Mathieu Charland, Patrick Navennec et Nelson Harvey ont poursuivi la Ville pour 14 000 $ pour bris à la propriété, en lien avec la corrosion accélérée de la tuyauterie de leur résidence à cause de la présence de sel.

Puits contaminés à Québec: citoyens en eau trouble

Des résidents de la rue du Jade dans le secteur Val-Bélair se battent en vain depuis plus de trois ans pour prouver que la Ville de Québec est responsable de la contamination de leur puits au sel déglaçant. Comme si ça ne suffisait pas, ils doivent maintenant payer une partie du coût de raccordement au réseau d’aqueduc. Une situation qui soulève bien des questions sur la capacité de défense des citoyens contre une administration aux immenses moyens financiers. Histoire d’eau et de facture, toutes beaucoup trop salées.

«Est-ce que t’as un problème avec ton eau?» Patrick Navennec se rappelle encore lorsque sa voisine lui a posé cette question au printemps 2015. «On s’est aperçu que l’eau était bizarre un peu, explique l’homme qui n’avait eu aucun problème auparavant. Lorsque je lavais mon camion, il y avait des traces blanches sur la carrosserie», se souvient-il.

Les citoyens concernés ont fait appel à une firme d’experts en hydrogéologie et en environnement pour analyser l’eau. Résultat : la présence de sel était largement supérieure aux normes fixées. D’où pouvait bien surgir tout ce NaCl?

«Le sel déglaçant est arrivé vers 2014. Avant, ils mettaient du sable, a alors pensé M. Navennec. Nous avons fait des analyses comparatives pour nous assurer que le sel épandu avait les mêmes propriétés et impuretés que celui qui se trouvait dans nos puits.» Bingo!

Le premier réflexe des résidents a été de communiquer avec la Ville pour lui demander d’arrêter d’épandre du sel. «On pensait qu’on pouvait peut-être régler la situation. On s’est fait répondre que c’était impossible parce que l’épandage de sel était lié au degré de pente de la rue et qu’il fallait respecter les cahiers de charge.»

En 2016, le dossier a pris une autre tournure lorsque la firme d’experts a relevé la présence de plomb dans l’eau d’une des résidences. De ce rapport, deux extraits sont à retenir.

«L’impact de l’utilisation du sel déglaçant est donc confirmé. Nous soupçonnons un lien entre le bassin de rétention non étanche accueillant les eaux pluviales du secteur résidentiel en amont et l’eau alimentant vos résidences», soutient-il.

Avant de conclure : «La présence de plomb dépassant le critère de potabilité chez [Mme Unetelle] a possiblement un lien avec la forte présence de chlorure et de sodium dans l’eau souterraine.»

Conclusions divergentes

À la suite de ce rapport, la Ville a elle-même commandé une analyse de la qualité de l’eau. Et les conclusions n’ont pas plu aux citoyens. «Ils ont prétendu que s’il y avait contamination par du sel déglaçant, c’était parce que nos puits n’étaient pas étanches», s’indigne M. Nevannec, alléguant aussi que les analyses de la Ville comportent des vices de procédures, notamment à cause de la période de l’année où elles ont été réalisées.

Sans explication, les traces de plomb ont disparu d’elles-mêmes des analyses subséquentes. Par contre, le sel était toujours présent. Et il avait fait des dommages.

«J’ai changé trois robinets de très bonne qualité en seulement un an», lance Nelson Harvey, qui a acquis sa maison en 2014, sans savoir quelle mésaventure l’attendait. C’est sans compter les dégâts d’eau causés par les bris de tuyau.

Mathieu Charland est arrivé dans le quartier en 2015. S’il avait su, sa décision d’acheter serait différente aujourd’hui. «Ce qui me choque, c’est qu’on a l’impression que la Ville nous met des bâtons dans les roues plutôt que de nous aider. Elle cherche chaque petit élément pour nous faire passer pour les fautifs dans cette histoire.»

Et pourtant, sans reconnaître sa responsabilité, la Ville a accepté un règlement à l’amiable la journée précédant une audience prévue devant la Cour des petites créances. Les trois propriétaires poursuivaient la Ville pour une somme de 14 000 $ pour bris à la propriété, toujours en lien avec la corrosion accélérée de la tuyauterie de leur résidence due à la présence de sel. Chacun a reçu 7500 $, 5000 $ de la Ville et 2500 $ du contracteur, en vertu des règles de responsabilité partagée contenues dans les contrats que la Ville signe avec ses fournisseurs.

Manque de cohérence

Cette petite victoire n’a nullement réglé le problème à long terme puisqu’il y avait toujours la présence de sel dans l’eau des puits. À force de négociations, ils ont obtenu la possibilité de se raccorder au réseau d’aqueduc municipal. Au total, une dizaine de résidences étaient touchées, seulement cinq puits étaient contaminés.

Cette autre ronde de négociation devait s’avérer difficile. La facture initiale s’élevait à plus de 100 000 $. Aujourd’hui, les citoyens s’attendent à devoir débourser chacun environ la moitié. Mais pour eux, c’est encore trop alors qu’ils ont la conviction que la Ville est l’unique responsable.

Que faire alors? «Est-ce qu’on va dépenser des dizaines de milliers de dollars en frais d’avocats pour récupérer l’argent du raccordement? C’est un cul-de-sac», lance M. Harvey, qui est à bout d’énergie de se battre contre la Ville, malgré des avis juridiques favorables à leur cause. De plus, les trois propriétaires qui ont livré bataille ont déjà dépensé 10 000 $ pour les analyses d’eau.

Plus encore, ses voisins et lui ne comprennent pas pourquoi la Ville n’a pas raccordé leur résidence aux égouts lorsqu’ils ont éventré la rue pour les connecter au réseau d’aqueduc. Encore aujourd’hui, ils demeurent avec des fosses septiques. Une situation qui, selon eux, ne cadre pas avec la volonté de l’administration Labeaume de protéger les sources d’eau potable. 

La famille Charland a d’ailleurs sollicité par lettre l’aide du maire de Québec et l’a mis devant cette contradiction. «Bien que nos installations ne contaminent pas le lac Saint-Charles, nos terrains se situent cependant dans son bassin versant. L’image de la Ville de Québec donnant l’exemple à ses voisines de la couronne nord nous semblerait une formule gagnante», a-t-elle écrit.

Les Charland ont vécu difficilement leur arrivée dans le quartier. C’était au moment où la dame était enceinte d’un premier enfant. Depuis, elle a donné naissance à un second. Comme le voisinage, ils ont utilisé l’eau de leur puits pour la vaisselle et les bains, mais consommaient de l’eau embouteillée, celle du robinet ayant un goût rebutant une bonne partie de l’année. De la fonte des neiges au mois d’août, selon M. Navennec.

Une intervention politique est leur seule chance d’éviter une facture salée pour le raccordement. M. Navennec va plus loin et compte demander au ministère de l’Environnement de mettre la Ville à l’amende pour avoir contaminé la nappe phréatique. «Nos puits nous appartiennent, mais la nappe phréatique appartient au gouvernement du Québec. Et ce n’est pas nous qui l’avons contaminée», conclut-il.

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«LA RESPONSABILITÉ N'A PAS ÉTÉ ÉTABLIE»

Les citoyens de la rue du Jade, à Val-Bélair, se battent depuis trois ans avec la Ville de Québec.

Le conseiller indépendant de Loretteville-Les Châtels, Raymond Dion, exprime son malaise à faire payer par les citoyens la facture de raccordement au réseau d’aqueduc sans avoir fait toute la lumière sur la responsabilité de la contamination des puits. «Je suis perplexe à les faire payer. Je ne suis pas convaincu.» M. Dion a suivi dès la première heure le dossier de la contamination des puits des citoyens de la rue du Jade. Malgré toutes les analyses réalisées, il manque encore selon lui une pièce au puzzle avant de refiler la facture aux résidents.

«Ma préoccupation a toujours été de savoir d’où vient le sel. Il y a clairement une responsabilité qui n’a pas été établie.» Ce qu’il souhaite, c’est de pouvoir dire qui est réellement fautif.

Le problème est que la Ville n’a jamais fait aucune admission, même si elle a accepté une entente à l’amiable pour les réclamations faites à la Cour des petites créances.

Même sans admission, la Ville a agi comme si elle pouvait être responsable. En effet, depuis les événements, le service des communications confirme que certaines pratiques ont changé. Autrefois de «priorité 3», la rue du Jade est maintenant catégorisée «priorité 2». Ce classement est donné en fonction des degrés de pente, de la configuration des rues et des intersections, et de leur utilisation. «Une petite quantité de sel y est utilisée afin de sécuriser l’intersection avec la rue Monseigneur-Cooke, qui ne pourrait être rendue sécuritaire par l’utilisation d’abrasifs seuls», écrit la Ville au Soleil. La quantité de sel autrefois épandue était beaucoup plus importante.

Aussi, la neige à cet endroit est exceptionnellement transportée au dépôt à neige plutôt que soufflée sur les terrains, même si les résidents sont maintenant connectés. Peut-être veut-on protéger les puits de cinq autres résidences voisines qui, elles, n’ont pas été contaminées.