Propriétaires d’une partie de la pointe d’Argentenay, les Scouts de Québec loueraient le terrain à Huttopia pour 40 ans. Le projet de villégiature comprendrait des tentes de type «bois et toile», des sites rustiques et des chalets sur pilotis.

Projet touristique majeur sur l'Île d'Orléans

Petit bout de forêt où sont nés bien des souvenirs de scouts, la pointe d’Argentenay, à l’île d’Orléans, pourrait bientôt changer de visage. D’après ce qu’a appris Le Soleil, l’entreprise française Huttopia entend y démarrer un «projet de villégiature écotouristique» pouvant accueillir jusqu’à 500 personnes. Le dossier est présentement devant la Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ).

Située du côté est de l’île, à Saint-François, la pointe d’Argentenay est séparée en deux parties: une bande boisée de 22 hectares collée aux terres agricoles, qui appartient aux Scouts de Québec; et la «fin» de la pointe (14 ha), qui appartient à Conservation de la nature du Canada, un OSBL qui acquiert des milieux naturels afin de les préserver. C’est la première qui est visée par le projet de développement; les scouts loueraient le terrain à Huttopia pour une période de 40 ans, d’après nos informations.

Le projet de villégiature comprendrait des tentes de type «bois et toile», des sites rustiques et des chalets sur pilotis, lit-on dans un compte-rendu de la CPTAQ. S’ajouteraient à cela des infra-structures comme de nouveaux chemins ou sentiers, un système d’aqueduc, des toilettes et douches, et de nouveaux bâtiments pour héberger le personnel, des aires de jeux, etc. «La capacité d’accueil pourrait atteindre environ 500 personnes durant la saison estivale», mentionne le document.

L’endroit est zoné agricole présentement, mais ne revêt que peu d’intérêt pour l’agriculture, hormis une petite érablière qui pourrait se prêter à la production acéricole. Huttopia entend l’intégrer à «une démarche récréotouristique qui expliquera aux vacanciers le processus de production du sirop d’érable», toujours selon le même document.

Dans ses «orientations préliminaires», la CPTAQ se montre ouverte à accorder à Huttopia une «autorisation d’utilisation à des fins autres qu’agricoles», dans la mesure où aucun site de camping n’est aménagé dans l’érablière.

Pour l’instant, cependant, «c’est un projet qui est encore en développement [...donc] il reste des étapes à franchir avant de pouvoir confirmer une date d’ouverture», tempère Caroline Cossette, qui fait des relations de presse pour Huttopia. Il est aussi trop tôt pour savoir si des parties du boisé devront être coupées, mais Mme Cossette assure que «la philosophie de la compagnie vise à limiter au minimum son impact. [...] Elle est d’ailleurs l’entreprise retenue par l’Office national des forêts en France».

Notons qu’historiquement, les scouts se réservaient l’usage de l’endroit, mais «la baisse du nombre de membres a finalement eu raison de l’exclusivité qui était […] offerte aux scouts», lit-on sur leur site web. Le terrain est déjà aménagé pour le camping, mais les emplacements sont uniquement rustiques et sont très loin de pouvoir accueillir 500 personnes.

Les Scouts du district de Québec n’ont pas répondu aux demandes d’entrevue du Soleil, mais il est évident que le scoutisme a perdu beaucoup d’adeptes depuis 20 ans, passant de 45 000 membres au Québec à environ 16 000. La chute semble toutefois s’être stabilisée, du moins dans le district de Québec, dont le membership oscille autour de 1500 depuis 2012, selon les rapports annuels de l’Association des scouts du Canada.

Le projet d’Huttopia a déjà reçu plusieurs appuis, dont celui de la MRC de l’île, du conseil municipal de Saint-François et de l’Union des producteurs agricoles. Mais dans les environs immédiats, le projet ne fait pas que des heureux.

Pas que des heureux

Le projet d’Huttopia a déjà reçu plusieurs appuis, dont celui de la MRC de l’île, du conseil municipal de Saint-François et de l’Union des producteurs agricoles. Mais dans les environs immédiats, le projet ne fait pas que des heureux.

«C’est une atteinte complète à notre tranquillité», déplore un résident du secteur, qui désire conserver l’anonymat. «Quand j’ai acheté ma maison il y a de nombreuses années, c’était pour ça. Et tout le monde ici craint le dérangement.»

«La route n’est pas faite pour ça, renchérit une voisine. […] Déjà que le pont ne suffit pas, quand il y a beaucoup de trafic ça peut nous prendre 1h30 juste pour sortir de l’île, alors imaginez si quelqu’un se blesse. Avec le camping, ce sera encore pire.»

Le premier résident accuse par ailleurs les promoteurs et les autorités locales d’avoir manœuvré «en catimini». «On a eu connaissance du projet uniquement parce que Huttopia est venu nous demander si éventuellement ils pourraient utiliser notre chemin, qui est privé. Le manque d’information dans ce dossier-là, c’est un gros irritant», lance-t-il.

Sur ce point, Mme Cossette assure cependant qu’Huttopia «a présenté à ses principaux voisins, au printemps 2017, la nature du projet dans le but de l’améliorer».

Jointe au téléphone, la mairesse de Saint-François-de-l’île-d’Orléans, Lina Labbé, assure que «plusieurs personnes m’en ont parlé, et elles sont d’accord avec ça».

Mme Labbé insiste sur le fait qu’il s’agit d’un «projet majeur pour l’ensemble de l’île, pas juste pour Saint-François. […] Quand les gens viennent sur l’île, ils consomment, ils dépensent. Ce projet-là va amener du monde sur l’île, ça va créer des emplois, ça va faire connaître l’île». Une position qui rejoint celle de l’UPA, qui souligne qu’en plus des commerçants, le projet est avantageux pour les agriculteurs qui offrent des activités agrotouristiques (comme de l’autocueillette) et pour les fermiers qui approvisionneront les cuisines d’Huttopia.

Mme Labbé souligne toutefois que «ça reste un projet qui est à l’étude et qui a encore des étapes à franchir, à la CPTAQ et ailleurs. Quand il y aura quelque chose de plus concret à présenter, on pourra informer la population». Son conseil municipal appuie officiellement le projet.

Parmi les étapes à venir, hormis l’approbation officielle de la CPTAQ, Huttopia devra recevoir l’aval du ministère de la Culture, puisque toute l’île d’Orléans est considérée comme un site patrimonial.

Conservation de la nature du Canada (CNC) indique sur son site web que «l’ensemble de la pointe Argentenay forme un écosystème forestier exceptionnel d’une grande rareté» abritant quelques espèces vulnérables. Ses rives servent d’abri et de lieu de reproduction pour plusieurs espèces d’oiseaux. L’organisme dit cependant ne pas encore avoir pris connaissance du projet dans le détail et ne pas pouvoir commenter.

«Cet organisme est également voisin du site Huttopia Sutton, le premier site ouvert au Québec et la cohabitation entre les organisations se passe très bien», précise Mme Cossette.