Retour sur le jardin qui a fait refleurir Saint-Roch

Il y a 20 ans, le 26 août 1993, le maire Jean-Paul L'Allier inaugurait le jardin de Saint-Roch. Construit en lieu et place d'un stationnement devenu l'image d'une basse ville sur le déclin, cet îlot de verdure est devenu le symbole de la relance du quartier Saint-Roch avec l'arrivée successive d'institutions d'enseignement, d'habitations, d'entreprises et de centres artistiques. Mais la route vers la construction du parc a été longue et truffée de luttes politiques et citoyennes.
«Je me suis fait planter au conseil municipal au sujet du jardin Saint-Roch, c'est pas possible. On disait "le parc de 6 millions $", on nous traitait de rêveurs, de pelleteux de nuages.» Vingt ans après l'avoir inauguré, Jean-Paul L'Allier marche dans ce parc au coeur de la basse ville avec le sentiment d'avoir gagné son pari.
«Il est encore mieux que ce qu'on imaginait», dit l'ancien maire de Québec qui a inauguré le jardin de Saint-Roch au pied de la côte d'Abraham le 26 août 1993.
«Si on veut voir la lumière, il faut bien pelleter quelques nuages», philosophe M. L'Allier en foulant la pelouse du jardin de Saint-Roch, alors que quelques travailleurs des alentours convergent pour dîner sous le soleil.
Une plaie refermée
Il a l'air fier, l'ancien maire. Entre deux clichés avec le photographe du Soleil, il se penche sur les fleurs, circule autour de la cascade de ce jardin qui a refermé une «plaie» urbaine et ouvert la porte à la revitalisation de Saint-Roch. «L'Université du Québec ne serait jamais venue là si on n'avait pas construit le jardin», lance M. L'Allier.
Au fil de deux décennies, les arbres du jardin de Saint-Roch ont poussé, les bâtiments autour aussi.
Est arrivé le complexe Méduse, des habitations rue Saint-Vallier, l'École nationale d'administration publique, la démolition en deux phases du toit du déclinant Mail Centre-Ville.
Mais le pari n'était pas gagné d'avance, reconnaît Jean-Paul L'Allier, qui se souvient des bras de fer épiques de la fin des années 80 autour de la décision d'investir près de 6 millions $ dans un jardin composé d'arbres, d'une cascade et de fleurs à l'angle de la rue de la Couronne et du boulevard Charest.
«On voulait poser un geste fort en termes de beauté et d'aménagement», relate celui qui a dirigé la Ville de Québec de 1989 à 2005. «On se disait que les gens du quartier avaient droit à ça et avaient été à toutes fins pratiques mis de côté dans le passé.»
Le projet de l'administration de Jean Pelletier en 1989 était de construire un centre commercial et un stationnement à étages.
Ce n'est pas ce dont les gens de la basse ville avaient besoin, tranche alors Jean-Paul L'Allier, fraîchement élu sous la bannière du Rassemblement populaire.
La Ville a alors fait appel à l'urbaniste torontois Kenneth Greenberg, qui a proposé d'utiliser «les moyens qu'on avait», relate Jean-Paul L'Allier. «Les gouvernements ne voulaient pas mettre un sou là-dedans. Ils se disaient que s'ils commencaient ça à Québec, ils n'en finiraient plus. On a fait ça par nos propres moyens: planter des arbres, construire des trottoirs.»
Un jardin, ça ne rapporte pas de taxes, reconnaît Jean-Paul L'Allier.
«Ça ne rapporte pas en argent, mais ça rapporte en image, en fierté de la ville et ça, ça ne s'achète pas.»
L'idée, dit-il, était d'investir dans l'avenir. «On disait aux gens qu'on était là pour rester, qu'on n'était pas là juste pour faire de la décoration. Si on avait investi dans quelque chose de si large, c'est parce qu'on ne voulait pas quitter le chantier tant qu'il ne serait pas complété. C'était ça, l'objectif à l'époque.»
Des détracteurs
Le parc avec ses détracteurs et ses sceptiques. «Certains disaient que les gens allaient arracher toutes vos fleurs», relate M. L'Allier. Vrai qu'au départ, la Ville a investi massivement en sécurité en dépensant 150 000 $ pour la présence permanente de trois gardiens.
«Mais les gens se sont comportés merveilleusement bien», dit-il, 20 ans plus tard.
Plusieurs consultations publiques ont aussi mené à la version finale du jardin, rappelle l'ex-maire de Québec. «On a travaillé avec les gens du conseil de quartier et ça, ça a été très valorisant. Il faut faire ça avec le monde», poursuit M. L'Allier, en citant un proverbe africain.
«Ce que tu veux faire pour moi, si tu le fais sans moi tu risques de le faire contre moi. Quand on veut poser des gestes, il ne faut pas brutaliser la population.»
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<p>Le peintre et sculpteur Louis Fortier en plein travail à l'îlot Fleurie.</p>
Une étincelle nommée Louis Fortier
Vingt ans après l'inauguration du jardin de Saint-Roch, Jean-Paul L'Allier tient à rappeler la mémoire du peintre et sculpteur Louis Fortier, le père de l'îlot Fleurie, havre de verdure établi là où allait être construit le parc.
«Celui qui a allumé la mèche, c'est Louis Fortier», lance sans hésitation l'ancien maire de Québec à propos de l'artiste décédé en 2000. Une dizaine d'années auparavant, Louis Fortier avait, avec un groupe, planté des fleurs et installé des sculptures sur ce qui était alors un terrain désaffecté. «Il se disait que ça ne pouvait pas rester comme ça», relate M. L'Allier.
«Je l'ai rencontré à quelques reprises et je lui disais que si on construisait quelque chose, on allait détruire son jardin. Il m'a dit: "C'est ça, le but! Le but était de planter quelque chose qui va pousser, et vous, vous le faites pousser beaucoup plus gros."»
L'historien et ex-conseiller municipal de l'époque Réjean Lemoine rappelle aussi l'importance du rôle joué par Louis Fortier, qui a rappelé la Ville à ses promesses de revitalisation en lançant le mouvement de l'îlot Fleurie dès 1990.
«Quand on est arrivés en 1989, il y avait énormément à faire. Louis Fortier et le groupe de l'îlot Fleurie ont commencé la job que la Ville n'était pas prête à commencer», dit M. Lemoine.
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<p>Illumination du sapin de Quebecadabra pour Noël 2012 à l'Université-du-Québec</p>
Une voisine difficile
Si le jardin de Saint-Roch est bien implanté depuis 20 ans, la place de l'Université-du-Québec qui s'y est annexée 10 ans plus tard peine à s'animer sur une base régulière.
Les militants du mouvement des indignés y ont planté leurs tentes à l'automne 2011.
Le Festival de la mode de Québec y a monté un autre genre de tente, aussi. Les céramistes de Carac'Terre s'y installent depuis quelques étés. Mais cette place publique n'est pas encore devenue un lieu systématique de rassemblement.
«C'est sûr que ce qui a été fait, c'est génial parce que ça contribue au milieu de vie. Mais je pense que c'est encore sous-exploité», estime le directeur général de la Société de développement commercial (SDC) du centre-ville, Stéphan Sabourin.
Celui qui quittera son poste à la tête du regroupement de commerçants en septembre juge qu'il n'y a «pas encore assez d'événements» sur cette place de béton dotée d'une scène au toit de verre inaugurée le 9 octobre 2003.
En hiver surtout, histoire d'animer l'environnement autour du grand arbre de Noël que la SDC a fait installer. «Ce qu'on aimerait voir est une patinoire. On a ça depuis longtemps dans nos cartons, mais on a de la misère à embarquer la gang de l'arrondissement dans ce projet», dit-il.
Il y a aussi le «rêve» non achevé de Stéphan Sabourin : celui de faire venir le marché de Noël.
En été, difficile aussi d'y tenir des événements récurrents.
Le Festival d'été avait installé sa Place de la famille, mais l'expérience n'a duré que deux étés, l'organisation ayant décidé de déménager à l'Espace 400e depuis 2009. Le fait que Saint-Roch était moins accessible que le Vieux-Port, où les familles pouvaient davantage se rendre en vélo, a largement pesé dans la balance à l'époque.
Aujourd'hui, certains spectacles s'y tiennent, notamment celles du Festival OFF de Québec.
Le Festival Envol et Macadam, installé sous les bretelles de l'autoroute Dufferin-Montmorency, y a présenté des spectacles par les années passées. Mais pas cet automne, où le festival concentre ses scènes en un seul lieu. «Pour nous, les spectacles à la place de l'Université-du-Québec dispersaient trop notre public», explique François Valenti, responsable des communications d'Envol et Macadam.
Même si ce n'est pas la principale raison pour abandonner la place, M. Valenti admet que cette scène n'est pas des plus faciles à utiliser. «Elle est accessible, mais dans le béton, à travers les rues. Ce n'est pas super pratique», dit-il.
Il faut dire que cette place publique voisine du jardin de Saint-Roch comporte aussi des contraintes, explique Stéphan Sabourin. La proximité des habitations et le poids que peut supporter cette place installée sur un stationnement souterrain apportent certaines contraintes pour les plus grandes manifestations.
«Un autre problème est que le boulevard Charest est excessivement bruyant», note Stéphan Sabourin.
Mais, malgré tout, les choses s'améliorent, relativise-t-il. «Des événements en 2004, il y en avait zéro, alors on a fait un bon bout de chemin.»