du travail de la quarantaine de policiers intervenus le 29 janvier à la mosquée. «Si j’avais pu inviter tout le monde, a-t-il dit, je l’aurais fait».

19h56 : Les paramédicaux

La carte d’appel surgi sur l’écran des ambulances. «Arme à feu», «trauma pénétrant», quelqu’un «est rentré avec un pistolet et a tiré sur plusieurs personnes», «au moins cinq personnes blessées», «saignement grave». Plusieurs équipes de paramédicaux foncent vers le Centre culturel islamique de Québec. 

Xavier Gonthier-Blouin et Tommy Fraser arrivent les premiers. Au départ, ils ne peuvent pas entrer dans la mosquée. Les policiers ignorent s’il y a encore un ou plusieurs tireurs sur les lieux. Mais les deux paramédicaux «ont la présence d’esprit de dire aux policiers : prenez les planches dorsales et amenez-nous les blessés», raconte le superviseur aux opérations David Munger, qui est intervenu à la mosquée ce soir-là. 

Xavier Gonthier-Blouin, David Munger et Marc-Antoine Tremblay comptent parmi les premiers paramédics arrivés sur les lieux de l'attentat.

Un premier homme sort sur un brancard. Il a reçu une balle dans la tête, n’a plus de pouls et respire à peine. Il est transporté à l’hôpital Laval où il succombera à ses blessures. «On n’a jamais eu vraiment d’espoir pour ce patient-là», se désole M. Munger.

À 20h12, le SPVQ donne le feu vert et cinq équipes de paramédicaux entrent dans la mosquée. Au même moment, des policiers sortent un deuxième patient sur une planche dans le froid (il fait -14 degrés Celcius ce soir-là). Il s’appelle Aymen Derbali. Il a reçu sept balles dans le corps, dont une au menton, une à l’abdomen et une à la moelle épinière. Il respire et cligne des yeux. Il est transporté d’urgence à l’hôpital de l’Enfant-Jésus. M. Derbali survivra, mais restera paraplégique.

Pendant ce temps, dans la mosquée, Xavier et Tommy font le tri des patients. Un carton noir pour les morts, rouge pour les blessés graves, jaune pour les blessés mineurs, vert pour les personnes dans un état stable. Le paramédical Marc-Antoine Tremblay suit derrière les trieurs et doit enjamber un corps. «Noir, noir, noir, décédé, décédé, décédé : à un moment donné, j’ai regardé mon collègue et j’ai dit : “Coudonc, est-ce qu’on va pouvoir s’occuper de quelqu’un?”», se souvient M. Tremblay, qui est maintenant superviseur.

Mais bien vite, cinq cartons rouges se présentent. Les balles du tireur ont atteint un genou, une épaule, un abdomen, provoqué des polytraumatismes et des hémorragies internes. Il faut faire des massages cardiaques, donner un surplus d’oxygène, contenir les blessures. Les paramédicaux doivent transporter les blessés graves le plus vite possible à l’urgence de l’hôpital de l’Enfant-Jésus pour respecter «l’heure d’or» (golden hour) — le délai d’une heure maximum afin de maximiser leurs chances de survie.

Un «jaune» — une personne qui s’est évanouie après un choc nerveux — est conduit au CHUL. Puis 14 personnes sont transportées à l’hôpital Saint-François-d’Assise dans un bus du RTC, pour traiter des blessures mineures et recevoir les premiers soins psychologiques. Au final, l’intervention a atteint son but, souligne David Munger. «Toutes les personnes qui avaient un pouls quand on est arrivés sur place sont encore en vie aujourd’hui.»

20h11 : le suspect appelle le 911

Un homme contacte le 911 avec un téléphone cellulaire. Il affirme être armé. Il dit être l’auteur de la tuerie à la mosquée de Sainte-Foy. Il mentionne qu’il se sent mal à cause de son geste et menace de se tirer une balle. Il roule alors sur l’autoroute Félix-Lelerc. Aussitôt, la Sûreté du Québec vient en renfort à la police de Québec pour prendre en chasse son véhicule. 

Simon Labrecque, employé au 911 depuis moins de deux ans, est en ligne avec le suspect. Il réussit à gagner la confiance de l’homme, qui immobilise son véhicule par lui-même en bordure de la bretelle d’accès du pont de l’île d’Orléans. 

Images de l'intervention policière au pont de l'île d'Orléans.

Vers 20h45, le suspect exprime le souhait qu’on vienne le chercher. Les policiers attendent qu’il sorte par lui-même de son véhicule. 

Un dénommé Alexandre Bissonnette, 27 ans, est appréhendé par les membres du Groupe tactique d’intervention de la police de Québec. 

Bissonnette est remis entre les mains de deux policiers du SPVQ. Ils l’informent qu’il est arrêté pour meurtre, tentative de meurtre et actes terroristes, qu’il a droit à un avocat et de garder le silence. Les policiers transportent le suspect jusqu’à la centrale de police du parc Victoria, où il sera détenu et interrogé.

20h20 : urgence et chirurgies

Pierre-Patrick Dupont ralentit sa voiture. Il est près du pont de l’Île d’Orléans. L’autoroute Dufferin-Montmorency est barrée. Une intervention policière est en cours. Il doit faire un détour.

M. Dupont a hâte d’arriver. Il dirige les cinq urgences du Centre hospitalier universitaire de Québec (CHU), et il se rend à l’hôpital Saint-François d’Assise, à Limoilou. Il veut être sur le terrain pour gérer la réponse des urgences à ce qui sera confirmé au fil de la soirée : une tuerie à la Grande Mosquée de Sainte-Foy.

Pierre-Patrick Dupont à l'Hôtel-Dieu de Québec.

Un peu plus tôt, il avait eu le topo : «On attend cinq rouges à l’Enfant-Jésus. On attend cinq jaunes au CHUL, il y a des noirs qui sont allés à l’ICPQ [Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec], on attend des verts aussi au CHUL et à Saint-François».

De l’hôpital Saint-François D’Assise, M. Dupont reçoit une information troublante. L’urgence de l’Enfant-Jésus s’attend à recevoir cinq blessés par balle. Mais un sixième arrive de Limoilou. Y a-t-il une deuxième tuerie? Le tireur est-il en cavale?

«Il y a une panique qui s’installe dans l’hôpital», raconte Pierre-Patrick Dupont. «Il y en a qui pensent qu’il y en a un [tireur] qui s’en vient finir sa job à l’hôpital. Alors, on fait un lockdown.»

Durant quelques minutes, l’Enfant-Jésus est confiné. Les entrées de l’hôpital sont toutes sécurisées. M. Dupont apprend un peu plus tard que l’homme qui a reçu une balle à Limoilou n’a rien à voir avec l’attentat à la mosquée, mais avec une transaction de drogue qui a mal tourné.

Déjà sous tension à cause du confinement, l’urgence de l’Enfant-Jésus reçoit les cinq blessés par balle de la mosquée. Rapidement, l’équipe vérifie la libération des voies respiratoires, la ventilation pulmonaire et la circulation sanguine des patients. Un protocole de transfusions sanguines massives est enclenché.

Tous les blessés sont transférés au bloc opératoire. Six chirurgiens généraux qui ont levé la main dès qu’ils ont entendu la nouvelle de la tuerie attendent les victimes. Le chef du département de traumatologie, le Dr Julien Clément, en fait partie.

La priorité des chirurgiens n’est pas tant de retirer les balles, mais de limiter les dommages causés, explique le Dr Julien. «Ce n’est pas le nombre de balles qui font la gravité. Il en faut juste une bien placée.»

Le Dr Julien est chef trauma du CHU de Québec.

Foie, thorax, abdomen, intestin, moelle épinière : les balles se sont logées à des endroits potentiellement létaux. Certains patients perdent beaucoup de sang. Il faut stopper les hémorragies internes et faire des sutures rapidement.

Durant la soirée, le Dr Clément annonce lui-même les nouvelles aux proches des victimes réunis dans la salle d’attente bondée. Pour les cinq blessés graves, il pourra prononcer les mots que tous veulent entendre : «Il va survivre».

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Les six hommes décédées dans l'attentat de la Grande Mosquée

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NOTES AUX LECTEURS

1) Plusieurs des informations sur lesquelles repose ce récit ont été tirées d’une demande de mandat de perquisition déposée par les policiers. 

2) Alexandre Bissonnette est accusé de six meurtres au premier degré et de cinq tentatives de meurtre commises avec une arme à autorisation restreinte. Il est aussi accusé de tentative de meurtre sur les 35 fidèles qui étaient présents, le soir de la tuerie, mais n’ont pas été physiquement blessés par le tireur. Rappelons que tous les éléments contenus dans la dénonciation sont des allégations qui n’ont jamais été présentées en preuve à la cour. Les procédures ne sont toujours pas à l’étape où l’accusé a eu l’occasion de contester les accusations. Il est présumé innocent. Son procès doit commencer le 26 mars.