Quand l'histoire s'est écrite à Québec

Début août 1943, le Tout-Québec est en émoi. Le Château Frontenac a été vidé de ses clients, et des milliers de réservations ont été annulées. Des batteries antiaériennes sont installées près de l'hôtel, sur les plaines d'Abraham, aux abords de la Citadelle. Les agents secrets sont à l'oeuvre. La censure tombe sur les médias, qui ne peuvent relater les événements. Les rumeurs fusent : le pape Pie XII s'installera dans la capitale pour fuir l'Europe en guerre; l'hôtel sera transformé en hôpital militaire pour les blessés canadiens du front italien...
<p>Seul un tableau rappelle le passage des célèbres invités à la Citadelle, explique la guide-interprète Raphaëlle Plante, car presque toutes les annexes de la résidence principale ont brûlé durant les années 70. </p>
C'était il y a 70 ans exactement, au coeur de la Seconde Guerre mondiale. Les forces alliées tentaient de reverser les ennemis de l'Axe. Et Québec se préparait à devenir, durant quelques jours, le coeur décisionnel des armées états-unienne et anglaise qui menaient la charge en Europe... Mais une chape de secret enveloppe la cité.
Le 31 juillet 1943, l'équipe du Château Frontenac a appris que l'hôtel était réquisitionné par le gouvernement canadien : quelque 850 clients doivent partir sans savoir pourquoi. Au troisième étage, les militaires installent dactylos, appareils de transmission, télégraphe. L'État devra débourser 8000 $ quotidiennement en guise de compensation.
Au cours des jours suivants, l'armée et les policiers s'installent aux alentours avec leurs armes, leurs tentes, leurs barbelés. Les lignes téléphoniques sont écoutées pour éviter les fuites. Des projecteurs scrutent le ciel à la recherche d'ennemis. L'aérodrome de L'Ancienne-Lorette est envahi par les avions alliés qui patrouilleront durant les semaines suivantes. Nul ne peut circuler près du Château Frontenac et de la Citadelle sans un laissez-passer.
Pendant ce temps, pas un mot dans les journaux, pas même dans Le Soleil. «Si les journaux ne publient rien sur les événements qui doivent se tenir à Québec, c'est qu'ils obéissent aux consignes de la censure, qui leur interdit de publier les informations les plus intéressantes et inédites», soulignaient les historiens Elzéar Lavoie et Luc Roussel en 1985 dans la revue historique Cap-aux-Diamants.
Pourtant, ils sont environ 150 à Québec, les reporters. Ils sont tellement nombreux que l'hôtel Clarendon a été réquisitionné pour les loger. Le Bureau de la censure et l'Office de l'information en temps de guerre y logent aussi! Toutes les dépêches doivent être approuvées avant d'être envoyées partout dans le monde par la centaine de télégraphistes venus de Montréal exprès pour participer à ce qui deviendra la première Conférence de Québec.
À la Citadelle
Le premier ministre de la Grande-Bretagne, parti par la mer sur le Queen Mary, arrivera le premier avec sa délégation. Débarqués à Halifax, ils sauteront dans un convoi ferroviaire jusqu'à Charny avant de traverser le pont de Québec en voiture. Le 10 août 1943, la population apprend que le premier ministre est en ville, les badauds se déplacent en masse : «Pendant que M. Churchill se rendait au Château, plusieurs personnes l'ont vu, reconnu et salué», rapporte Le Soleil. «M. Churchill a répondu, démocratiquement, en fumant son légendaire cigare.»
Il faudra attendre une semaine de plus pour que le président des États-Unis, Franklin Delano Roosevelt, se déplace. «Churchill attend Roosevelt à Québec», annonçait Le Soleil du 16 août. Le lendemain, la première Conférence de Québec, nom de code Quadrant, s'ouvrait en catimini.
Tandis que les centaines de membres des délégations militaires travailleront au Château Frontenac, les chefs d'État seront invités par le gouverneur général du Canada et sa femme, le comte d'Athlone et la princesse Alice, dans leur résidence située dans l'enceinte de la Citadelle. Roosevelt, en fauteuil roulant, a été installé à l'étage du haut avec sa garde rapprochée, raconte une guide-interprète, Raphaëlle Plante. Churchill était au rez-de-chaussée. Les hôtes britanniques représentants de la reine au Canada, ainsi que le premier ministre canadien William Lyon Mackenzie King, séjourneront également sur place. Tous se rencontraient dans la «salle du petit déjeuner», puis sortaient sur la terrasse surplombant le fleuve. Aujourd'hui, seul un tableau prêté par le Musée canadien de la guerre rappelle le passage des célèbres invités; presque toutes les annexes de la résidence principale ont brûlé durant les années 70.
«La Conférence de Québec de 1943, c'est une conférence qui en suit beaucoup d'autres», note Yves Tessier, historien-auteur. «La Conférence de Québec, ce n'est pas un fait isolé.» Ainsi, les forces alliées se concertaient régulièrement pour éviter de se disperser. Elles reviendront d'ailleurs dans la capitale en 1944.
L'histoire a retenu que leur première visite chez nous a marqué un tournant dans les hostilités. «On a décidé à Québec le jour du débarquement de Normandie, c'est très, très important», s'enthousiasme M. Tessier. L'opération Overlord, qui aura finalement lieu en juin 1944, permettra aux forces alliées de reprendre le dessus sur les Allemands.
Joseph Staline, à la tête de l'Union soviétique, pressait depuis un bon moment les États-Uniens et les Anglais d'avancer par l'ouest pour prendre les troupes de l'Axe (essentiellement l'Allemagne, l'Italie et le Japon) en souricière. L'URSS poursuivrait ses attaques par l'est. «Il fallait décider où on débarquerait en Europe.»
Il n'a pas seulement été question des préparatifs pour investir le nord de la France, à Québec. Les archives de la BBC rappellent que les armées alliées ont également décidé d'une intensification des combats en Italie pour freiner Mussolini et ont convenu qu'il n'y aurait pas d'attaque nucléaire sans un accord mutuel.
Les premiers jalons des débarquements en Sicile et en Normandie ont été plantés à Québec, convient une capsule de l'encyclopédie Britannica. Mais les détails des opérations et la date exacte des opérations militaires ont été campés lors de conférences subséquentes, notamment en présence du chef soviétique Joseph Staline.
Nom de code Octagon
La deuxième Conférence de Québec, organisée du 11 au 16 septembre 1944, nom de code Octagon, a été moins marquante. Les Alliés avaient réalisé des gains significatifs. Les chefs politiques et militaires ont néanmoins peaufiné à Québec leur stratégie pour renverser une fois pour toutes les Allemands et préparer l'occupation. On a également géré le front asiatique pour mettre au pas les Japonais.
La capitale était d'ailleurs moins en effervescence qu'à l'occasion de la Conférence de 1943, qui «avait créé beaucoup de brouhaha dans la ville». L'atmosphère était moins tendue, les politiques entrevoyaient l'issue de la guerre, remarque le directeur de la revue historique Cap-aux-Diamants, Yves Beauregard. «Les Alliés sentaient qu'ils avaient le vent dans les voiles.»
Au fait, pourquoi les chefs d'État des puissances guerrières occidentales ont-elles choisi Québec, la ville fortifiée francophone, pour se concerter? «Québec était plus importante à l'époque qu'elle ne l'est aujourd'hui», répond Yves Tessier. Et le président américain Roosevelt n'était pas chaud à l'idée de visiter le Vieux Continent. Son homologue du Royaume-Uni, Churchill, voulait quant à lui rester en territoire connu, dans un «dominion» anglais. On raconte aussi qu'il était amateur de pêche et qu'il appréciait la proximité de cours d'eau... Il a d'ailleurs profité du séjour pour taquiner le poisson!
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La cité du monde
L'organisation des deux conférences militaires à Québec en 1943 et en 1944 a permis à la capitale francophone de s'inscrire au palmarès des grandes villes du monde. «Québec était dans l'actualité politique», relate l'historien Yves Tessier. Les élus municipaux en ont profité. «Le maire Lucien Borne a fait des pressions énormément pour avoir les Nations Unies à Québec. On a fait une maquette, des plans, pour mettre le bâtiment sur les plaines d'Abraham.» New York damera toutefois le pion. «À l'époque, Québec avait une grande visibilité internationale», renchérit l'historien Réjean Lemoine. Voilà pourquoi, en 1945, c'est ici que le monde s'est réuni pour donner vie à la FAO, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. La guerre froide, qui débutera dans les années suivantes, réduira cependant l'influence internationale de la capitale québécoise, qui sera assimilée au camp américain.
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Des mondanités à défaut de révélations
Jamais la population de Québec et les journalistes internationaux n'ont su ce qui se tramait derrière les portes closes du Château Frontenac et de la Citadelle en 1943 et en 1944. Mais ils ont été abondamment bombardés d'informations mondaines!
«À ce moment-là, on ne savait absolument pas ce qui se passait dans ces conférences-là», explique l'historien Réjean Lemoine. «Il y avait la censure de guerre. On craignait que les Allemands viennent bombarder Québec. Ce qu'on laisse sortir, ce sont uniquement des choses qui ont passé la censure.»
«C'était des conférences secrètes, alors ils n'ont pas fait les premières pages avec ça», insiste l'historien-auteur Jean-Marie Lebel, professeur à l'Université du troisième âge de l'Université Laval.
Mais il fallait tout de même occuper les quelque 150 reporters regroupés à l'hôtel Clarendon, fournir des images. Tout au long des deux conférences de Québec, la presse a donc été abreuvée de mondanités! Des nouvelles qu'elle relayait souvent à la une.
En 1943, par exemple, Churchill est venu avec sa femme Clementine et sa plus jeune fille, Mary. La presse a droit à la famille aux chutes Niagara, Churchill en visite chez Untel, Churchill prend le train jusqu'à la résidence d'été du président américain, puis revient à l'anse au Foulon, Mary donne du sang, Mary à la chute Montmorency, Mary et maman en calèche...
Les officiers sont mis à contribution. On les voit en croisière sur le fleuve. Un soir, ils sont au Capitole pour une représentation spéciale du Army Show.
Et les Roosevelt. Ils sont de la fête. Fala, le chien du président américain, est photographié. Un jour, la presse rapporte que le président est allé à la pêche avec Churchill dans les Laurentides...
Tout ce beau monde sort ses plus beaux habits. Les réceptions se succèdent à un rythme impressionnant. On apprendra même dans une dépêche qu'un soir, il y avait de la truite laurentienne au menu! Et, parfois, les journalistes sont eux-mêmes les invités, sont assis aux mêmes tables que les élus, militaires et autres personnalités participant aux festivités.
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Le plan du jour J égaré
«Il s'en est fallu de peu pour que des mois d'efforts de la part des armées alliées soient anéantis à cause d'un oubli...», nous apprend un récit historique préparé pour le compte du Château Frontenac par les consultants en patrimoine culturel et en muséologie de la firme Bergeron Gagnon de Québec. Les militaires alliés s'étaient réunis dans l'hôtel en 1943. «La vigilance d'un chasseur du nom de Frank Brittle permit de récupérer sans tarder les documents ultrasecrets oubliés dans le Salon rose par un général anglais.» Il s'agissait, selon l'anecdote, de la stratégie d'invasion de la France par le nord, du plan du débarquement de Normandie. «Les opérations d'espionnage et de contre-espionnage étant monnaie courante à l'époque, le jeune chasseur dut subir la surveillance étroite de l'armée pendant quelques semaines...»
Il existe toutefois une autre version de cet événement! L'historien Yves Tessier impute plutôt la découverte troublante à un jeune militaire des strates inférieures de la hiérarchie militaire. Après une rencontre de gradés, en faisant le ménage, il aurait trouvé un document exposant les grandes lignes du jour J. Il aurait reçu une médaille à la fin de la guerre pour avoir gardé le secret.
<p>Ian Fleming</p>
Ian Fleming à Québec
Le créateur de James Bond est passé par Québec pour participer à la grande conférence alliée de 1943. Officier des services secrets de la marine britannique avant de se recycler dans l'écriture de romans, il a séjourné dans la capitale dans le cadre de l'opération Quadrant, selon le Historical Dictionary of Naval Intelligence de l'auteur Nigel West, publié en 2010 en Grande-Bretagne. Le livre ne révèle toutefois pas si c'est au cours de ce séjour qu'il a trouvé l'inspiration pour le personnage principal du bouquin The Spy Who Loved Me (L'espion qui m'aimait), Vivienne Michel, une Canadienne française originaire de l'île d'Orléans élève des Ursulines de Québec - le film éponyme n'a conservé que le titre, expulsant la vedette du livre. Ce serait d'autant plus possible qu'un navire anonyme et secret de la marine était, à l'époque, posté à la hauteur de Saint-Laurent-de-l'île-d'Orléans, révèle un article historique signé par le directeur du Musée naval de Québec, André Kirouac, publié dans le magazine spécialisé Cap-aux-Diamants en 2003. Le bâtiment, dernière mesure de protection avant d'atteindre la ville de Québec, était équipé d'appareils de télédétection sophistiqués pour identifier d'éventuels bateaux ou sous-marins ennemis.
Un projet mis sur la... glace
À Québec, les Alliés ont discuté, sérieusement, de la construction de porte-avions insubmersibles... en glace. Le projet inusité avait été approuvé par Winston Churchill, expose Nicholas Rankin, auteur de Churchill's Wizards: The British Genius for Deception 1914-1945. Le chercheur Geoffrey Pyke avait conçu un étonnant matériau permettant de construire, prétendait-il, des navires de grande taille sans avoir à se soucier de la pénurie de métaux durant la guerre. Il avait inventé le pykrete, un matériau né du mélange d'eau glacée et de pulpe de bois. Selon le récit, le projet a été présenté durant la première Conférence de Québec en 1943. Un prototype aurait été construit sur un lac ontarien. Les bâtiments de glace n'auraient toutefois jamais vogué, le projet n'ayant pas été retenu.
Duplessis chassé de ses quartiers
Durant sa carrière politique, Maurice Duplessis, l'ancien premier ministre du Québec, résidait au Château Frontenac. En 1943, il siégeait dans l'opposition. Selon Yves Tessier, l'homme politique n'aurait pas été traité avec beaucoup plus d'égard que les autres clients lorsque l'hôtel a été réquisitionné. Le député aurait été expulsé du célèbre hôtel du Vieux-Québec, sans savoir pourquoi. «Ça avait vraiment froissé Maurice Duplessis, qui avait été obligé de laisser la place à la Conférence de Québec.» En septembre 1944, redevenu premier ministre, il sera invité à participer aux réceptions durant la deuxième Conférence de Québec.