Appelé à commenter le cas de Valérie Brière, le maire Régis Labeaume avait dit que l’emprisonnement des itinérants pour non-paiement d’amendes ne pouvait être une bonne solution, puisqu’ils devaient sentir la nécessité de se «forcer» pour «tenter de se refaire».

Prison pour amendes impayées: une médecin outrée par Labeaume

EXCLUSIF / La Dre Violaine Germain est particulièrement heurtée par les propos de Régis Labeaume sur l’emprisonnement d'une dame pour des amendes impayées la semaine dernière. Dans une lettre ouverte envoyée au Soleil, la médecin régulièrement confrontée à des patients en situation d’itinérance réplique au maire de Québec. Celui-ci avait affirmé vendredi «qu’il faut que les gens se forcent pour tenter de se refaire, qu’ils participent».

Le Soleil révélait ce jour-là, quelques heures avant, que Valérie Brière, une mère monoparentale de 35 ans et ex-itinérante, avait été condamnée à 101 jours de prison pour 2120,88 $ de contraventions impayées dans la capitale. La nouvelle a depuis entraîné une vague de solidarité sur les réseaux sociaux.  

Questionné à savoir s’il allait imiter Montréal, qui a récemment cessé d’emprisonner des itinérants pour non-paiement d’amendes, le maire de Québec s’est fait ferme et catégorique. 

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«Pourquoi on n’annule pas les amendes? Parce qu’on pense que ce n’est pas une bonne idée, parce qu’il faut que les gens sentent qu’il faut qu’ils se forcent pour tenter de se refaire», avait-il dit, soulignant au passage que IMPAC [Intervention multisectorielle programme d’accompagnement à la cour municipale] demeure le programme créé pour aider ces personnes dans ce processus. 

Un argument que rejette sur toute la ligne la médecin Violaine Germain. «Des gens comme Valérie [Brière], on dirait qu’on leur demande de tout faire en même temps, lance-t-elle en entrevue. Ce que des gens plus chanceux vont progressivement construire, on leur demande de le faire d’un coup, tout en faisant des travaux communautaires, en s’occupant de leurs enfants, en reprenant le travail. Ça n’a aucun sens.»

«Je vois des gens qui se démènent au quotidien, mobilisés par de nobles objectifs : reprendre leur santé en main, se refaire une place dans la société, se sentir utiles, reprendre les études abandonnées, payer leurs comptes et leurs dettes, donner le meilleur possible à leurs enfants. Je n’ose pas imaginer l’effet produit dans le cœur de ces gens quand ils entendent dire qu’il leur faudra plus de volonté», écrit-elle également dans sa lettre, en s’adressant directement au maire.

Indignation

Aux dires de Mme Germain, le cas de Valérie Brière est certes préoccupant, mais surtout révélateur d’un problème «beaucoup plus grand» dans notre société. À ses yeux, le dossier «illustre bien ce que vivent de nombreuses personnes dans l’ombre de l’anonymat et du manque de parole : la pauvreté, la violence, les problèmes de santé, les problèmes avec la justice, la parentalité avec peu de moyens, mais par-dessus tout, la stigmatisation», écrit-elle. 

Il demeure très facile, selon elle, d’affirmer qu’il ne suffit que «d’un peu de volonté» pour se refaire, en reprenant les propos du maire. « S’il y a consommation de substances en plus, la méconnaissance et le jugement négatif feront dire à plusieurs qu’il suffit encore une fois de vouloir pour s’en sortir», ajoute-t-elle.

Pourtant, au quotidien, la docteure d’expérience indique avoir accès aux vraies conséquences de l’emprisonnement des personnes en situation d’itinérance. «J’ai plusieurs témoignages de gens qui sortent d’une période de détention parfois courte, mais qui ont quand même perdu leur logement, leur travail et plusieurs acquis durement obtenus au fil du temps», mentionne-t-elle.

Et pourquoi, au final, devrait-on sanctionner autant dans ce contexte, demande Violaine Germain. «On les punit tellement fortement pour des choses dont on pourrait effectivement douter de l’aspect criminel, lance-t-elle. On peut très bien se demander s’il y a motif à punir dans plusieurs des cas que je vois au quotidien. 

Un manque de ressources?

Aux yeux de la médecin, une réflexion «approfondie et globale» s’impose à Québec sur la question de l’emprisonnement pour amendes impayées. Le fait de donner encore, en 2018, des contraventions à une personne qui quête ou fait du squeegee est «plutôt le signe d’un besoin de ressources mieux orchestrées», affirme-t-elle.

Ces comportements ne sont-ils pas le reflet d’un manque important de ressources? C’est du moins ce que suggère la médecin dans sa lettre ouverte. «Il me semble que cela ne fait qu’approfondir la situation de pauvreté des gens touchés, et par différentes façons : en augmentant le fardeau financier, en se débattant avec le système de justice au lieu de mettre temps et énergie à développer une meilleure autonomie», rédige-t-elle. 

Le cas très médiatisé de Valérie Brière ferait d’elle «une porte-parole» d’une situation en fait beaucoup plus répandue, ajoute la médecin. «La question qu’on se pose, ça ne devrait pas être ce qu’on fait avec elle précisément, mais ce que ça soulève socialement pour toutes les personnes qui sont aussi dans sa situation.»

Si elle avait une chose à dire aux gens qui «jugent trop rapidement» les personnes aux prises avec ces problèmes, Violaine Germain émettrait une comparaison bien simple: «Quand on nous parle de jeunes enfants qui souffrent de terribles conditions de vie, est-ce qu’on se dit que dans 20 ans, on va leur dire heille, un peu de volonté si tu veux t’en sortir?», demande-t-elle. 

«C’est un peu comme si chacun d’entre nous oubliait que ce jeune adulte-là, il a été un enfant et que dans plusieurs cas, il a été dans la position des enfants de Valérie Brière, qui vont se faire confier à la DPJ», conclut-elle.