Était-ce des larmes d'émotion en raison de son 400e anniversaire? Des larmes pour dire aux Québécois d'y aller mollo pour la fête, de ne pas venir tous en même temps se piler sur les pieds au centre-ville?

Québec a pleuré...

NDLR / Il savait trouver des histoires partout, faire parler les détails, donner du sens dans l'apparence anodin. Et il savait les raconter ses histoires, avec une plume agile, qui avait horreur de la langue de bois. Nous republions aujourd'hui un de ces textes. Celui qu'il avait écrit lors du 400e de Québec, le 3 juillet 2008. Ce jour-là, Le Soleil avait envoyé tous ses reporters sur le terrain pour raconter la fête, dans toutes ses manifestations. Sous la pluie qui tombait sur la ville ce matin-là, Alain Bouchard avait croisé sur sa route une parade. Et il avait ramené ce texte. Aujourd'hui, à sa famille et ses proches, nous offrons toutes nos condoléances.
Québec s'est levée en pleurant, hier matin. Sa plus grosse crise de larmes est survenue autour de 10h30, durant le défilé des militaires en haute-ville. Puis elle s'est calmée un peu, mais a quand même continué de pleurer une bonne partie de l'après-midi.
Était-ce des larmes d'émotion en raison de son 400e anniversaire? Des larmes pour dire aux Québécois d'y aller mollo pour la fête, de ne pas venir tous en même temps se piler sur les pieds au centre-ville? Ou était-ce des larmes de tristesse parce qu'elle aurait souhaité porter une autre robe pour l'occasion?
Elle a peut-être tenté de le dire. Mais elle a plutôt l'habitude de parler tout bas. Et il y avait tout ce bruit des tambours et clairons militaires qui disputait le championnat aux slogans du mouvement guerre à la guerre: "Sortez de l'armée si vous voulez faire du bien! Pas de sang pour le pétrole! Assassins!" Etc.
Et au mot assassins , la plus forte empoignade de la parade est survenue près de la porte Saint-Louis entre... deux manifestants, qui faisaient presque rougir d'envie la brigade antiémeute de la Sûreté du Québec, tellement elle manquait d'action.
- Je t'interdis de crier ce mot en mon nom! a hurlé le premier.
- C'est en mon nom que je crie.
- Non, on est ensemble dans le même panier!
- Calme-toi, voyons.
- Non, je décrisse de la gang!
C'est exactement là qu'a jailli la grosse crise de larmes de la ville. Hasard? Peut-être.
Rock'n roll dans le lit
Peu de temps après le passage du dernier soldat, la ville s'est vidée de son monde, après s'être vidée de ses larmes. Il n'y avait plus personne nulle part, y compris à Espace 400e, dans le Vieux-Port. Il s'y trouvait plus de bénévoles que de visiteurs.
Francis Ivers, un Irlandais d'origine, adore les fêtes quand il n'y a pas de monde. Il aime la foule, oui. Mais quand elle n'est pas là, il en profite pour visiter les grandes attractions, comme le voilier Bélem hier matin.
Francis a participé à la petite fête de famille de 14h20, à place D'Youville, où répétait joyeusement le duo Alain et François, de Victoriaville. Il y avait aussi Évelyn, deux Américaines du New Hampshire et les jumeaux identiques de 68 ans, Ronald et Ronaldo Asselin, venus de Girardville, au Lac-Saint-Jean, enseigner à Québec en 1960. Le duo a même chanté le Rock'n'roll dans le lit , à un certain moment.
Partout il y avait des drapeaux du 400e, à la tonne ceux-là, du Canada, du Québec, des États-Unis sur certains hôtels en l'occurrence, de l'UNESCO, même de l'Espagne, sans doute à cause de sa Coupe d'Europe de foot. Mais peu ou pas de la ville de Québec. Même pas sur le mât principal de la mairie, où il y en a toujours un en d'autres temps.
Au stand officiel des souvenirs du 400e, dans le Vieux-Port, pas de drapeau de Québec à vendre, ce magnifique drapeau arborant un voilier qui aurait pu être celui de Samuel de Champlain, quand il est venu fonder Québec. Puis, à 15h03 exactement, place de l'Assemblée-nationale, ont surgi les jeunes hommes Thierry Magnan et François Audet, drapés du drapeau de la ville. "Hein, qu'est-ce que c'est que ce beau drapeau?" leur demandaient les visiteurs à qui mieux mieux.
La ville a cessé de pleurer au même moment. Peut-être parce qu'elle aurait voulu porter cette robe-là pour son 400e anniversaire...