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La valeur des investissements totaux se chiffre en milliards de dollars pour le centre en intelligence artificielle QScale.
La valeur des investissements totaux se chiffre en milliards de dollars pour le centre en intelligence artificielle QScale.

Pharaonique projet de techno et de serres gigantesques à Lévis 

Baptiste Ricard-Châtelain
Baptiste Ricard-Châtelain
Le Soleil
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Préparez-vous, il y aura des superlatifs dans cet article… Un entrepreneur de Québec, bien connu dans le domaine des technos, pilote un projet pharaonique à Lévis, a constaté Le Soleil. Des ouvriers travaillent discrètement sur un grand terrain dans le secteur Saint-Nicolas. La valeur des investissements totaux se chiffre en milliards de dollars. Et ce ne serait que le premier d’une série de «campus» à la fine pointe à construire en sol québécois.

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SOURCE BIEN INFORMÉE

En début de semaine, nous avons pris la route vers la Rive-Sud. Nous avons roulé sur l’autoroute 20 en direction de Montréal, puis avons bifurqué à la sortie de la route Lagueux. Après nous être un peu perdus (!), nous sommes finalement arrivés à la destination que nous avait proposée une source bien informée : 2280, rue Albert-Dion.

Nous étions dans un nouveau lotissement industriel. Selon des documents municipaux que nous avons consultés, la Ville de Lévis développe ici son Dataparc, un quartier d’entreprises «actives dans les nouvelles technologies d’intelligence artificielle».

Un grand terrain vient d’y être déboisé. Dessus, nous avons vu de grosses piles de troncs d’arbres récoltés. Et deux ingénieurs prenant des mesures pour une construction. Des ingénieurs discrets, peu loquaces.

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«C’EST D’UNE AMPLEUR ÉNORME»

Le grand terrain déboisé à Lévis, où s'établira le centre en intelligence artificielle QScale.

Tandis que nous fouillions dans la documentation officielle et les registres publics pour en apprendre un peu plus, un nom d’entreprise est ressorti : QScale. Deux noms d’entrepreneurs aussi : Vincent Thibault et Martin Bouchard.

Nous avons joint le premier via Linkedin. «À l’extérieur», il ne pouvait nous parler. Mais il nous a dirigés vers son associé.

Au cellulaire, mercredi matin : Martin Bouchard, de Québec. Il est connu des plus vieux comme fondateur de Copernic Technolgies. Née en 1996, l’entreprise avait lancé un moteur de recherche. Il a aussi été cofondateur du centre de stockage de données infonuagiques 4Degrés, vendu à Vidéotron.

Il est maintenant cofondateur de Bases.ai, entreprise démocratisant l’accès à l’intelligence artificielle dans le secteur industriel. Aussi cofondateur de QScale.

M. Bouchard, les informations que nous avons dénichées annoncent un projet impressionnant dans la rue Albert-Dion. Sont-elles exactes? L’homme d’affaires ne peut entrer dans le fin détail avant l’annonce officielle avec ses partenaires — «Je ne veux pas tout divulguer». Il corrobore néanmoins : «C’est d’une ampleur énorme.»

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MÉGACENTRE EN INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

Au cours des trois dernières années, une entreprise immobilière liée à QScale a acquis des dizaines et des dizaines de milliers de mètres carrés de terrains industriels et agricoles dans le secteur de la rue Albert-Dion, selon un compte-rendu du comité exécutif de la Ville de Lévis que nous avons déterré.

Dans une fiche remise aux six élus du comité, dont le maire Gilles Lehouillier, il est mention notamment de l’achat de 75 000 mètres carrés pour QScale. Et d’une option sur l’achat de 36 000 mètres carrés de plus d’ici 2024.

«Ces transactions permettront à Immobilier QCMW s.e.c. (QScale) de construire et opérer un mégacentre de traitement de données de très grande puissance, spécialisé dans l’intelligence artificielle, et prenant place dans 2 bâtiments de 5 étages ayant chacun une superficie de plancher de 41 625 mètres carrés (environ 450 000 pieds carrés), soit une superficie totale de plancher de près de 900 000 pieds carrés à terme. À noter que la construction du premier bâtiment, destiné à intégrer quatre centres de données distincts, se fera en même temps que l’aménagement d’un poste de transformation électrique de grande capacité.»

Dans un autre document préparé en vue de la modification au zonage nécessaire pour autoriser le chantier, nous apprenons que les immeubles QScale mesureront 22,5 mètres de haut, qu’il y aura peu de stationnements par rapport à d’autres bâtiments industriels de même taille, que d’immenses génératrices seront plantées à l’extérieur et que les clôtures seront plus hautes que ce qui est autorisé normalement. 

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«LE PROJET EST DÉBUTÉ»

La valeur des investissements totaux se chiffre en milliards de dollars pour le centre en intelligence artificielle QScale.

«Le projet est débuté», s’est réjoui Martin Bouchard, au cours de son échange avec Le Soleil. «Les “pépines” sont sur le terrain.»

«Ce sont de grosses infrastructures.» Il faudra donc «un peu moins de deux ans» pour les bâtir et lancer les opérations.

Et, ça coûte combien, de tels bâtiments? Notre interlocuteur n’a pas voulu dévoiler l’information stratégique.

Nous avons néanmoins appris que l’investissement sera au moins deux fois, voire trois fois, plus important que celui requis pour l’installation du centre de stockage de données de Google à Beauharnois, annoncée lundi. Cette dépense est évaluée à 735 millions $.

«En capacité et en taille, on est quelques fois plus gros [que le centre de Google]», convient Martin Bouchard. «C’est très très coûteux des infrastructures comme ça.»

À Lévis, il serait donc question d’une enveloppe oscillant entre 1,4 milliard $ et 2,2 milliards $. 

Mais ce pourrait être plus. Car il y a le noyau des supercalculateurs en intelligence artificielle de QScale. Et il y a «plusieurs autres bâtiments» qui pourraient s’y greffer. «C’est un campus qu’on développe. […] C’est vraiment à une échelle très très importante.»

Dans d’autres villes

En plus, Martin Bouchard rêve déjà de reproduire ce qu’il bâtit à Lévis dans d’autres villes : «C’est le premier, c’est le modèle». «D’autres sites au Québec» auraient été identifiés.

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«LES AUTRES FONT DES AVIONS. NOUS ON FAIT DES FUSÉES.»

De grosses piles de troncs d’arbres sur le grand terrain déboisé.

Le centre en intelligence artificielle QScale ne stockera pas des données informatiques. 

«Ce n’est pas un centre de données traditionnel. On est beaucoup plus avancé», explique Martin Bouchard. «Nous, on voulait aller plus loin, on voulait se spécialiser. […] Les autres font des avions, nous on fait des fusées.»

Dans les bâtiments de QScale, il y aura des superordinateurs capables de traiter des masses de données, d’exécuter des tâches complexes.

Un exemple. Les voitures autonomes accumulent des quantités d’informations en continu pour se guider. Et, périodiquement, toutes ces données sont «traitées» pour aider l’auto à «apprendre» à conduire seule encore mieux. C’est là que QScale va intervenir. «Notre design est fait pour ça. Ça prend énormément de puissance.»

Autre exemple. Pour créer un vaccin ou un médicament plus rapidement, on utilise maintenant des superordinateurs. Là aussi, QScale offre ses services.

Exponentiel

Des plans du centre en intelligence artificielle QScale

Conséquence de l’engouement, la demande mondiale pour le traitement de l’intelligence artificielle double aux trois mois, note M. Bouchard.

Mais il faut des quantités phénoménales d’énergie pour faire rouler les centres comme QScale. D’ailleurs, l’installation du projet là, en bordure de la 20, n’est pas fortuite. Tout près, il y le poste de transformateurs Chaudière d’Hydro-Québec, branché sur deux barrages. 

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DES SERRES DE 11 MILLIONS DE PIEDS CARRÉS 

Dans un document préparé en vue de la modification au zonage nécessaire pour autoriser le chantier, nous apprenons que les immeubles QScale mesureront 22,5 mètres de haut.

Toute cette électricité consommée par QScale produira intensément de la chaleur. Une énergie que l’entrepreneur Martin Bouchard désire valoriser : «C’est vraiment important de récupérer la chaleur pour nous.»

Au cours de notre entretien, le «serial entrepreneur» ne nous a pas offert beaucoup de précisions sur ce volet.

Nous avons toutefois consulté un document fort précis. Document remis récemment au ministère des Finances du Québec par la Ville de Lévis.

«En périphérie du Dataparc, des projets de serres d’envergure (pour la culture de tomates, concombres et petits fruits, notamment) permettront de recycler la chaleur résiduelle qui sera générée par les superordinateurs implantés dans le Dataparc (projet QScale), dont la consommation électrique totale devrait avoisiner les 120 mégawatts à terme.»

«Cet important gisement thermique permettra d’alimenter en chaleur plus de 11 millions pi2 [100 hectares] de serres qui seront aménagées dans la zone agricole, en périphérie immédiate du Dataparc, ce qui se traduira par des investissements privés évalués à plus de 600 millions $, lesquels contribueront de façon significative à l’autosuffisance alimentaire du Québec.»

M. Bouchard, un commentaire? «C’est certain que l’agriculture serait une avenue très intéressante. […] On a des discussions en cours.»

Selon un autre document débusqué, la Ville de Lévis a déjà prévu des investissements pour installer les conduites d’eau devant abreuver les serres.

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DÉPOLLUER INTERNET

Le Web, aussi intangible soit-il, n’est pas bon pour l’environnement. Surtout dans les pays où l’électricité propulsant les autos autonomes et les centres de données infonuagiques est générée à partir de charbon. 

Un non-sens, selon Martin Bouchard. D’autant plus que toute la chaleur des serveurs informatiques est climatisée, rejetée dans la nature. 

L’intelligence artificielle promet des avancées positives pour la société, observe-t-il. «Mais malheureusement, ça pollue énormément. Nous on veut dépolluer cette industrie.» Tout en valorisant la chaleur.

«C’est très ambitieux, c’est très complexe.» Mais il juge que le Québec, avec son hydroélectricité, pourrait devenir un chef de file. «On est très bien placé.»

«Il faut que les choses changent dans l’industrie. Il faut arrêter de polluer quand on se sert de l’Internet.»

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«JE N’AURAIS PAS FAIT ÇA DANS MA JEUNE VINGTAINE!»

Au cours des trois dernières années, une entreprise immobilière liée à QScale a acquis des dizaines et des dizaines de milliers de mètres carrés de terrains industriels et agricoles dans le secteur de la rue Albert-Dion, à Lévis.

Est-ce votre plus important projet en carrière? «Définitivement, c’est un peu mon testament. Je n’aurais pas fait ça dans ma jeune vingtaine! C’est un projet qui est la culmination de tous mes apprentissages.»

Il ajoute : «Je suis un gars de la région de Québec. À Québec, on a besoin d’un projet comme ça. […] Ça va créer beaucoup d’emplois.»

Les détails seront dévoilés «au cours des prochains mois» avec les partenaires de QScale.

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QUOI D’AUTRE DANS LES DOCUMENTS?

- La Ville de Lévis demande au gouvernement québécois de financer le «Campus Innovation» du Dataparc de Saint-Nicolas. Entre autres en octroyant des subventions et crédits d’impôt pour les entreprises en intelligence artificielle.

- Lévis demande également une permission spéciale pour que les universités puissent avoir des locaux au Dataparc afin d’y «relocaliser des professeurs et des chercheurs».

- «Le Dataparc Lévis est une zone d’innovation spécialisée en intelligence artificielle appliquée. Située à l’ouest du territoire de Lévis, en bordure du parc industriel Bernières, la zone offre des infrastructures de haute qualité et un aménagement paysager créant un milieu de vie des plus agréables.»

- «La zone comportera un lieu de collaboration et de codéveloppement qui permettra aux entreprises souhaitant développer des algorithmes, des modèles d’intelligence artificielle et de nouveaux produits technologiques faisant appel à l’intelligence artificielle d’avoir accès à des laboratoires, des équipements spécialisés, des robots et des supercalculateurs pour accélérer leur développement.» 

- «L’importante puissance électrique disponible au Dataparc permettra l’implantation d’entreprises énergivores liées au domaine de l’intelligence artificielle, notamment des centres de données. La chaleur générée par les équipements informatiques de ces entreprises sera valorisée dans des serres situées en périphérie du Dataparc Lévis.»